La Chine, entre autres : culture matérielle, circuits mondiaux et réception de l’Asie dans le Río de la Plata

Julián Stordeur – Dans la lithographie d’Alberico Isola qui a façonné l’image publique d’Encarnación Ezcurra, la femme qui a soutenu l’appareil politique du régime de Rosas pendant la campagne du désert menée par Juan Manuel de Rosas, trois éléments se distinguent : un grand peigne ornemental, un ruban cramoisi et un vêtement de soie couvrant sa poitrine. Le Musée historique national interprète cet ensemble comme une affirmation de la tradition hispanique et une réaffirmation de l’identité fédérale face au cosmopolitisme unitaire. L’institution identifie ce vêtement comme un châle de Manille.

Il convient de remonter plus loin dans l’histoire de cette identification, car l’histoire du châle ne commence pas en Espagne. Des châles en soie brodée étaient produits dans des ateliers du sud de la Chine pour les marchés étrangers et circulaient via Manille au sein d’un réseau reliant la Chine, les Philippines, la Nouvelle-Espagne et l’Europe. Le vêtement, tel qu’il fut finalement connu dans le monde hispanique, n’était pas simplement un produit « chinois » : sa forme a été modifiée au contact d’intermédiaires et de consommateurs sur différents marchés. Mais un moment de cette évolution est particulièrement important : en Espagne, le châle s’intègre à la garde-robe des majas et des Andalouses jusqu’à devenir un vêtement typiquement espagnol.

C’est là que réside le paradoxe. Un objet né au sein des circuits hispano-asiatiques a pu devenir à Buenos Aires un symbole de la tradition hispanique et, dans le portrait de l’Incarnation, s’intégrer à une iconographie fédérale.

Signes commerciaux et imitation européenne

Ce cas nous permet d’aborder un problème plus vaste : la circulation d’objets liés à l’Asie dans la région du Río de la Plata (image de une) sans pour autant engendrer une compréhension stable de l’Asie. En août 1825, la maison Carlos Harvey publie dans la Gaceta Mercantil des services de table en porcelaine, faïence, grès et faïence bleue, et la première phrase de l’annonce précise que l’assortiment complet vient d’arriver de Londres. La contradiction est de notre fait, et non de celui de l’annonce. Pour le marchand, le terme « chine » ne désignait pas nécessairement un lieu d’origine ; il désignait un type de poterie, une qualité, un aspect, un échelon sur une échelle de prix et de goût. Une pièce de poterie pouvait être qualifiée de chinoise même si elle provenait d’Angleterre.

L’archéologie de Buenos Aires révèle l’ampleur de cette divergence. Une grande partie de ce que l’on appelait « chinois » dans les foyers provenait d’ateliers anglais qui produisaient de la vaisselle ornée de ponts, de saules, de pagodes et de paysages orientaux : des objets européens imitant une conception européenne de la Chine et qui, à Buenos Aires, pouvaient être considérés comme de la poterie chinoise. Le terme « asiatique » servait moins à indiquer une origine précise qu’à étiqueter le commerce et à désigner un style reconnaissable.

Le parcours du châle de Manille révèle un circuit d’une ampleur considérable. Pendant plus de deux siècles, le galion de Manille a relié Acapulco à Manille et a connecté l’argent américain à l’économie chinoise. Une grande partie du métal quittant les Amériques finançait le commerce avec l’Asie, et en retour, on obtenait de la soie, de la porcelaine, des textiles et d’autres produits manufacturés. Ce commerce n’était pas marginal. En 1605, Martín Ignacio de Loyola, évêque de Buenos Aires, écrivait à Philippe III que tant de vêtements en provenance de Chine avaient été introduits clandestinement dans le pays que ni la province de Buenos Aires ni celle de Tucumán n’en étaient dépourvues, et que ces marchandises étaient d’une telle qualité et d’un si bon marché qu’elles supplantaient celles d’Espagne.

