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Dignité (presque) restaurée au peuple indigène de Taïwan

Dignité (presque) restaurée au peuple indigène de Taïwan

Les autochtones de Taïwan sont les plus anciens occupants de l’île de Taïwan, ils représentent près de 2% de la population. Après des siècles d’oppression, la présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, a présenté le 1er août des excuses officielles pour les souffrances endurées au fil des siècles.

Cette reconnaissance est une première de la part d’un chef d’Etat de Taïwan, rendant ainsi sa dignité aux habitants originels de Taiwan, venus du Sud de la Chine vers 3’000 avant notre ère.

Des siècles de domination

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Femme autochtone et son enfant, Taiwan, par John Thomson, 1871. Wikimédia

Taïwan a vécu deux grandes vagues d’immigration avec de lourdes conséquences pour les aborigènes. La première date de l’occupation hollandaise au 17ème siècle, lorsque des chinois arrivent en masse, forçant les populations aborigènes à céder leurs territoires dans les plaines et à se réfugier dans les montagnes.

Plus tard, lorsque l’île est détenue par les japonais, ces derniers exploitent les forêts des territoires aborigènes. Ils déplacent de force des villages entiers, entraînant les événements de Wushe en octobre 1930. En effet, le chef sedeeq Mona Rudao lance une attaque contre des japonais, mais en vain. Les insurgés sont massacrés, et les survivants sont envoyés dans des camps d’internement.

Le départ des japonais a été suivi par une seconde vague d’immigration chinoise après 1949. Cependant pour pouvoir conserver le contrôle de l’île, les dirigeants du Guomintang (Parti nationaliste) ont tout fait pour supprimer la culture et l’identité aborigène. Le pouvoir en place les a obligé à prendre un nom chinois, et a instaurée une politique d’assimilation forcée, sur le plan linguistique, culturel et géographique.

Les aborigènes venaient « du continent eurasiatique et se sont disséminés plus tard dans tout le Pacifique, de Madagascar à l’île de Pâques » a expliqué Stéphane Corcuff, spécialiste de l’histoire de Taïwan, au journal La Croix. D’ailleurs, leurs langues formosanes appartiennent à la famille austronésienne, comprenant les langues des Philippines, de Malaisie, d’Indonésie, de Madagascar et d’Océanie.

Mais cette langue a été oublié par certains aborigènes, notamment dans les plaines de l’Ouest de l’île que les Hans se sont appropriées. Ils ont été acculturés, voire même totalement assimilés, car ils ont adopté la langue et le mode de vie des Han.

D’ailleurs, la président a évoqué cette époque : « il y a 400 ans, des gens vivaient déjà à Taiwan. Ces premiers habitants vivaient leur vie et étaient dotés de leurs propres langues, cultures, traditions et territoires. Mais alors, sans leur consentement, un autre groupe de gens est arrivé sur ces rivages, et au fil des ans, a tout pris aux premiers habitants, lesquels, sur la terre qu’ils avaient connus de la manière la plus intime, ont été déplacés, et sont devenus étrangers, minoritaires et marginalisés ». 

Des excuses longues à venir

« Je présente mes excuses aux peuples indigènes de la part du gouvernement, afin de vous transmettre nos plus sincères excuses pour les souffrances et les injustices que vous avez subies au cours des 400 dernières années », a déclaré Tsai Ing-wen, le 1er août. Elle a évoqué « la manière dont l’histoire des peuples aborigènes a été négligée par les nouveaux occupants de l’île et par leurs historiens ».

Elle s’est aussi excusé pour « les invasions armées, les confiscations de terres et les politiques d’assimilation forcée menées par les divers régimes qui ont contrôlé Taiwan ; pour la manière dont la construction des institutions de l’Etat moderne a détruit les sociétés aborigènes et leur droit à décider collectivement de leurs affaires ; ainsi que pour la disparition des langues et cultures résultant des politiques d’assimilation menées par le colonisateur japonais puis par la République de Chine et des négligences des gouvernements successifs ».

