Par Felix NTEP – L’Afrique donne généralement lieu à deux types de discours apparemment opposés. Dans le premier cas, l’Afrique serait l’enfant pauvre de la démocratie. Son problème principal résiderait essentiellement dans la difficulté de donner naissance à des États dits modernes, où le peuple a le droit et le pouvoir d’élire et d’évaluer ses dirigeants.  

Dans ce discours, il n’est question que de saine gestion de deniers publics, d’élections transparentes, de bonnes pratiques de gouvernance, de libertés, de solidarité internationale (quand les Européens ont besoin de ses voix pour décider du sort du monde). Le postulat sous-jacent est que la seule loi qui s’impose est celle du devenir-ensemble.

Dans l’autre cas, il existerait bien des États démocrates en Afrique mais qui serait plongé dans les spécificités locales, anti-démocratiques. Ils se caractériseraient par l’importance donnée aux libertés individuelles, de cultes et d’association, par le multipartisme ou l’ouverture démocratique, mais aussi par une  centralisation du pouvoir politique entre les mains d’un Président-roi, qui trace la voie à ses « intermédiaires » du sérail politique au gré de ses humeurs, et par un système économique où la prédation est un facteur réfrénant les activités économiques. Ces derniers traits persistants contribueraient même à  donner à l’Afrique un charme particulier.

En réalité ces deux discours extrêmes ont ceci de commun qu’ils viennent des entités politiques des États occidentaux dits modernes, qu’elles soient des dirigeants politiques décomplexés ou qu’elles soient  des journalistes –Africanistes : ces discours opposent les notions complexes de modernité et de tradition (Vibert 2018).

D’un côté se trouveraient les États qui bénéficient d’un bien-être matériel enviable, acquis au prix d’un travail acharné et d’un sérieux inéluctable. La raison critique fondant leur supériorité  ne les autorise pas encore à dire qu’ils sont à l’abri des crises, tant ils ne sont pas totalement protégés de l’avidité effrénée qui ronge les corps sans âmes.

De l’autre côté, se situeraient des États dépourvus de commodités modernes, mais attachés aux vertus « chaleureuses » d’un paradis originel, lesquelles ont été maladroitement qualifiées de froides et d’inférieures par certains anthropologues  nonchalants, qui n’acceptaient pas la réalité d’une Afrique pharaonique à l’origine d’une éthique de la vie plus complète que celle des autres nations du monde d’aujourd’hui (Menu 2005).

Face à pareille dualité on se trouverait à comparer ces discours extrêmes à ceux que j’attribue à l’empire du milieu, la Chine. Cette comparaison est d’autant plus visible aujourd’hui qu’elle cache une velléité de recolonisation de l’Afrique. Les premiers discours, au nom d’une oppressante rationalité universelle, se refuseraient à croire à une autre réalité  qui se montre plus complexe : les récents événements majeurs montrent que plus de la moitié des pays africains ne supportent plus la condescendance des dirigeants occidentaux des pays dits modernes.

Au-delà des discours à l’ONU des représentants du Mali, de la Centrafrique et du Niger, des abstentions recours dont font preuve certains pays  dans l’adoption les résolutions du conseil de sécurité de l’ONU contre l’invasion russe en Ukraine et la tournée africaine maladroite du Président français, au-delà de tous ces choses dites et faites, pour dire davantage sur cette réalité, il y a une volonté affichée par certains pays africains, sur le plan de la coopération, de diversifier les partenariats avec les pays comme la Chine, l’Inde, la Russie et la Turquie, et au niveau de la jeunesse, d’aspirer à des horizons nouveaux, exempts des aspérités liées aux promesses fallacieuses non tenues.

Par exemple, la jeunesse africaine ne croit plus au père-noël européen ou américain qui viendra leur couvrir des cadeaux, dont elle sait qu’ils sont fabriqués avec les matières premières du continent, obtenues au prix du sang de leurs parents et de la supercherie.

Tandis que les seconds, c’est-à-dire les discours des chinois, au nom d’une indispensable non-gérance dans la vie politique, tendraient au contraire vers une acceptation des tares observés en Afrique. A ce égard, on n’entend jamais un dirigeant chinois donné des leçons de morale à son homologue africain, ni ne voit jamais une télévision chinoise calée des programmes qui alimentent  des imaginaires des africains pauvres et quémandeurs.

En vérité,  ces choses humiliantes-là n’existent pas dans les discours chinois sur l’Afrique. Il est vrai que, sur certains aspects économiques, on observe dans le continent une violente concurrence déloyale des produits chinois, puisqu’elle met en mal l’essentiel de ce que j’appellerais les activités de proximité, ces petits entités économiques où les rapports entre les propriétaires et leurs clients s’expriment par une curieuse intimité et conditionnent  leur résilience.

L’une des conséquences de cette concurrence est la disparition, dans certains quartiers des villes africaines, des ateliers de cordonneries de fortune (dont les propriétaires  étaient de parfaits informateurs et de gardiens des quartiers), remplacés par les ateliers chinois, (à cause des barrières culturelles, les rapports entre leurs  propriétaires et les clients sont distants) qui proposent des services modernes semblables, à prix bas.

