Par Mohand Biri, Professeur de philosophie et ancien journaliste spécialiste en questions internationales – Lorsque Xi Jinping a foulé le tarmac de l’aéroport du Caire, le 1er septembre dernier, ce n’était pas seulement un chef d’État qui rendait visite à un autre. C’était, pour reprendre l’expression employée par plusieurs commentateurs égyptiens et chinois, la rencontre de deux des plus anciennes et des plus prestigieuses civilisations du monde. Cette visite s’est immédiatement traduite par des engagements concrets, dont la portée mérite d’être mesurée avant toute chose.
Égypte et Oumma : unité de destin
Le rapprochement sino-égyptien ne saurait être isolé de la dynamique plus large dans laquelle il s’inscrit, celle d’une autonomisation progressive d’un nombre croissant d’États arabes et musulmans vis-à-vis des États-Unis, perceptible depuis au moins une dizaine d’années.
Mais pour l’Égypte, cette dynamique plonge ses racines bien plus loin : elle remonte, au moins, à la conférence de Bandung, tenue en Indonésie du 18 au 24 avril 1955, où vingt-neuf nations d’Asie et d’Afrique tout juste sorties de la colonisation, réunies à l’initiative conjointe de l’Indonésie, de l’Inde, du Pakistan, de Ceylan et de la Birmanie, posèrent les fondations de ce qui allait devenir le mouvement des non-alignés. Sous la présidence du chef d’État indonésien Sukarno, s’y retrouvaient Jawaharlal Nehru pour l’Inde, Zhou Enlai pour la Chine populaire, le prince Norodom Sihanouk pour le Cambodge — et Gamal Abdel Nasser pour l’Égypte, qui y représentait, avec la Libye, l’Éthiopie, le Soudan, le Liberia et le Ghana, la voix encore neuve du continent africain.
C’est de la rencontre nouée à Bandung entre Nasser et Zhou Enlai que naquit l’un des legs les plus durables de la conférence : le 30 mai 1956 — soixante-dix ans, presque jour pour jour, avant la visite de Xi Jinping au Caire —, l’Égypte devint le premier pays arabe et le premier pays africain à établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine, alors que celle-ci ne siégeait pas même encore aux Nations unies.
Quelques mois plus tard, lors de la crise du canal de Suez, Pékin fut l’un des tout premiers soutiens diplomatiques de Nasser face à l’expédition franco-britannico-israélienne, scellant un lien de confiance que Pékin invoque encore aujourd’hui comme le socle d’une relation dont aucune autre capitale arabe ne peut revendiquer l’antériorité. Parce que Le Caire fut ainsi, par la volonté de Nasser, le premier pivot arabe et africain de la diplomatie chinoise, et qu’il demeure l’un des piliers géopolitiques et historiques essentiels de la Oumma, son destin n’est jamais purement national : il agit, mécaniquement et presque immédiatement, sur l’ensemble du monde arabe.
Un Caire renforcé, désendetté, énergétiquement souverain, redevient le centre de gravité diplomatique qu’il fut lors des grandes heures du nassérisme, capable de peser sur Gaza, sur la Libye, sur le Soudan, et d’entraîner dans son sillage des capitales plus hésitantes. Un Caire affaibli, à l’inverse, prive l’ensemble du monde arabe de son arbitre naturel, laissant le champ libre aux ingérences que l’on va maintenant détailler.
Cette capacité de nuisance des Émirats est pourtant sous estimée par certains, y compris de hauts responsables d’État, prompts à réduire ce pays au rang de « micro-État » du seul fait de ses quelque sept millions de nationaux, noyés dans une population résidente de onze millions et demi d’habitants. C’est oublier ce que représente son produit intérieur brut, et plus encore ce qu’il représente rapporté au nombre de ses habitants.
Avec près de 540 milliards de dollars en 2024, le PIB émirati dépasse à lui seul celui de l’Algérie — environ 257 milliards de dollars la même année — et atteint près des trois quarts de celui de l’Égypte, pourtant peuplée de cent seize millions d’habitants contre onze millions et demi. Rapporté à la population, l’écart devient vertigineux : un PIB par habitant proche de 48 000 dollars aux Émirats, contre environ 5 600 dollars en Algérie et à peine plus de 3 300 dollars en Égypte — un rapport de un à quinze face au Caire, de un à neuf face à Alger. En politique, dans la guerre, comme dans la vie quotidienne, il n’est jamais de bon conseil de sous-estimer son adversaire.
Cette passivité prend tout son relief lorsqu’on la rapporte aux trois fronts sur lesquels Le Caire voit aujourd’hui ses intérêts vitaux directement menacés — au sud par le Soudan, à l’ouest par la Libye, à l’est par Israël — et sur lesquels, dans les trois cas, les Émirats arabes unis se trouvent clairement impliqués.
