Visite de Xi Jinping au Caire: Vers un nouveau Bandung ? Partie 2

Par Mohand Biri, Professeur de philosophie et ancien journaliste spécialiste en questions internationales – Lorsque Xi Jinping a foulé le tarmac de l’aéroport du Caire, le 1er septembre dernier, ce n’était pas seulement un chef d’État qui rendait visite à un autre. C’était, pour reprendre l’expression employée par plusieurs commentateurs égyptiens et chinois, la rencontre de deux des plus anciennes et des plus prestigieuses civilisations du monde. Cette visite s’est immédiatement traduite par des engagements concrets, dont la portée mérite d’être mesurée avant toute chose. 

Égypte : la souveraineté contrariée

Si l’offre chinoise trouve un tel écho au Caire, c’est que l’Égypte demeure, depuis près d’un demi-siècle, prisonnière de quatre contraintes qui, ensemble, l’empêchent d’agir en toute liberté — au point, fait sans précédent dans sa longue histoire, de menacer jusqu’à sa survie en tant que nation.

Le premier de ces boulets remonte au traité de paix signé à Washington le 26 mars 1979, à l’issue des accords de Camp David. Ce texte, en échange de la restitution du Sinaï, a divisé la péninsule en quatre zones à militarisation dégressive : l’Égypte n’est autorisée à déployer qu’une division mécanisée d’environ vingt-deux mille hommes dans la zone la plus proche du canal, quatre bataillons de garde-frontière dans la zone suivante, et se voit interdire toute présence militaire dans les deux zones jouxtant Israël, où seule une force internationale d’observateurs est admise.

Toute évolution de ce dispositif suppose l’assentiment conjoint d’Israël et des États-Unis, garants du traité. Près d’un demi-siècle après sa signature, cette architecture continue de placer une part de la souveraineté militaire égyptienne sous une forme de tutelle partagée.

Le deuxième boulet est d’ordre financier. La dette extérieure de l’Égypte a atteint 164,8 milliards de dollars à la fin du mois de juin 2026, en hausse de 5,2 % sur un an — l’un des encours les plus lourds du continent africain en valeur absolue —, maintenant Le Caire sous la surveillance constante du Fonds monétaire international comme de ses créanciers du Golfe.

Rapportée à la trajectoire démographique du pays, cette charge prend une tout autre gravité. Le service de la dette absorbe déjà plus de la moitié des dépenses budgétaires égyptiennes — 56 % selon le budget 2023-2024 —, cependant que près de la moitié des recettes de l’État proviennent elles-mêmes de nouveaux emprunts, configuration qu’un député du Parlement égyptien qualifiait publiquement de dette « étranglant les générations futures ».

Or ces générations futures seront considérablement plus nombreuses : la population résidente, évaluée à 108,6 millions d’habitants au début de 2026 contre 94,8 millions neuf ans plus tôt, doit selon l’agence nationale égyptienne de la statistique faire passer le pays du treizième au onzième rang mondial d’ici 2050 — un classement qui, selon les hypothèses démographiques retenues par les instituts égyptiens eux mêmes, correspond à une population comprise entre 160 et 190 millions d’habitants, soit près du double de sa population actuelle.

Un tel doublement, appliqué à une base d’endettement déjà proche des seuils de sécurité internationaux, exigerait un effort de création d’emplois et de logements sans précédent : la Banque mondiale évaluait fin 2025 à 1,3 million le nombre de jeunes Égyptiens entrant chaque année sur le marché du travail, pour environ cinq cent mille emplois effectivement créés — un déficit annuel de l’ordre de huit cent mille postes —, tandis que le parc de logements neufs, de l’ordre de 280 000 unités par an selon les statistiques officielles, contraint déjà le gouvernement à programmer la construction de quarante-cinq villes nouvelles d’ici 2052 pour absorber la seule urbanisation.