Mais cette  conséquence de la concurrence chinoise n’a pas les mêmes effets que celle des entreprises filialisées françaises en Afrique subsaharienne. Au Sénégal et au Cameroun, par exemple, l’implantation de la grande distribution française, au nom de la pseudo-modernisation de l’économie, dans des zones de transactions commerciales a entrainé la quasi-disparition des petites activités commerciales des tabliers des marchés physiques. Le bât-bless est qu’elle se fait à leur insu, puisqu’il n’existe aucun compromis, ni actions en retour pour atténuer leurs manques à gagner : tout est réglé en catimini entre les responsables politiques véreux et les hommes d’affaires européens.

Mais dans les trois formes de discours, je garderais l’idée commune d’une coupure, infranchissable autant qu’invisible, entre deux manières de coopérer avec l’Afrique : les deux premiers discours refusent de changer de logiciel de coopération alors que les chinois ajoutent dans leur logiciel de coopération des onglets qui revigorent leur image auprès de certains responsables politiques et de la jeunesse africaine.

En témoignent  le taux satisfaisant des réalisations  des «Dix Programmes Majeurs de Coopération» et les «Huit Initiatives Majeures» (plus de 85% en 2021), en faveur de la modernisation du continent, dans les domaines tels que l’industrialisation, la modernisation de l’agriculture, les infrastructures, le service financier, la facilitation du commerce et des investissements, la réduction de la pauvreté et l’amélioration du bien-être de la population, la santé publique, les échanges entre les peuples, la paix et la sécurité, les initiatives pour l’interconnexion des infrastructures, pour le renforcement des capacités, bref les réalisations qui tendraient à mettre l’Afrique sur les rails d’une véritable modernisation de ses économies, une promesse non tenue par les européens depuis plus d’un siècle[1].

Si les choses commencent à échapper aux européens, c’est que, dans leurs discours, il y a un ingrédient qui n’est pas encore pris en compte : le respect. Tout le monde peut le constater, on ne peut plus s’en tenir uniquement à la pseudo-supériorité (ou à la puissance du feu) pour manquer de respect à l’Afrique. La France (à travers ses dirigeants décomplexés) paie le prix de son arrogance au Mali. La Chine et les États-Unis l’ont bien compris. Les États-Unis sont entrain de réajuster leur logiciel de coopération avec l’Afrique, même si elles ont moins de chance de réussir comme celui de la Chine. Première partenaire de l’Afrique, cette dernière réussie parce qu’elle  respecte l’Afrique, du moins, la diplomatie chinoise n’est pas autant violente que celle de l’Europe.

La Chine est en Afrique pour faire du business  et non pour donner les leçons de morale à leurs dirigeants.  Elle n’est pas  l’Europe qui pense que l’Afrique est sa propriété. L’Afrique n’est plus ce continent, où il suffit de sortir les muscles pour s’autoriser à l’humilier ou à prendre ses matières premières. Cette Afrique-là n’existe plus. Sa jeunesse est autant informée que celle des autres continent. Ses dirigeants, méchants ou pas, ont compris la supercherie des pays occidentaux et se tournent de plus en plus vers  la Chine et la Russie, pour s’éloigner de cette supercherie, même si ces deux pays sont devenus des parias, aux yeux des occidentaux.

L’Afrique  est redevenue une femme, pour parler comme le journaliste Alain Foka. Elle avait au démurant  un premier amant, qui ne cessait de l’humilié en public et parfois lui faisait subir des pires atrocités jamais vu ailleurs, chez d’autres femmes du monde. Malgré tout, elle avait toujours confiance à lui. Un jour, elle s’est lassée de la manière dont ce dernier l’a maltraité et décide d’accepter les avances des autres hommes moins violents, mais  qui la respectent.  L’un de ces derniers devient plus proche d’elle, puisqu’il prend bien soins d’elle et cette dernière est en sécurité et à l’aise avec cet amant bienveillant.

En clair, la Chine a misé sur le respect de l’Afrique, et cela lui réussit mieux que les pays européens et les États-Unis.  C’est une réalité vraie.

Felix Ntep, Enseignant –chercheur  à l’Université Gaston Berger – Sénégal. Il a publié de nombreux articles scientifiques sur l’entrepreneuriat dans les revues internationales à comité de lectures. Il intervient comme conseil dans de nombreuses organisations de promotion de l’entrepreneuriat.

Références bibliographiques :

  • Menu, B., 2005, Mâat, l’ordre juste du monde, Paris, Michalon.
  • Vibert, S., 2018, Modernité et tradition, Anthropen, pp. 12-21.

Notes

[1] C’est en décembre 2015, à l’occasion du Sommet de Johannesburg et la 6ème Conférence ministérielle du Forum sur la Coopération Sino-Africaine, que le e Président chinois Xi Jinping a initié « Dix Programmes Majeurs de Coopération ». Les « Huit initiatives Majeures » ont été annoncées en septembre 2018, lors du Sommet de Beijing et la 7ème Conférence ministérielle du Forum sur la Coopération Sino-Africaine.