Au Soudan, l’appui émirati aux Forces de soutien rapide — livraisons de drones, de blindés et de systèmes de défense antiaérienne acheminés via la Libye et le Tchad, selon les agences de renseignement américaines citées par le Wall Street Journal — a contribué à la chute d’El-Fasher fin 2025, menaçant de précipiter dans le chaos un pays qui partage avec l’Égypte huit cents kilomètres de frontière et, plus vital encore, les eaux du Nil. En Libye, ce même appui émirati transite par le maréchal Haftar, dont les forces ont acheminé depuis leur base d’Al-Koufra plusieurs centaines de véhicules armés vers le Darfour, obligeant l’aviation égyptienne à frapper, de manière officieuse, certains convois — geste ponctuel qui n’a jamais suffi à tarir ce corridor logistique.
À l’est, enfin, Abou Dhabi est directement partie prenante du corridor Inde-Moyen-Orient-Europe appelé à transiter par le port de Haïfa, un projet conçu, on l’a vu, pour concurrencer les routes chinoises autant que pour marginaliser l’Égypte et son canal ; la reconnaissance par Israël, le 26 décembre 2025, de l’indépendance du Somaliland n’a fait qu’ouvrir, dans le même mouvement, une nouvelle porte d’entrée israélo-émiratie dans la Corne de l’Afrique, aux abords immédiats du détroit de Bab-el-Mandeb.
Sur chacun de ces trois fronts, Le Caire se heurte, en creux, au même acteur — et jusque sur son propre sol, où plane la menace récurrente, brandie par Abou Dhabi, d’un renvoi massif des ressortissants égyptiens qui y travaillent, un levier de pression qu’aucun autre partenaire régional de l’Égypte ne cumule à ce degré.
Ce face-à-face n’est pas propre à l’Égypte : il recoupe, presque terme à terme, celui qu’entretiennent avec les Émirats l’Arabie saoudite et l’Algérie.
Riyad et Abou Dhabi, alliés de façade au sein du Conseil de coopération du Golfe, se livrent depuis des mois une rivalité de plus en plus ouverte — frappes saoudiennes, fin décembre 2025, contre les forces séparatistes yéménites soutenues par les Émirats ; retrait émirati de l’OPEP, annoncé le 28 avril 2026 pour affaiblir surtout Riyad ; réévaluation, par Abou Dhabi, de sa participation à la Ligue arabe et à l’Organisation de la coopération islamique.
Le Soudan et la Somalie avaient d’ailleurs ouvert la voie : Khartoum a rompu ses relations avec Abou Dhabi dès le 6 mai 2025, accusant les Émirats d’un « crime d’agression contre la souveraineté » du pays pour avoir armé les Forces de soutien rapide ; Mogadiscio a fait de même le 12 janvier 2026, annulant l’ensemble de ses accords avec les Émirats — ports de Berbera, de Bosaso et de Kismayo, coopération sécuritaire comprise — après la découverte de l’exfiltration, via son propre espace aérien et à son insu, d’un chef séparatiste yéménite vers Abou Dhabi, sur fond de soupçons quant au rôle émirati dans la reconnaissance israélienne du Somaliland.
L’Algérie, de son côté, a franchi un pas supplémentaire : après des années de tensions et d’accusations d’ingérence, elle a rompu, le 10 septembre, ses relations diplomatiques avec les Émirats, le président dela république Abdelmadjid Tebboune ayant résumé la position algérienne d’une formule sans détour : « Là où ils mettent le pied, le sang coule. » Ce triple contentieux n’a rien d’accidentel : il traduit l’hostilité systémique d’un État dont l’activisme aux côtés d’Israël — dont la signature des accords d’Abraham n’est que la face la plus visible — heurte de front les intérêts vitaux de l’ensemble de la Oumma.
Rien n’interdit d’imaginer que la rupture algérienne soit suivie de mesures comparables de la part du Caire, alors que Riyad se trouve, depuis plusieurs mois déjà, en crise ouverte avec Abou Dhabi.
Une telle évolution n’aurait pas une conséquence moindre — si ce n’est la remise en cause, du moins une sérieuse fragilisation, du projet indo-israélo-émirato-européen destiné, on l’a vu, à concurrencer la Route de la soie chinoise. C’est là, dans toute sa rigueur, que se dessine l’architecture même de l’unité arabe, à travers ses trois piliers fondamentaux — Le Caire, Riyad et Alger —, qui en constituent l’ossature stratégique.
Cette diversification, si l’Égypte se décidait enfin à l’engager, ne resterait pas sans effet sur le reste de la Oumma. Une normalisation raisonnée avec Tripoli, comparable à celle, au moins, qu’a engagée la Turquie elle-même à l’égard de Benghazi, serait la preuve la plus concrète qu’Ankara comme Le Caire savent dépasser leurs rivalités historiques au profit d’intérêts partagés, et un signal fort de la disposition d’Ankara à ouvrir, aux côtés de l’Arabie saoudite et du Pakistan, les portes du Pacte de la Mecque signé le 7 août 2026, à l’Égypte elle même.
