Arnauld Kassouin, « le lien entre investissements chinois et sécurité face au terrorisme n’est pas à sens unique »

Arnauld KASSOUIN, journaliste/analyste des mouvements recourant au terrorisme en Afrique de l’Ouest et au Sahel central

Comment la Chine coopère-t-elle avec les États africains pour lutter contre les groupes terroristes, notamment à travers la formation des forces de sécurité et le partage de renseignements ?

L’engagement militaire chinois en Afrique repose sur une stratégie d’opportunisme matériel et capacitatif. En réalité, Pékin substitue à l’envoi de troupes au sol un soutien logistique, la fourniture de matériel robuste et la formation d’élites militaires, évitant de fait le coût politique de l’enlisement contre-insurrectionnel. Par exemple, en 2000, lors de la création du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), la Chine représentait moins de 5 % des transferts d’armes sur le continent et formait moins de 200 officiers africains par an. Aujourd’hui, la réalité est tout autre. Entre 2024 et 2026, elle a formé un peu plus de 1 500 cadres militaires africains par an (notamment au sein de l’Université nationale de technologie de défense à Changsha). En ce qui concerne le matériel militaire, elle fournit environ 70 % des véhicules blindés légers en service sur le continent (gammes Type 92, VN-4 ou CS/VP3). L’autre fait intéressant est que, contrairement à la France (historiquement via l’opération Barkhane…) ou aux États-Unis (via la base de drones Air Base 201 à Agadez), la Chine n’assure aucun partage de renseignement tactique en temps réel (SIGINT, IMINT) au profit des armées locales, lorsqu’on se concentre bien sûr sur les pays du Sahel central. Le renseignement recueilli par le MSS (Ministère de la Sécurité de l’État) vise exclusivement la cartographie des risques menaçant les infrastructures de la Global Security Initiative (GSI) et la protection des ressortissants chinois.

Dans quelle mesure les investissements et les projets d’infrastructures chinois en Afrique contribuent-ils à renforcer la sécurité face aux menaces terroristes, notamment dans les régions du Sahel et de la Corne de l’Afrique ?

À mon avis, le lien entre investissements chinois et sécurité face au terrorisme n’est pas à sens unique. Autant ils s’inscrivent dans la dynamique engagée des États de ces régions en matière de gestion des menaces terroristes, autant ils créent d’autres vulnérabilités. Autrement dit, je dirai que l’empreinte économique chinoise agit comme un catalyseur de vulnérabilités, transformant le personnel et les capitaux chinois en cibles de choix pour l’économie de la rançon des groupes recourant au terrorisme. Ce qui, à mon sens ou selon mon analyse, pousse Pékin vers une logique défensive plutôt que préventive sur le terrain. En vrai, les investissements et les projets d’infrastructure chinois ne souffrent d’aucun bémol en matière de ressentiment. Ils sont au contraire appréciés par les populations. C’est juste que les groupes recourant au terrorisme essaient de tirer profit de leur présence de plus en plus affirmée dans les régions du Sahel central, pour ce que je maîtrise le mieux.

Comment la Chine concilie-t-elle le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures africaines avec son intérêt croissant pour la lutte contre le terrorisme et la protection de ses ressortissants et de ses investissements en Afrique ?

La doctrine historique de « non-ingérence dans les affaires intérieures » de la Chine se heurte aujourd’hui à la réalité d’un engagement financier massif sur le continent. À ma connaissance, la Chine résout d’ailleurs bien cette contradiction par ce que j’appellerais la compartimentation. C’est-à-dire qu’elle conserve une posture de neutralité souverainiste dans les instances multilatérales, tout en intervenant unilatéralement au niveau bilatéral pour préserver ses intérêts. Cela est bien compréhensible à mon avis. Sauf que le principe de « non-ingérence » devient, à partir de là, davantage un outil de marketing diplomatique. Pour revenir aux faits, l’interventionnisme de la Chine dans le dossier Bénin-Niger concernant le blocus sur le pétrole nigérien peut servir de cas d’exemple sur la realpolitik dont use Pékin sur le terrain. Pour ce qui relève des groupes recourant au terrorisme, la Chine a recours à ses propres moyens. C’est ce qu’on peut retenir selon moi.

A propos de Chine Magazine 14974 Articles
Service de presse en ligne consacré à la Chine (société, culture, économie, politique, relations internationale, science et technologie, ...)