Faute d’une rupture équivalente en matière de croissance et d’investissement, deux conséquences apparaissent difficilement évitables à l’horizon d’une ou deux décennies : une explosion de l’émigration, dont les prémices sont déjà visibles — les Égyptiens constituaient en 2024 la deuxième nationalité des entrées irrégulières dans l’Union européenne, la plupart en provenance des côtes libyennes —, et une radicalisation politique et idéologique d’une rue égyptienne consciente que le poids de la dette pèsera d’abord sur elle.

Une telle perspective, si elle se confirmait, ne menacerait plus seulement l’équilibre budgétaire du pays, mais la stabilité même de ses institutions et de son État, et, au-delà, celle de son environnement régional tant Arabo africain que sud européen. Personne ne l’ignore, les déséquilibres démo-économiques, dépassant certaines limites, deviennent des menaces majeures à la sécurité.

Le troisième boulet tient à l’approvisionnement énergétique. L’Égypte, longtemps exportatrice nette de gaz, a vu sa production s’effondrer avec le déclin du gisement offshore de Zohr, tandis que sa consommation intérieure progresse de 6 à 8 % par an.

Ses importations de gaz israélien par gazoduc ont quintuplé depuis 2019, dans le cadre d’un accord évalué à plus de treize milliards de dollars sur quinze ans, tandis que ses propres exportations de gaz se sont effondrées de 92 % entre 2022-2023 et 2023-2024. Le pays qui rêvait de devenir le hub gazier de la Méditerranée orientale se retrouve tributaire, pour la stabilité de son propre réseau électrique, d’un partenaire pour le moins problématique, eu égard à la nature même de son insertion dans son environnement régional.

En effet, cette dépendance pose problème à plus d’un titre. Elle est de plus en plus perçue, au Caire comme dans la quasi-totalité de l’opinion arabe, comme la preuve que les accords de Camp David ne suffisent pas, à eux seuls, à arrimer durablement l’Égypte à ce que d’aucuns appellent désormais une Pax Hebraica : c’est par le tuyau gazier, plus encore que par le traité de 1979, que l’on chercherait à contraindre Le Caire à composer avec un État dont la politique est jugée, dans les territoires occupés, Cisjordanie et Gaza en particulier, et par une part croissante des peuples de la région, coloniale, expansionniste et de plus en plus belliciste.

Il ne s’agit pas là d’un jugement subjectif porté par les Arabes et les musulmans, mais de faits objectivement établis : les résolutions des Nations unies relatives aux territoires occupés depuis 1967, à commencer par la résolution 242, demeurent à ce jour inappliquées ; la Cour internationale de justice a jugé, dès janvier 2024, plausible le risque de génocide dans la conduite de la guerre à Gaza ; et la Cour pénale internationale a délivré, le 21 novembre 2024, des mandats d’arrêt contre le Premier ministre Benyamin Netanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Le fait même que ce jugement gagne du terrain dans le débat public égyptien suffit à mesurer combien la dépendance gazière est devenue, au-delà de sa dimension strictement économique, un enjeu de souveraineté et de dignité nationale.

Le recours à l’énergie nucléaire, souvent avancé comme solution de substitution, ne saurait offrir d’issue à court ou moyen terme. Le programme égyptien, confié à l’agence russe Rosatom pour la centrale d’El-Dabaa, ne verra son premier réacteur entrer en service qu’en 2028, pour une capacité pleine de 4,8 gigawatts au mieux vers 2029-2030 — soit, à titre d’illustration, de quoi couvrir la consommation électrique moyenne de l’ordre de dix millions de foyers égyptiens, sur les quelque vingt-sept millions que compte le pays — un calendrier sans commune mesure avec l’urgence du problème gazier.

Cette lenteur n’est pas seulement technique : n’ayant jamais adhéré au protocole additionnel du Traité de non-prolifération nucléaire, l’Égypte se heurte, comme elle le dénonçait déjà devant la conférence d’examen du Traité en 1985, aux restrictions que le Groupe des pays fournisseurs nucléaires impose au transfert des technologies d’enrichissement et de retraitement — restrictions dont les grandes puissances occidentales demeurent les gardiennes les plus strictes.

