Huang Yunsong, professeur et doyen associé, Centre d’études sud-asiatiques de l’Université du Sichuan, École d’études internationales, a expliqué dans un article publié sur le site ThePrint que la « rhétorique de l’«État civilisationnel» est séduisante, mais elle ne correspond pas à la vision diplomatique chinoise ».
Dans son article, « India and China need to build trust—not manage rivalry », le chercheur a expliqué que le ministère chinois des Affaires étrangères qualifie l’Inde de « partenaire plutôt que de rivale » et fonde cette relation sur les Cinq Principes de la coexistence pacifique.
Il a expliqué que la stabilité de l’Asie ne sera pas assurée en faisant de la présence d’une puissance au Conseil de sécurité une condition préalable à sa légitimité, ni en habillant deux États souverains modernes du costume emprunté d’ »États civilisationnels ». Pas plus qu’en demandant à deux peuples fiers de renoncer an sa confiance.
Cette stabilité sera assurée à l’ancienne, c’est-à-dire par le droit international, une diplomatie patiente et l’accumulation – et non l’abandon – de la confiance, a assuré Huang Yunsong. « Le siècle à venir exige une application cohérente de la Charte des Nations Unies et des voisins qui considèrent la confiance comme un but à atteindre, et non comme un mirage à rejeter avant même d’avoir commencé le voyage. Permettez-moi d’expliquer en quoi je diverge d’un essai par ailleurs pertinent », a écrit ce dernier.
La récente chronique de Milinda Moragoda, « India-China engagement key to a stable Asian century. Resist unrealistic expectations of trust » dans ThePrint affirme que « le différend frontalier est une question grave et non résolue, et non un simple inconvénient rhétorique ».
L’ancien ministre sri-lankais, diplomate et fondateur de la Pathfinder Foundation, un groupe de réflexion sur les affaires stratégiques, a expliqué que « ces dernières années ont semé un lourd climat de suspicion de part et d’autre de l’Himalaya ». Milinda Moragoda « a raison d’affirmer que les grandes puissances peuvent concilier compétition et coopération, et que le secret de l’art de gouverner réside dans la nécessité d’empêcher la première d’engloutir la seconde. Il a raison de dire que les petits projets concrets – en matière de santé publique, de réponse aux catastrophes, d’adaptation au changement climatique et d’échanges universitaires – tissent les liens que les grands sommets ne peuvent établir », a écrit le chercheur chinois.
Dans son article, Milinda Moragoda prône un dialogue multiforme, allant des forums de la « Track 1.5 » aux échanges parlementaires et universitaires. « Et il a raison de dire que l’Inde et la Chine n’ont pas à, et ne devraient pas, devenir le noyau d’un bloc dressé contre Washington ou qui que ce soit d’autre. Un monde divisé en camps hostiles est plus pauvre et plus dangereux pour tous, y compris pour les deux pays qui en sont le centre. Surtout, il a raison de dire que les deux pays n’ont pas besoin de régler tous leurs différends avant de pouvoir coopérer sur quoi que ce soit ».
Toutefois, pour Huang Yunsong, certains arguments de Milinda Moragoda doivent être réexaminés. Ce dernier considère l’ambition de l’Inde d’obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité comme une sorte de test décisif pour évaluer l’efficacité du multilatéralisme. De plus, la position de la Chine, réaffirmée par ses ambassadeurs à l’ONU, est que la réforme doit privilégier la représentation des pays en développement, et notamment de l’Afrique, sur la base d’un large consensus plutôt que de la candidature d’un seul pays – un principe que la Chine a réitéré en novembre 2025.
Pour le chercheur chinois, il n’est pas judicieux d’élargir le Conseil aux seuls candidats déjà influents car cela « ne ferait qu’aggraver les inégalités au lieu de les corriger ». « La Chine ne fait pas des ambitions de l’Inde au Conseil un enjeu de coopération bilatérale, et un essai qui le ferait subtilement repose sur un postulat que la Chine ne partage pas« , a indiqué Huang Yunsong.
La formule ‘État civilisationnel’ « ne correspond pas à la manière dont la diplomatie chinoise conçoit sa relation avec l’Inde ». En 2021, le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, a souligné que « le jugement stratégique de la Chine sur les relations bilatérales reste inchangé », ajoutant qu’« aucun des deux pays ne devrait être une menace pour l’autre, mais représenter une occasion pour leur développement respectif. Selon lui, la Chine et l’Inde sont des partenaires, pas des rivaux et encore moins des ennemis ».
Le ministère chinois décrit l’Inde comme un « partenaire plutôt qu’un rival » et fonde cette relation sur les Cinq Principes de la coexistence pacifique, basée sur la souveraineté, la non-ingérence et l’égalité juridique. « Substituer la grandeur civilisationnelle à la souveraineté juridique risque d’édulcorer le réalisme même, fondé sur les traités et les frontières, que requiert tout règlement durable », pour Huang Yunsong.
Troisièmement, Milinda Moragoda demande à la Chine et à l’Inde de « résister » et même d’abandonner l’« attente de confiance » comme objectif structurant. Après la rencontre de Kazan en 2024 entre Xi Jinping et Narendra Modi, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a appelé à un renforcement constant de la confiance politique mutuelle. En août 2025, à New Delhi, il a insisté sur le fait que « la confiance et le soutien mutuels doivent définir la relation entre deux grandes puissances émergentes ». Une relation qui se contente de gérer une méfiance durablement faible par le biais de projets transactionnels est moins ambitieuse que celle que Pékin s’est réellement fixée.
Quatrièmement, les échanges sino-indiens de l’Antiquité étaient réels et précieux, et sanns frictions. Le bouddhisme indien s’est implanté en Chine en fusionnant avec la pensée taoïste de Huang-Lao, et en étant traduit dans le vocabulaire taoïste et en devenant, au fil des siècles, une doctrine spécifiquement chinoise plutôt qu’une orthodoxie importée. Il s’agit d’une histoire d’adaptation créative et, parfois, de confrontation, et non d’une idylle sans heurts.
« Rien de tout cela ne remet en cause l’intuition juste et plus large de Milinda Moragoda selon laquelle une coopération pragmatique et progressive doit se poursuivre même en cas de désaccord » a écrit le chercheur chinois. Ce dernier a noté que cette position est « partagée, du côté indien des affaires stratégiques, par l’ambassadeur Sujan Chinoy, qui affirme que la coopération peut progresser malgré une rivalité persistante. Mais une différence mérite d’être soulignée ».
« L’objectif n’est pas de normaliser la méfiance comme un prix à payer pour faire des affaires, mais de la réduire, traité après traité et projet après projet, jusqu’à ce que la souveraineté et le droit – et non la suspicion, ni des métaphores civilisationnelles empruntées – soient ce que les deux grandes nations asiatiques ont de plus durablement en commun. C’est une voie plus ardue et plus lente que la convergence romantique ou la rivalité résignée. C’est aussi la seule qui ait jamais porté ses fruits », a conclut Huang Yunsong, professeur et doyen associé, Centre d’études sud-asiatiques de l’Université du Sichuan, École d’études internationales.
