De Project Syndicate, par Jim O’Neill – J’ai récemment lancé une nouvelle plateforme politique (en collaboration avec Gemma Cheng’er Deng) visant à promouvoir une coopération plus étroite entre l’Occident et le groupe BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, ainsi qu’une demi-douzaine d’autres économies émergentes). Notre objectif est de démontrer que des problèmes tels que les maladies infectieuses, la résistance aux antimicrobiens, le changement climatique, la gouvernance de l’IA et les déséquilibres économiques mondiaux ne peuvent être résolus par des pays agissant isolément.
Mais j’entends souvent répéter que « l’Occident » et les BRICS+ n’ont pas vraiment d’importance ; seuls les États-Unis et la Chine comptent. La plupart des autres pays suivront ces deux superpuissances où qu’elles les mènent.
Est-ce vrai ? Personne ne peut nier qu’en termes d’envergure économique, les États-Unis et la Chine dominent. Le PIB actuel des États-Unis avoisine les 30 000 milliards de dollars, et celui de la Chine s’élève à environ 20 000 milliards de dollars, tandis que les économies japonaise, allemande et indienne représentent environ un quart de celle de la Chine et un sixième de celle des États-Unis. Cela dit, si l’on considère l’Union européenne comme une seule et même économie, elle n’a rien à envier à ces deux géants, avec un PIB de 21 000 milliards de dollars en 2025.
En effet, l’économie américaine est plus importante que celle de l’ensemble des autres pays du G7 réunis, et celle de la Chine représente près du double de celle des autres pays du BRICS+. Plus de la moitié de la croissance du PIB nominal mondial au cours de ce siècle provient de ces deux pays. Les évolutions économiques et les politiques menées dans l’un ou l’autre de ces pays ont donc une influence démesurée sur le reste du monde, et leur capacité à trouver un terrain d’entente dans des domaines critiques de l’élaboration des politiques a des implications considérables pour tout le monde.
Néanmoins, trois facteurs viennent compliquer ce tableau. Premièrement, en termes de population, l’Inde est désormais plus peuplée que la Chine. Dans un monde comptant plus de huit milliards d’habitants, la Chine et les États-Unis représentent moins d’un quart de l’humanité. L’Europe compte plus d’habitants que les États-Unis, et seuls quelques pays du BRICS+ ont une population inférieure à 100 millions d’habitants.
Deuxièmement, les chiffres actuels du PIB nominal sont fortement influencés par la valeur du dollar, dont la force par rapport aux autres devises a été quelque peu excessive ces dernières années. Si l’on tient compte de la parité de pouvoir d’achat (PPA), la taille de l’économie chinoise double, pour atteindre environ 44 000 milliards de dollars. De même, le PIB de l’Inde en termes de PPA s’élève à environ 18 000 milliards de dollars, et celui de l’Indonésie dépasse les 5 000 milliards de dollars, ce qui la place parmi les dix plus grandes économies mondiales.
En d’autres termes, si le dollar s’affaiblissait de 30 % et que tous les autres facteurs restaient constants, l’ampleur de la domination américaine — que ce soit à l’échelle mondiale ou au sein du G7 — serait bien moins impressionnante. Bien que l’économie chinoise soit alors pratiquement à égalité avec celle des États-Unis, elle ne serait plus deux fois plus importante que celle du reste des pays du BRICS+. Le PIB de l’Inde a déjà presque doublé au cours de cette décennie, et sa démographie favorable ainsi que son fort taux de croissance laissent présager que cette tendance se poursuivra.
Une telle envergure soulève des questions évidentes lorsqu’il s’agit de relever les défis mondiaux. Qui pourrait penser qu’il est possible de lutter contre le changement climatique ou de prévenir une pandémie sans l’Inde et ses 1,4 milliard d’habitants ? Et, bien sûr, il en va de même pour l’Europe et de nombreuses autres puissances émergentes et moyennes à forte population.
Le troisième facteur est encore plus déterminant. Si l’on peut affirmer que les BRICS n’auraient jamais survécu sans la croissance économique et l’importance de la Chine, le fait est qu’ils ont non seulement survécu, mais qu’ils sont devenus une force politique. De plus, l’idée que ce groupe puisse fonctionner comme un « club politique » a été initialement promue par les ministères des Finances brésilien et russe, ce qui contredit l’affirmation selon laquelle la Chine tirerait toutes les ficelles et dicterait la ligne de conduite des autres.
Comme le montrent les professeurs Heiwai Tang et Brian Wong Yue Shun de l’Université de Hong Kong dans un nouvel ouvrage très instructif consacré au BRICS+, chaque membre est animé par des motivations complexes, et les rôles joués par la Chine, l’Inde et les autres ne sont pas nécessairement ceux que l’on pourrait imaginer. À l’instar des membres du G7 et d’autres pays occidentaux, les membres du BRICS+ peuvent renforcer leur pertinence grâce à leur réussite économique et à leur leadership, afin de promouvoir des idées qui profitent à tous.
Pour l’Occident, cela implique clairement que les gouvernements doivent repenser leur manière d’interagir avec les pays du BRICS+. Les Européens, en particulier, devront redoubler d’efforts pour rester dans la course, à la fois en mettant en œuvre des réformes durables au sein de leurs propres économies et en menant des initiatives mondiales auxquelles les pays du BRICS+ et d’autres seront disposés à se joindre.
J’ai pu constater cela de mes propres yeux entre 2014 et 2016, lorsque j’ai présidé l’étude indépendante menée au Royaume-Uni sur la résistance aux antimicrobiens. En sensibilisant l’opinion publique à cette menace mondiale, la Grande-Bretagne jouait dans une catégorie bien supérieure à son poids économique. Un plaidoyer efficace en faveur du bien public mondial peut venir de n’importe où, mais seulement si l’on parvient à convaincre les autres de prêter l’oreille.
Jim O’Neill est un ancien ministre du Trésor britannique et ancien président de Goldman Sachs Asset Management.
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