La « génération 90 » est souvent décrite comme la génération du doute en Chine. Celle qui n’a pas connu la grande famine et la répression du Printemps de Pékin ; celle qui s’interroge sur le modèle de société qu’on lui propose et s’inquiète pour son avenir. Pour Zhao Changtong, c’est tout le contraire ! Casquette des gardes rouges, veste col mao et drapeau de la Chine populaire, c’est lui le jeune patriote qui surgit à l’écran, dès le début du documentaire de Du Haibin, en scandant des slogans patriotiques.

Article de partenariat avec le site Asialyst

Dans les ruelles pavées de Pingyao, la ville de ses parents connue des touristes et classée par l’UNESCO, notre « jeune patriote » semble tout droit sorti d’un film de propagande en costume. Il incarne pourtant cette fibre nationaliste très actuelle qui continue de marquer une partie de la jeunesse chinoise. Né un 26 décembre 1990, Zhao Changtong a vingt ans quand débute cette histoire. Comme d’autres en Chine, il craint d’être dilué dans le nombre, mais n’a aucun doute sur son futur : plus tard, il rejoindra les rangs de l’armée populaire de libération.

Le tournage du film commence en 2010, année clé dans cet élan patriotique que connaît la Chine d’aujourd’hui. Toutes les antennes de la télévision centrale de Chine ne parlent alors que de l’arrestation d’un capitaine de chalutier chinois par le Japon. Le marin a été interpellé après avoir tendu ses filets dans les eaux de l’archipel Senkaku, que les Chinois appellent aussi Diaoyu. Ces huit rochers situés en mer de Chine orientale sont placés sous le contrôle de Tokyo, mais ils sont également revendiqués par Pékin. L’incident tourne vite à la crise diplomatique.

Diaoyu et ferveur patriotique 

Pendant des semaines, les chancelleries ne se parlent plus et les journaux font remonter la fièvre nationaliste. « Libérez notre capitaine, les îles Diaoyu sont à nous », s’époumone ainsi Zhao Changtong au début du documentaire. Le jeune homme ne fait alors que reprendre un refrain ressassé par l’ensemble des médias officiels. De par la ferveur de son engagement patriotique, Zhao Changtong est pourtant loin de ressembler à la plupart de ses camarades sortis du lycée. Contrairement à une idée reçue, tous les chats ne sont pas rouges en Chine communiste et les étudiants les plus à gauche ne sont pas forcément les mieux notés par les autorités.

C’est le printemps ! Zhao Changtong a réussi le concours d’entrée à l’Université de Chengdu, la capitale de la grande province du Sichuan à l’ouest du pays. Les dortoirs du campus prennent un grand bol d’air après un hiver rigoureux. Voici venu le temps de l’amour, des copains dans les associations étudiantes et de l’aventure… Changtong demande à sa future petite amie de l’aider à suspendre couvertures et taies d’oreillers sur un fil tendu entre deux arbres. « Pourquoi n’as-tu pas demandé l’aide d’un autre ? » ne cesse de lui lancer la jeune fille qui connaît déjà la réponse. Mais les premiers émois passés, la réalité politique revient au galop. C’est l’âge des premiers dévoiements et des premières désillusions…

Changtong découvre qu’adhérer au parti communiste et devenir représentant des étudiants n’est pas donné à tout le monde. « Pour certaines choses, ils prennent seuls les décisions, ça me répugne », ronchonne le jeune étudiant en photographie, pourtant toujours très impliqué dans la captation de spectacles à la gloire du communisme radieux. L’époque est aux « chants rouges » et au retour d’une certaine maolâtrie. Changtong est visiblement fan de ces refrains datant de la longue marche et de la Révolution culturelle.

