De Project Sydnicate, par Chang-Tai Hsieh – Les dirigeants politiques américains tentent depuis longtemps de contrarier la politique industrielle chinoise. Et ils semblent aujourd’hui avoir décidé qu’en la matière, la meilleure option était de l’imiter.

Mais leur stratégie révèle une profonde incompréhension du problème particulier posé par la Chine, caractérisé par l’alliance d’un régime autoritaire et d’une économie de marché dynamique.

Des millions d’entreprises chinoises, parmi lesquelles certaines des plus innovantes au monde, se voient régulièrement mobilisées au service des objectifs politiques du régime – au titre du contrat de mariage sans précédent entre les entreprises privées à l’avant-garde de leur secteur et l’État-parti léniniste.

Les pays occidentaux ne peuvent se calquer sur cette organisation et ne devraient pas tenter de le faire. Mais la politique économique élaborée par les États-Unis pour répliquer à la Chine souffre d’importants défauts de conception.

Ainsi les États-Unis veulent-ils limiter les aides allouées en Chine aux entreprises publiques, alors que ces aides, tout laisse l’entendre, privent les entreprises privées chinoises d’une part de leurs ressources.

Le véritable défi lancé aux États-Unis vient de sociétés privées comme Huawei et Alibaba, qui produisent des biens dont sont friands les consommateurs américains. Il ne vient pas des entreprises publiques comme le constructeur aéronautique COMAC, qui n’a jamais réalisé de bénéfices et, surtout, qui a empêché l’émergence en Chine d’un acteur privé comparable à Boeing.

En réalité, les entreprises privées qui dominent aujourd’hui l’économie chinoise n’ont décollé qu’après l’initiative prise par l’ancien Premier ministre Zhu Rongji de fermer ou de privatiser des centaines de milliers d’entreprises publiques au début des années 2000.

Ces fermetures ont libéré des capitaux, qui ont pu être investis dans les entreprises privées et leur ont ouvert la voie de la croissance. Qui croit sérieusement que l’économie chinoise se renforcerait si les responsables politiques désavouaient les réformes de Zhu et ressuscitaient toutes ces anciennes entreprises publiques déficitaires ?

Quant au plan « Made in China 2025 » imaginé par Pékin, qui accorde des aides aux secteurs stratégiques comme celui des semi-conducteurs, et obsède les États-Unis, il est trop tôt pour savoir si les milliards de renminbis qui lui sont consacrés s’avéreront efficaces, mais les éléments dont on dispose ne sont guère encourageants.

C’est la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company qui domine à l’échelle mondiale la production des semi-conducteurs, ce n’est pas le champion chinois Shanghai Semiconductor.

Et les sommes énormes investies par la Chine dans ce secteur n’ont jusqu’à présent mené qu’à des échecs retentissants comme celui d’Hongxin Semiconductor, ainsi qu’à l’émergence de 60 000 nouvelles entreprises, qui n’ont aucune expertise technologique, mais cherchent à capitaliser les aides.

Telles sont les conséquences trop ordinaires des subventions publiques aux secteurs industriels, peut-être essentiellement dues à une dilution de la responsabilité. Car qui devra rendre compte des milliards partis en fumée lorsque les responsables qui ont alloué ces fonds auront été mutés à d’autres postes ?

La croissance des entreprises chinoises ne s’est nourrie ni des aides aux entreprises publiques ni de la politique industrielle, mais du soutien accordé par de puissantes administrations locales aux entreprises privées – ainsi Hyundai à Pékin, ou Tesla et General Motors à Shanghai.

Comme le note un connaisseur de longue date de l’industrie automobile chinoise : «Vendre plus de Buick et de Chevrolet fabriquées par General Motors était un objectif commercial et c’est devenu l’argument d’une campagne économique et politique destinée à renforcer le poids et la puissance de la ville de Shanghai. On pourrait tout à fait imaginer une Shanghai Inc., avec, à sa tête, comme président et directeur général, le maire de la ville

Le soutien de l’administration locale est particulièrement important pour les entreprises privées chinoises. Ainsi c’est grâce au soutien de la petite ville de Sanmenxia, dans la province du Henan, que le groupe Est Hope est devenu le producteur privé d’aluminium le plus important de Chine, malgré la résistance acharnée du géant Chinalco, qui est une entreprise publique.

Les administrations locales chinoises se livrent aussi une lutte féroce pour attirer les entreprises – et c’est l’un des facteurs essentiels de la croissance des sociétés privées. Cela traduit la rivalité entre les puissants secrétaires locaux du Parti communiste chinois, dont beaucoup deviendront plus tard des membres du bureau politique. Les ministres du gouvernement central, qui dirigent la politique industrielle et les entreprises publiques n’accéderont presque jamais, en revanche, aux positions les plus élevées dans le parti.

Si les États-Unis contraignaient la Chine à supprimer ses aides aux entreprises publiques et à renoncer à sa politique industrielle, ils ne parviendraient qu’à libérer le secteur privé des chaînes qui l’entravent, renforçant la possibilité de voir émerger de nouvelles sociétés privées innovantes, soutenues par les secrétaires locaux du parti, prêtes à concurrencer l’industrie américaine.

Les consommateurs américains auraient beau en profiter, ces sociétés chinoises – que cela leur plaise ou non – n’auraient d’autre choix que d’obtempérer aux demandes éventuelles du PCC et de servir les objectifs politiques de celui-ci.

Mais la stratégie américaine semble surtout s’attacher à imiter les pires travers de la politique industrielle chinoise. On peut en prendre pour exemple le Facilitating America-Built Semiconductors Act, récemment présenté au Congrès, qui ouvrirait des crédits d’impôt aux fabricants américains de puces électroniques désireux d’investir. Cette initiative fait suite à l’approbation par le Sénat, en juin, d’un plan de 52 milliards de dollars pour ce secteur, prévu par l’US Innovation and Competition Act.

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi l’industrie des semi-conducteurs aux États-Unis accueillerait favorablement ces 52 milliards de dollars. Mais hors les réserves qu’on peut émettre quant à l’équité d’une aide apportée à des sociétés américaines prospères qui utilisent les puces électroniques, cette mesure produira le même résultat que les milliards injectés par la Chine dans les semi-conducteurs.

Elle engendrera des sociétés qui se spécialiseront dans le recueil des subsides publics plus qu’elles n’investiront dans des technologies et des produits nouveaux, ce qui entraînera l’industrie américaine des semi-conducteurs plus loin encore derrière les principaux acteurs mondiaux.

Que devrait donc faire l’Amérique ? Au soir de sa vie, le diplomate George F. Kennan, qui a marqué l’histoire du XXe siècle, notait : «La meilleure chose que nous puissions faire si nous voulons que les Russes nous laissent être américains, c’est de laisser les Russes être russes »

Son conseil vaut aussi pour la politique chinoise des États-Unis, que complique l’aspect inédit d’une superpuissance autoritaire disposant également d’une économie de marché.

Le véritable défi auquel les États-Unis sont confrontés quant aux entreprises chinoises tient à l’arbitrage entre la sécurité nationale et les échanges économiques ; il ne concerne nullement les aides que la Chine apporte à ses entreprises publiques ni ses subventions à l’industrie. Et la pire chose que l’Amérique puisse faire est de se convaincre qu’il lui faudrait mener elle aussi une politique industrielle.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Chang-Tai Hsieh est professeur d’économie à la Booth School of Business de l’université de Chicago.

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