Dans cet entretien exclusif, Guy Gwethrend compte d’un partenariat sino-camerounais adossé au modèle asymétrique du troc des ressources naturelles contre des infrastructures et des technologies numériques. Si cette dynamique stimule la modernisation du Cameroun, explique-t-il, elle génère un déficit commercial chronique, des risques de surendettement et des défis de souveraineté économique et stratégique.
Chine Magazine: Quels sont les principaux enjeux économiques dans les relations entre la Chine et le Cameroun ?
Guy Gweth : Vu du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE), l’enjeu économique fondamental repose sur une complémentarité asymétrique structurée autour du modèle « ressources contre infrastructures ». D’un côté, la Chine sécurise l’accès à des matières premières stratégiques comme le bois, le pétrole et les minerais. Rappelons que le Cameroun est le 3ème exportateur de bois d’œuvre d’Afrique centrale et un producteur clé d’huile légère dans la partie occidentale du continent. De l’autre côté, Yaoundé mobilise des financements chinois massifs pour combler un déficit d’infrastructures estimé à plusieurs milliards de dollars. Ces financements, souvent accordés via des prêts garantis par l’État chinois, ont par exemple permis la construction d’ouvrages emblématiques comme le pont de Kribi à hauteur de 360 millions de dollars et le barrage de Song-Loulou dont le coût avoisine les 750 millions de dollars. Je cite là deux infrastructuresclés pour la production d’électricité et la navigation. Force est cependant de constater que cette dépendance crée une vulnérabilité : une grande partie des contrats d’infrastructure est attribuée directement à des entreprises d’État chinoises sans appel d’offres concurrentiel, et le remboursement de la dette camerounaise envers la Chine est souvent garanti par des cessions futures de ressources ou de droits miniers. Pour le CAVIE dont les analystes suivent ces questions de près, ce point soulève des questions de souveraineté économique. Les rapports de la Banque mondiale et de la BAD indiquent d’ailleurs que la dette bilatérale chinoise du Cameroun a explosé au cours des dernières années, au point de constituer une part croissante de la dette extérieure totale. Ce point de vigilance appelle une gestion rigoureuse pour éviter le « piège de la dette ».
Comment les échanges commerciaux entre la Chine et le Cameroun ont-ils évolué au cours des dix dernières années ?
Comme je l’annonçais déjà plus haut, les échanges commerciaux entre la Chine et le Cameroun ont connu une croissance spectaculaire, au cours de la décennie écoulée, passant d’un volume modeste à plus de 1,5 milliard de dollars annuels en 2023. Ce basculement a mathématiquement fait de la Chine le premier fournisseur du Cameroun et l’un de ses principaux partenaires commerciaux en Afrique centrale. Le point d’attention ici est qu’une telle croissance s’accompagne d’un déséquilibre structurel profond. Comme souligné précédemment, le Cameroun exporte principalement des produits bruts tels que le bois, le pétrole, le coton ou le cacao vers la Chine, soit environ 80 à 90% de ses exportations vers l’empire du milieu. A l’inverse, le pays importe massivement des produits manufacturés à forte valeur ajoutée à l’instar des véhicules, machines-outils, textiles, électronique, produits chimiques, etc., qui constituent près de 95% de ses importations provenant de Chine. Selon les données croisées de la Banque mondiale et des Douanes camerounaises, le déficit commercial du Cameroun avec la Chine a atteint des sommets, dépassant souvent 1 milliard de dollars en rythme annuel. Il faut relever que cette asymétrie exerce une pression sur la balance des paiements et freine la diversification industrielle. Je souligne par ailleurs que les investissements chinois dans les secteurs de l’agriculture et de la transformation locale restent limités, en deçà des 5% des flux d’investissement total, ce qui perpétue le modèle d’exportation de matières premières brutes. Par ailleurs, la part de la Chine dans le commerce extérieur du Cameroun a augmenté de près de 40% entre 2013 et 2023, confirmant tout à la fois son double rôle de moteur commercial et de source de dépendance économique.
Quels sont les défis diplomatiques qui influencent les relations entre la Chine et le Cameroun ?
A n’en point douter, le principal défi diplomatique réside dans la gestion de la dette souveraine et l’absence de conditionnalités politiques. Ce paramètre suscite des débats intenses sur la transparence des contrats et les risques de surendettement. On peut mettre en exergue des contrats occultes tels que le prêt de 2015 pour le barrage de Song-Loulou, dont les détails financiers restent partiellement opaques. Yaoundé défend ce modèle comme une alternative aux conditions restrictives du FMI et de la Banque mondiale, mais très tôt, la Banque Africaine de Développement et le Fonds Monétaire International ont émis des réserves sur la soutenabilité de l’ardoise, alertant que le Cameroun pourrait voir sa dette publique dépasser les 60% du PIB au quatrième trimestre 2025 si les prêts chinois continuaient à un rythme soutenu. De plus, la reconnaissance unanime de la politique « Une seule Chine » par le Cameroun écarte toute reconnaissance de Taïwan, stabilisant le cadre politique. Autre point de vigilance : la présence massive de travailleurs chinois estimée à plusieurs milliers et de sociétés d’État génère parfois des tensions sociales, notamment à Douala et Yaoundé, liées aux conditions de travail, au respect des normes environnementales et à l’impact sur l’emploi local. Des incidents ont été rapportés par des syndicats camerounais, soulignant le besoin d’une meilleure intégration des travailleurs locaux et d’un dialogue social renforcé.
Quel rôle jouent les investissements et les partenariats technologiques dans la coopération entre la Chine et le Cameroun ?
C’est un fait documenté que les investissements et partenariats technologiques jouent un rôle central dans la modernisation du Cameroun. C’est notamment le cas dans les secteurs des télécommunications, où des entreprises comme Huawei et ZTE ont déployé des réseaux 4G/5G,lesquels couvrent plus de 60% du territoire national. C’est aussi le cas dans les énergies renouvelables, avec des projets comme le barrage de Song-Loulou fort de 145 MW et des fermes solaires en cours de développement. Ces coopérations s’accompagnent de programmes de transfert de compétences et de formation de cadresqu’il faut savoir apprécier. Des bourses chinoises sont, en effet,offertes à plus de 500 étudiants camerounais par an dans des filières techniques et scientifiques, dans le but affiché de réduire la dépendance technologique à long terme. Pour autant, des inquiétudes subsistent concernant la sécurité des données, la pérennité des technologies importées et la propriété des actifs numériques, notamment dans le cadre du projet de « ville intelligente » de Yaoundé. Dans ce cas précis, certains contrats signésavec des firmes chinoises interrogent quant à la souveraineté des données. L’initiative « la Ceinture et la Route » catalyse ces investissements qui contribuent à transformer le Cameroun en une plateforme technologique régionale. Un point de vigilance apparaît ici sur la gouvernance des projets, la transparence des contrats et la protection des intérêts nationaux. Signes d’une tendance de fond, les données de la BAD indiquent que les investissements chinois dans le secteur technologique ont augmenté de 30% entre 2018 et 2023, mais leur impact réel sur la créationde valeur ajoutée locale reste limité.
Dr Guy Gweth est président du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE). Spécialiste de la géoéconomie et des marchés africains, il est Responsable du programme Doing Business in Africa à Centrale Supélec et à l’EMLyon depuis 2012.