Chants rouge et chute du Tigre  

Les chorales rouges fleurissent dans les parcs des grandes villes du pays. Le mouvement a été lancé depuis Chongqing, l’autre capitale du grand Ouest chinois. La mégapole dont Bo Xilai est le maire attire alors les journalistes du monde entier et fait de l’ombre à Pékin. Outre sa passion pour les chants révolutionnaires, le maire a lancé une grande campagne contre les mafias et la corruption. Certains le disent en course pour prendre la tête du comité permanent du bureau politique du parti communiste chinois. Le futur empereur va tomber de haut. La Chine communiste peut être aussi baroque et rock’n roll que l’Amérique de Donald Trump.

Le meurtre d’un ressortissant britannique par l’épouse du patron du parti de la ville, la gifle donnée par cette dernière au chef de la police locale qui court se réfugier en pleine nuit au consulat des Etats-Unis, pourraient servir de trame à un film hollywoodien. Ajouté à la mise sur écoute de dirigeants chinois, cela finit surtout par faire désordre ! Au PCC, on aime laver son linge sale en famille. Cette fois, il faut faire un exemple. Le tigre Bo Xilai est démis de ses fonctions puis exclu du parti en avril 2012. Un an plus tard, son procès sera retransmis partiellement par les caméras de CCTV. La purge du clan Bo ne fait que commencer.

Séisme politique sans précédent depuis le procès de la « bande des quatre » la chute du dirigeant communiste est un véritable traumatisme pour tous les partisans d’un retour aux valeurs maoïstes. L’euphémisme est alors la seule façon d’atténuer le choc : « Les gens sont perturbés par cette information, confie Zhao Changtong. J’aimais bien Bo Xilai. (…) Les enjeux internes doivent être très compliqués. »

Pour repartir, le jeune homme prend de la distance et quitte l’association étudiante de la propagande. « Le temps c’est comme un couteau à cochon, il débite la vie en tranches sans même que l’on puisse s’en rendre compte », estime alors notre jeune patriote qui n’est plus trop sûr de vouloir s’engager dans l’armée. « Servir le peuple » et ralentir la fuite du temps, c’est plutôt réciter les vers de Liang Qichao, universitaire, journaliste et réformiste de la dynastie Qing connu pour ses écrits patriotiques : « Si ces jeunes sont intelligents, le pays le sera aussi / Si ces jeunes sont forts, le pays le sera aussi / S’ils sont les premiers dans le monde, le pays le sera aussi. » C’est encore aller dispenser des cours de soutien scolaire dans les régions reculées du pays.

Former les masses en … 15 jours !

Comme nous avons pu le constater lors d’un reportage sur le campus de Chongqing lorsque nous étions correspondants en Chine, le mot d’ordre d’un retour des intellectuels à la terre est alors loin de faire l’unanimité parmi les étudiants. Cela n’empêche pas Zhao Changtong et ses amis de prendre le train pour les montagnes de Daliang. Le tarif étudiant ne s’applique pas à l’ensemble du réseau ferroviaire chinois : les jeunes doivent se mobiliser pour trouver les fonds. Il faut organiser le voyage et acheter le matériel qu’ils porteront aux « enfants des montagnes », avec là encore cette double angoisse du temps qui passe et de la nécessité de courir pour rattraper son retard. Le slogan vaut pour l’ensemble de la nation.

Appliqué au village de Kuyi, le développement à marche forcée semble toutefois difficilement réalisable. Comment apprendre les maths et le mandarin en 15 jours à des enfants d’agriculteurs de la minorité Yi ? Comment éveiller chez les élèves le désir de sortir de leur condition et leur soif de connaissance, dans un village perché à 3 000 mètres d’altitude et relié à la civilisation par une simple passerelle de bois courant au-dessus d’un torrent ?

La société chinoise vit beaucoup mieux qu’avant, mais les inégalités et l’injustice ont la vie dure. L’école primaire de Kuyi dispose de moyens encore très rudimentaires. En gros caractères sur le tableau, Zhao Changtong inscrit les premiers mots de l’hymne national : « Nous ne voulons plus être des esclaves. » C’est ensuite la descente vers une réalité qui concerne malheureusement encore de trop nombreuses familles. Pour entretenir une croissance à deux chiffres, la Chine a longtemps fait pousser des forêts d’immeubles dans toutes les provinces.

