De Project Syndicate, par Joseph S. Nye, Jr. – Les États-Unis et la Chine se livrent aujourd’hui une concurrence acharnée pour la prédominance dans le secteur technologique.

Les États-Unis ont longtemps occupé le devant de la scène en ce qui concerne le développement des technologies (bio, nano, de l’information) qui sont au cœur de la croissance économique au XXIe siècle. En outre les universités de recherche américaines s’imposent dans l’enseignement supérieur au plan mondial. Dans le classement annuel des universités mondiales, dit classement de Shanghai, 16 des 20 premières institutions se trouvent aux États-Unis, aucune en Chine.

La Chine investit toutefois massivement dans la recherche et le développement et se trouve déjà sur un pied d’égalité avec les États-Unis dans plusieurs domaines clés, en particulier celui de l’intelligence artificielle (IA), un secteur dans lequel elle aspire à devenir le leader mondial d’ici 2030.

Certains experts estiment qu’elle est en mesure de réaliser cet objectif, en raison de ses ressources colossales en données, de l’absence de protection des données personnelles numériques et du fait que les progrès en apprentissage machine nécessitent davantage des ingénieurs qualifiés que des scientifiques de pointe. Compte tenu de l’intérêt de l’apprentissage machine comme technologie polyvalente utilisée dans de nombreux autres domaines, les avancées de la Chine en matière d’IA revêtent une importance particulière.

Intelligence artificielle d’Alibaba

En outre, les progrès technologiques de la Chine ne reposent plus seulement sur l’imitation. L’administration de l’ancien président américain Donald Trump avait imposé des sanctions à Pékin pour le vol et le piratage de propriété intellectuelle par des entreprises chinoises, les transferts contraints d’adresses IP et des pratiques commerciales déloyales. Exigeant la réciprocité, les États-Unis ont fait valoir que si les autorités chinoises pouvaient bloquer l’accès à Google et Facebook pour des raisons de sécurité, ils pouvaient prendre des mesures de même ordre contre des géants technologiques chinois comme Huawei et ZTE. La Chine n’en continue pas moins à innover.

Après la crise financière mondiale de 2008 et la Grande Récession qui s’en est suivie, les dirigeants chinois se sont peu à peu convaincus que l’Amérique était sur son déclin. Abandonnant la politique modérée de Deng Xiaoping, consistant à faire profil bas et attendre son heure, la Chine a adopté une approche nettement plus affirmative, avec notamment la construction (et la militarisation) d’îles artificielles en mer de Chine méridionale, des mesures coercitives de nature économique prise contre l’Australie et l’abandon de ses garanties sur l’autonomie économique et commerciale de Hong Kong.

Dans ce contexte, certains Américains ont commencé à évoquer la nécessité d’un découplage général entre les économies américaine et chinoise. Mais aussi importante que puisse être la désimbrication des chaînes d’approvisionnement technologiques qui présentent un risque direct pour la sécurité nationale, ce serait une erreur de croire que les États-Unis peuvent totalement découpler leur économie de celle de la Chine sans encourir des coûts colossaux.

La relation de profonde interdépendance économique entre les États-Unis et la Chine est ce qui la différencie de la relation qu’avaient les États-Unis avec l’Union soviétique pendant la guerre froide. Avec les Soviétiques, les Américains jouaient une partie d’échec unidimensionnelle dans laquelle les deux parties étaient fortement interdépendantes au plan militaire, mais pas au niveau des relations économiques ou transnationales.

Avec la Chine, par contre, les États-Unis jouent une partie d’échec tridimensionnelle avec un équilibre des forces très différent aux niveaux militaire, économique et transnational. Si nous négligeons les relations de pouvoir sur les échiquiers économique et transnational, sans parler des interactions verticales entre ces échiquiers, nous en subirons les conséquences. Une stratégie efficace face à la montée en puissance de la Chine doit donc éviter le déterminisme militaire et englober les trois dimensions de l’interdépendance.

Les règles régissant les relations économiques devront être revues. Bien avant la pandémie, la capitalisme d’État hybride de la Chine suivait un modèle mercantiliste qui a faussé le fonctionnement de l’Organisation mondiale du commerce et contribué à l’émergence d’un populisme perturbateur dans les démocraties occidentales.