Une telle perspective est encouragée par la Russie, comme vient de le déclarer Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, et surtout la Chine. Une Égypte ainsi libérée, même partiellement, de sa dépendance énergétique envers Israël, retrouverait une capacité d’action qui rejaillirait, par la force même de sa centralité, sur l’ensemble d’un monde arabo musulman en quête, depuis une décennie, de sa propre autonomie stratégique.
Le lien qui unit Pékin au Caire depuis Bandung trouve d’ailleurs un écho presque symétrique dans celui qui unit la Chine à l’Algérie, et ces relations ne relèvent pas que de l’histoire. C’est en effet le 20 décembre 1958 que la République populaire de Chine devint le premier pays non arabe à reconnaître le Gouvernement provisoire de la République algérienne, quand celui-ci luttait encore, les armes à la main, pour son indépendance.
Treize ans plus tard, l’Algérie rendit à la Chine un service d’une portée historique comparable, en figurant, en 1971, parmi les principaux artisans de la résolution 2758 par laquelle l’Assemblée générale des Nations unies rétablit Pékin dans tous ses droits au Conseil de sécurité, aux dépens de Taïwan — un geste que la diplomatie chinoise continue, plus d’un demi-siècle après, de saluer comme fondateur.
Quant à l’Égypte, elle n’a elle-même jamais failli à soutenir, dès les tout premiers jours, la révolution algérienne, avant d’être, plus tard, le seul pays arabe à engager ses propres soldats aux côtés d’Alger lorsque celle-ci, à peine indépendante, fut agressée par le Maroc lors de la guerre des Sables, à l’automne 1963.
De Pékin à Alger, en passant par Le Caire, c’est ainsi un même triangle de solidarités anticoloniales, nouées dans les années 1950 et 1960, qui continue, jusqu’à aujourd’hui, d’irriguer silencieusement les recompositions les plus actuelles du monde arabo-musulman.
Une chose, cependant, ne devrait plus attendre cette réponse de l’avenir. Nation pacifique tout au long de sa longue histoire, l’Égypte n’a, c’est le moins que l’on puisse dire, jamais réellement engrangé les dividendes de la paix que promettaient, certains politiques et intellectuels arabes au mieux naïfs, les accords de Camp David, signés quelques années à peine après la guerre d’octobre 1973. Dans l’immédiat et à plus ou moins court terme, il ne restera au Caire, pour garantir sa sécurité et, disons le sans détour, jusqu’à son avenir en tant que nation, que l’approvisionnement en hydrocarbures, au premier rang desquels le gaz libyen.
Cette perspective, d’une extrême urgence, ne devrait en aucun cas être retardée, ni même négociée avec des puissances extra- africaines, et moins encore engagée indépendamment de la souveraineté nationale libyenne, ou pire, contre elle — ce qui suppose, en retour, d’accélérer la mise en place, en Libye, d’institutions démocratiquement élues, dans une unité nationale enfin retrouvée, loin de toute forme d’ingérence étrangère.
Le rendez vous du Caire ne deviendra un moment véritablement historique qu’à cette condition : renouer, au-delà des seuls accords signés entre chancelleries, avec l’esprit de Bandung — un esprit qui ne fut porteur de changement, en son temps, que parce qu’il s’adossait à des dynamiques de résistance populaire bien réelles et à une lecture lucide, sans illusions, des rapports de force internationaux.
Il n’est, pour finir, qu’un mot à ajouter à notre propos, et il revient à la tradition prophétique elle-même. Dans son Sahîh, l’imam Muslim rapporte ce hadith authentique, transmis par l’un des compagnons les plus attachants du Prophète Seydina Muhammad — que la paix et la bénédiction de Allah soient sur lui —, Abou Dharr al-Ghifari : « Vous conquerrez l’Égypte, une terre où l’on use du qirât ; lorsque vous l’aurez conquise, comportez vous avec bienveillance envers ses habitants, car ils ont un pacte de protection et un lien de parenté avec vous. »
Ce lien de parenté remonte à Hajar elle-même : mère d’Ismaël, et par lui aïeule de tous les Arabes et du Prophète Muhammad — que la paix et la bénédiction de Allah soient sur lui —, elle était égyptienne.
C’est ce lien du sang, plus encore que la sagesse politique, que le hadith érige en obligation de bien-traitance ; c’est lui, aussi, qui vaut à l’Égypte, dans la tradition et la poésie arabes, le nom d’Ard el-Kinana, la « terre du carquois », gardienne avancée du monde musulman.
Ainsi la confiance que la Oumma place en l’Égypte ne procède- t elle pas seulement de la géopolitique ou de l’histoire récente : elle puise, plus profondément encore, dans une parole du Prophète Seydina Muhammad — que la paix et la bénédiction de Allah soient sur lui — qui commande, à tout musulman et pour tous les temps, le respect et la considération envers ce peuple qu’il chérissait entre tous.
Mohand Biri
Source: Algérie54
(Proposé par A. Djerrad)