Dans la plupart des cas, les grues sont précédées d’une armée de pelleteuses venues mettre à terre les maisons des propriétaires expulsés. Pingyao et la famille de Zhao Changtong ne dérogent pas à la règle. La maison des grands-parents et celle des parents sont à abattre, selon les urbanistes. Toute la famille tente de s’opposer à l’inéluctable. Le grand-père assis sur la terrasse entonne des airs de l’opéra du Shanxi, quand son petit-fils grimpé sur le toit filme l’avancée des bras mécaniques. Ce sont les moments les plus touchants du film. Des images que les journalistes étrangers en Chine auraient beaucoup de difficulté à tourner.

Corruption et rêve chinois

Tourné quarante ans après la mort de Mao, Un jeune patriote tente de répondre à cette question existentielle : peut-on être riche et conserver les idéaux du socialisme ? « En apparence, la Chine se renforce et nous avons atteint le deuxième PIB mondial, mais sur quoi se base-t-on pour le calculer ? » s’interroge Zhao Changtong devant la corruption qui gangrène le régime. Avant d’ajouter : « Comment le parti a pu ressembler à ça en à peine une génération ? »

Ce sont aujourd’hui les héritiers des camarades de Mao qui sont au pouvoir en Chine, et le visage du grand timonier figure toujours sur les billets de banque sans qu’il soit possible d’en discuter l’héritage. Le « rêve chinois » de l’actuel président Xi Jinping doit faire la synthèse entre la « Chine Nouvelle » de Mao et le slogan « Enrichissez-vous ! » de Deng Xiaoping. Le beurre et l’argent du beurre en quelque sorte, ou comment être rouge et capitaliste à la fois. Pas sûr que cela suffise à faire rêver Zhao Changtong et les jeunes patriotes. Pendant que les médias officiels exaltent les heures glorieuses du communisme éternel, la Chine continuent de massacrer le passé au bulldozer.

À savoir – Contexte 

La jeunesse chinoise n’échappe ni à la soif d’idéal, ni au désenchantement. Rien que pour cela, il faut se précipiter sur le documentaire de Du Haibin. Son Jeune patriote nous révèle en effet une toute autre Chine que celle que vous avez l’habitude de voir à l’écran. Dans un pays trop souvent résumé à ses performances économiques et ses coups de menton en mers de Chine, les premières images nous montrent un navire à la dérive : des drapeaux rouges mangés par les vents et des cordes qui claquent sur des mâts branlants. Tourné entre 2010 et 2013, le film apporte un témoignage crucial sur ces années charnières où tout s’est accéléré à la tête du pays. Portrait d’une génération rebelle et patriote, confrontée à la réalité du capitalisme rouge.

Avec l’Association des Cinémas de l’Ouest pour la Recherche (ACOR), Asialyst accompagne la sortie d’Un Jeune Patriote dans les salles. Le documentaire de Du Haibin est à découvrir actuellement :

  • Ce vendredi soir 9 juin à 20h15 au Cinéma Club 6 à Saint-Brieuc
  • Samedi 10 juin à 20h30 à Les Cinéastes au Mans, avec Chroma et Graines d’Images
  • Dimanche 11 juin à 20h30 au Cinéma Le Duguesclin à Cancale
  • Lundi 12 juin à 20h30 à La Parcheminerie à Rennes, avec Comptoir du Doc et l’Institut Confucius
  • Mardi 13 juin à 20h30 au Cinéma Le Club à Fougères
  • Mardi 13 juin à 20h30 au Cinéma Quai des Images à Loudéac, avec Stéphane Lagarde
  • Mercredi 14 juin à 20h30 Cinéma Le Jacques Tati à Saint-Nazaire
  • Jeudi 15 juin à 20h00 au Cinéma Les 400 coups à Angers, avec Premiers Plans et l’Institut Confucius

 

Auteur : Stéphane Lagarde

Rédacteur en chef adjoint d’Asialyst. Grand reporter au Desk Asie de Radio France International.

Ancien correspondant à Pékin et Séoul, tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.