Président américaine Joe Biden

Aujourd’hui, les alliés des États-Unis sont bien plus conscients des risques politiques et de sécurité posés par l’espionnage, les transferts forcés de technologies, les choix commerciaux stratégiques et les accords asymétriques de la Chine. Il faut donc s’attendre à un découplage plus important des chaînes d’approvisionnement technologiques, en particulier lorsque la sécurité nationale est en jeu. La négociation de nouvelles règles commerciales pourrait empêcher que ce découplage ne dégénère. Dans ce contexte, des moyennes puissances pourraient s’unir pour élaborer un accord commercial sur les technologies de l’information et de la communication auquel pourraient souscrire les pays respectant les normes démocratiques fondamentales.

De toute évidence, il ne peut y avoir une façon unique de procéder. Sur des enjeux tels que la non-prolifération nucléaire, le maintien de la paix, la santé publique et le changement climatique, les États-Unis peuvent trouver un terrain d’entente institutionnel avec la Chine. Mais dans d’autres domaines, il est plus logique de fixer nos propres normes démocratiques. La porte peut rester ouverte à la Chine à long terme ; mais il faut accepter que le long terme puisse en réalité être très long.

En dépit de la puissance et de l’influence croissantes de la Chine, la collaboration avec des partenaires partageant les mêmes valeurs accroît les chances de voir les normes démocratiques prévaloir dans les domaines du commerce et de la technologie. Il est aussi important d’établir un plus fort consensus transatlantique sur la gouvernance mondiale. Mais ce n’est qu’en coopérant avec le Japon, la Corée du Sud et d’autres économies asiatiques que les pays occidentaux pourront établir des règles et des normes mondiales en matière de commerce et d’investissement dans les technologies, créant ainsi des conditions de concurrence plus équitables pour les entreprises opérant à l’étranger.

Le poids économique des pays démocratiques continuera à être supérieur à celui de la Chine pendant encore une bonne partie de ce siècle, mais seulement à condition qu’ils agissent de concert. Ce facteur diplomatique sera plus déterminant que la question du développement technologique chinois. Pour évaluer l’équilibre futur des forces entre la Chine et les États-Unis, l’avancement technologique a son importance, mais les alliances en ont encore plus.

Enfin, une réponse efficace à la montée en puissance technologique de la Chine dépendra autant des améliorations apportées au niveau national que des actions extérieures, avec notamment un soutien accru à la recherche et au développement. Le manque d’ambition est toujours un risque, mais le manque de confiance ou une réaction excessive motivée par des craintes exagérées l’est tout autant. Comme le soutient l’ancien doyen du MIT John Deutch, si les États-Unis réalisent leurs améliorations potentielles en matière d’innovation, «le grand bond en avant de la Chine ne sera probablement, au mieux, que quelques pas pour combler l’écart avec le leadership technologique actuel des États-Unis».

Par ailleurs, l’immigration jouera également un rôle déterminant pour préserver l’avance technologique américaine. En 2015, lorsque j’avais demandé à l’ancien Premier ministre de Singapour Lee Kuan Yew pourquoi il ne pensait pas que la Chine surpasserait les États-Unis, il a souligné la capacité de l’Amérique à attirer les talents du monde entier – une possibilité que n’a pas la Chine en raison du nationalisme ethnique de la majorité Han. Ce n’est pas un hasard si de nombreuses entreprises de la Silicon Valley ont des fondateurs ou des PDG d’origine asiatique.

Avec le temps et la circulation des personnes, les technologies se répandent inévitablement. Si les États-Unis laissent les craintes concernant les fuites technologiques les priver d’une immigration de grande valeur, ils renonceront à l’un de leurs plus grands avantages. Une politique d’immigration trop restrictive pourrait sérieusement entraver l’innovation technologique – un fait qui ne doit être perdu de vue dans les débats enflammés sur la concurrence stratégique.

Joseph S. Nye, Jr. est professeur à la Kennedy School of Government de l’université Harvard. Son dernier ouvrage est « Do Morals Matter? Presidents and Foreign Policy from FDR to Trump », Oxford University Press, 2020.

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