Le chef indigène Capen Nganaen et la présidente de Taiwan, Tsai Ing-wen

Le chef indigène Capen Nganaen et la présidente de Taiwan, Tsai Ing-wen

Par cette déclaration, la présidente a tenu sa promesse de campagne. D’autant plus qu’elle est la première présidente à être d’une lignée aborigène.

Cette dernière a indiqué qu’elle allait diriger personnellement une commission d’enquête sur les excès du passé dans le cadre des efforts du gouvernement en vue d’apaiser les tensions avec cette communauté autochtone. « Nous devons examiner sérieusement l’histoire et dire la vérité », a assuré Tsai INg-wen, ajoutant que les excuses sont « un nouveau pas en avant« .

Interrogé par le journal La Croix, Stéphane Corcuff, directeur de l’antenne de Taipei du Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) a expliqué que cette démarche est un moyen de « réintégrer les autochtones dans la diversité identitaire de Taïwan, un mouvement remontant à une vingtaine d’années qui vise à réévaluer leur réalité, leur place et leur rôle dans la société ».

Cependant, « des excuses ne vont pas régler tous les problèmes mais cela montre symboliquement que Mme Tsai est prête à affronter le problème », a indiqué à l’Agence France Presse, Kolas Yotaka, parlementaire du Parti démocratique progressiste (PDP) au pouvoir et membre de la tribu Amis, la plus importante de l’île. « Cela nous donne de l’espoir » a-t-il souligné.

Une réalité encore compliquée

Le sentiment d’être des laissés-pour-compte persiste fortement dans la communauté, avec ou sans ces excuses, car les restrictions sont nombreuses, notamment en matière de chasse, l’une de leurs activités principales.

De plus, la perte des droits ancestraux sur la terre depuis le début des invasions étrangères a un impact sur la communauté, d’autant que les terres sont en grande partie classées parc naturel, provoquant des conflits sur la chasse et la pêche. Pour cela, la présidente a annoncé la création d’un centre de services juridiques aborigène pour « limiter les conflits entre pratiques traditionnelles et droit moderne, en particulier ceux portant sur la chasse traditionnelle dans les parcs nationaux ».

Mais « il y a tant de choses que l’on n’a pas le droit de faire…« , a expliqué à l’AFP, Tama Talum, 57 ans. Ce dernier vit à Tastas, un village de 250 habitants entouré de champs de maïs et de rizières. « On ne vole personne, et on ne chasse pas tous les jours !« .

D’après le Conseil des peuples indigènes, cette situation ne cesse de s’aggraver. Le chômage est le plus élevé chez les aborigènes, les salaires sont inférieurs de 40% à la moyenne nationale et faute de terre, ils ont du mal à survivre. Un phénomène que n’ignore pas la présidente.

D’après le site du gouvernement, cette dernière a déploré que « la Loi fondamentale sur les peuples autochtones, votée en 2005, n’ait pas trouvé une traduction suffisante dans l’action de l’Etat. Elle s’est enfin excusée pour les inégalités dont les aborigènes formosans restent victimes, en matière de santé, d’éducation, de situation économique et de participation à la vie politique, et pour les discriminations et préjugés qui demeurent à leur encontre ».

Pour Kelun Katadrepan, employé dans une chaîne de télévision indigène, la situation est simple : « rendez-nous ce qui était à nous« .  Egalement membre de la tribu Puyuma, il a organisé un mouvement de jeunes des professions libérales, afin de militer pour la restitution de la terre, l’implication des aborigènes dans la vie politique, une refonte du système éducatif pour préserver les dernières langues tribales, dont cinq sont considérées comme « en danger grave » par l’Unesco.

Avec cet acte de paix de la part de Tsai Ing-wen, Kolas Yotaka, parlementaire du PDP, espère que « les textes règlementaires vont être modifiés pour se conformer à la loi fondamentale sur les aborigènes, adoptée en 2005 pour protéger leurs droits », a indiqué l’AFP.

 

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