Toute diversification nucléaire rapide du mix énergétique égyptien se heurte ainsi à un double obstacle : le temps long de la construction, et l’architecture même du contrôle occidental sur la technologie atomique civile, contrôle perçu, comme à l’égard de tous les pays du Sud, notamment musulmans, à travers le prisme de la « menace verte ».

Se pose alors, avec une acuité renouvelée, la question de la politique libyenne du Caire. Quand l’Algérie s’en tient à une politique de principe vis-à-vis de la Libye : respect du droit international, de l’unité du peuple libyen un et indivisible, refus de toute présence militaire étrangère peu importe la forme et règlement des conflits entre Libyens par l’exercice de leur souveraineté, et que, par pragmatisme, la Turquie elle-même, parrain historique du gouvernement de Tripoli, a entamé depuis 2023 un rapprochement assumé avec le maréchal Haftar, l’Égypte demeure seule à s’être durablement enfermée dans un soutien quasi exclusif à l’homme fort de Cyrénaïque. Cet alignement continu prive Le Caire de toute possibilité d’accès aux gisements de l’Ouest libyen, ceux du bassin de Ghadamès et du champ de Wafa, situés en territoire contrôlé par le gouvernement de Tripoli.

La Libye n’est pourtant pas un partenaire de second rang : elle détient, avec 48,4 milliards de barils, les plus vastes réserves de pétrole prouvées d’Afrique, et les cinquièmes réserves de gaz naturel du continent. Son brut, léger et quasiment dépourvu de soufre, est unanimement considéré par les professionnels du secteur comme l’un des plus purs au monde — un économiste américain le comparait dès les années 1970 à du « lait écrémé » —, à l’opposé du brut extra- lourd et hautement sulfureux de l’Orénoque vénézuélien ou des bruts iraniens, plus acides et plus coûteux à raffiner ; son gaz, notamment celui du champ de Wafa, partage cette même réputation de pureté, ce qui explique qu’il soit si activement convoité. Mais la géographie de ce trésor recoupe presque trait pour trait la fracture politique du pays : environ 90 % des gisements et terminaux pétroliers se trouvent dans l’Est et le Sud contrôlés par le maréchal Haftar, tandis que les principaux gisements gaziers de l’Ouest, à commencer par Wafa et Bahr Essalam, relèvent du gouvernement de Tripoli — ce qui donne toute sa portée au choix fait par Le Caire de s’arrimer exclusivement au premier.

Les points de vue égyptien et turc se sont pourtant sensiblement rapprochés ces dernières années, comme en témoignent l’exercice aérien conjoint « Anatolian Eagle », reconduit en juin puis en juillet 2026 avec la participation de l’Azerbaïdjan et d’un avion de guet de l’OTAN, et la participation commune des deux armées, aux côtés d’une dizaine d’autres pays, à l’exercice « Flintlock 2026 » organisé à Syrte — première manœuvre militaire réunissant sur un même théâtre les forces de l’Est et de l’Ouest libyens.

Il n’est sans doute pas indifférent que ce rapprochement d’Ankara avec Benghazi soit concomitant de ces mêmes manœuvres placées sous l’égide de l’OTAN — est-ce un hasard ? — et du rapprochement, tout aussi récent, de la Turquie avec Le Caire sur le dossier syrien, où les deux pays jouent désormais, depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, un rôle de médiation reconnu.

Ce rapprochement pourrait se prolonger par une ouverture turque plus substantielle dans les négociations relatives à la souveraineté sur les eaux territoriales de Méditerranée orientale, condition sine qua non d’un partenariat stratégique approfondi entre les deux pays, notamment dans l’exploitation offshore du gaz.

On peut certes envisager l’hypothèse d’une gestion des hydrocarbures libyens confiée en premier lieu à la Turquie, l’Égypte venant en second, un statut que proposeraient les États-Unis eux-mêmes, avec la perspective, vue d’Ankara comme sans doute du Caire, d’assurer par ce biais leur sécurité énergétique respective — la première face à l’Iran, la seconde face à Israël.