Asymétries : Nouvelles impériales contre marchandises anonymes

Ce scénario montre que la présence matérielle de la Chine en Amérique du Sud n’était pas un phénomène récent : elle existait depuis longtemps et inquiétait la Couronne. Il révèle également une asymétrie. L’argent américain arrivait à Canton sous forme de monnaie identifiée, évaluée et recherchée. Les marchandises chinoises, quant à elles, arrivaient dans la région du Río de la Plata, souvent étiquetées de manière générique : vêtements de Chine, poteries chinoises, chinoiseries, objets de style chinois. D’un côté, il y avait des marchandises avec un nom, une valeur et une destination clairement identifiées ; D’un autre côté, il s’agissait d’objets circulant avec des étiquettes utiles à la vente, à l’estimation ou à la distinction, et qui ont rarement généré une accumulation de connaissances locales sur l’Asie.

On pourrait penser que cette lacune s’explique par un manque d’informations. Les faits ne le confirment pas. Pendant la Première Guerre de l’opium, le British Packet and Argentine News, journal anglophone destiné à la communauté marchande britannique de Buenos Aires, a relaté le conflit avec force détails : l’expédition à Canton, des commentaires sur la guerre, des références au commerce et des épisodes tels que l’envoi de thé empoisonné. La Chine y apparaissait comme un théâtre d’opérations politique et militaire, avec des noms et des événements précis. Dans la section commerciale du même journal, en revanche, le thé pouvait être simplement désigné comme « thé noir bon marché », sans aucune indication de son origine.

Le problème n’était pas l’ignorance absolue, mais plutôt le manque de cohérence entre les sources. La Chine pouvait apparaître sur une page comme une nouvelle impériale et sur une autre comme une marchandise d’origine inconnue. Le lecteur pouvait apprendre que la Grande-Bretagne était en guerre contre l’empire Qing et acheter du thé ou de la poterie sans que cette consommation ne contribue à une meilleure compréhension du pays. L’information circulait par un canal et les objets par un autre, et ils pouvaient coexister dans le même journal sans se croiser.

Absence d’accumulation et conflits locaux

La formulation la plus juste du problème n’est donc pas l’absence d’information, mais l’absence d’accumulation. Ana Carolina Hosne a démontré que les contacts entre la région du Río de la Plata et la Chine étaient indirects durant toute cette période, principalement via des réseaux européens. Il n’y avait pas de voyageurs du Río de la Plata possédant une expérience asiatique approfondie, pas de missionnaires locaux en Chine, et pas de marchands locaux capables d’acquérir une connaissance directe de ces marchés. Sans ces intermédiaires, l’information pouvait apparaître intensément à un moment précis (une guerre, un article de presse, une cargaison) et disparaître sans laisser de trace durable.

Parallèlement, les objets continuaient de jouer un rôle social. Ils étaient utilisés, vendus, transmis de génération en génération, exposés et intégrés au corps et au foyer. Cependant, ils ne produisaient pas de savoir stable sur leur origine. Le vêtement d’Encarnación nous le permet clairement : l’image n’était pas interprétée comme une porte d’entrée vers l’Asie, mais comme un symbole de tradition, d’hispanité, de fédéralisme et de féminité politique. La généalogie matérielle de l’objet était absorbée par les conflits locaux. Pendant des siècles, des objets liés à l’Asie circulèrent, leurs noms ne retraçant pas toujours leur origine, et aucun savoir local stable sur la Chine ne se développa autour d’eux.

La fermeture du galion de Manille et le déplacement de l’axe commercial vers l’Atlantique ne modifièrent pas cette logique ; les routes et les intermédiaires changèrent. Là où Lima, Mexico, Manille ou Cadix opéraient auparavant, ce furent Londres, Liverpool et les marchands britanniques qui apparurent plus tard. La situation de la région du Río de la Plata demeura similaire : les objets arrivaient déjà classés par d’autres et étaient interprétés selon les catégories locales. La question est de savoir si les relations contemporaines avec la Chine – caractérisées aujourd’hui par la diplomatie, les migrations, les investissements, le commerce bilatéral et les études spécialisées – ont modifié ou amplifié, à une autre échelle, les rapports existants en matière de circulation des connaissances reste ouverte. Les seules statistiques commerciales ne suffisent pas à y répondre.

Julián Stordeur, titulaire d’une maîtrise en histoire de l’Université Torcuato Di Tella (UTDT), professeur associé à l’Université pontificale catholique d’Argentine et professeur invité d’histoire de la pensée économique à l’UTDT. Il est membre du réseau REDCAEM (Chine et Amérique latine : approches multidisciplinaires).

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