Une telle hypothèse n’a rien d’irrationnel ni d’impossible. Mais pourquoi faudrait-il alors écarter, sans même l’examiner, une autre hypothèse, beaucoup plus réaliste : pourquoi Washington renoncerait- il au « lait écrémé » libyen, pour reprendre l’expression déjà citée de cet économiste américain, et prendrait-il le risque, y compris celui de la guerre, avec tous les coûts politiques, financiers et humains qu’elle suppose — comme c’est le cas aujourd’hui dans le Golfe contre l’Iran, ou comme l’a montré, récemment, l’enlèvement, au mépris de toute règle de droit international, du président d’un État souverain, le Venezuela —, alors que les hydrocarbures de ces deux pays sont d’une qualité, donc d’une rentabilité, nettement inférieure ? En somme, pourquoi les Turcs et les Égyptiens devraient-ils prendre pour argent comptant ce qui ne relève, très probablement, que de ce que les Américains eux mêmes appellent la Strategic Deception, une tromperie érigée en doctrine ?

Les faits, pourtant, sont là. L’histoire la plus récente confirme que Washington use, jusqu’à la caricature, de ce pragmatisme anglo-saxon, dans son interprétation la plus vulgaire : n’est vrai que ce qui est utile. C’est ainsi que furent laborieusement négociés, conclus, annoncés, puis brutalement reniés plusieurs accords internationaux majeurs — le dernier en date étant celui conclu avec l’Iran sous la présidence Obama en juillet 2015, le JCPOA, remis en cause par Donald Trump dès mai 2018, avant qu’un mémorandum, négocié sous la médiation du Pakistan, ne soit annoncé en juin 2026 — pour être suivi, presque immédiatement, de la reprise des hostilités.

Quel but Washington poursuivrait-il, par cette tromperie stratégique ? Celui d’empêcher, ne serait-ce que le temps nécessaire à la soumission de Téhéran, toute convergence turco-iranienne, tout en imposant, dans le monde arabo musulman, l’image d’une Turquie soucieuse de l’unité du peuple libyen. Quant à l’Égypte, son implication aux côtés du seul maréchal Haftar l’enferme dans la seule dynamique d’affrontement, l’écartant par là même de tout rôle politique futur en Libye, rôle qui lui sied pourtant très naturellement en tant que pays voisin, de surcroît arabe et musulman.

Pourquoi, en revanche, n’y aurait-il pas une politique égyptienne équilibrée, ou tout simplement plus rationnelle, parce que plus conforme aux intérêts de l’Égypte du fait même du respect de l’unité et de la souveraineté du peuple libyen ? Une telle politique ouvrirait plus sûrement la perspective à un partenariat régional associant l’Italie, par le biais de l’entreprise Eni, déjà présente sur les gisements libyens de Bahr Essalam et de Wafa, la Turquie elle-même, et l’Algérie, dont l’expertise reconnue en prospection, en exploitation et en transport gazier, ajoutée aux avantages que lui confèrent la géographie et sa politique souverainiste, ferait d’elle la cheville ouvrière techno-politique d’une diversification enfin réalisable au profit notamment de l’Égypte et des peuples de la région, à commencer, évidemment, celui de la Libye.

Ce n’est, évidemment, ni le moment ni, ici, le cadre, pour examiner de manière détaillée et précise, ce projet de partenariat régional relatif à l’exploitation du gaz libyen et à d’autres, du même genre et tout aussi sensibles.

C’est la conjonction de ces quatre entraves qui explique la passivité, pour ne pas dire l’impuissance, dont Le Caire a fait preuve face à des menaces directes sur ses intérêts vitaux — passivité qu’il convient, pour en mesurer toute la portée, de resituer dans le rapport de forces plus large qui structure aujourd’hui le monde arabo-musulman.

Mohand Biri
Source: Algérie54

(Proposé par A. Djerrad)

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