De Project Syndicate – Par Joseph S. Nye, Jr. – Le COVID-19 est l’épreuve sanitaire la plus difficile qu’ait rencontré l’humanité depuis la pandémie de grippe de 1918, qui a fait plus de victimes que la Première Guerre mondiale. Une épreuve dont les dirigeants des deux plus grandes économies de la planète, Chine et États-Unis, ont raté le premier examen.

Dans un premier temps, la réaction du président chinois Xi Jinping et de son homologue américain Donald Trump a été le déni. Un temps crucial a été perdu sur le plan des tests et de l’endiguement du virus, de même qu’ont été manquées plusieurs opportunités de coopération internationale.

Au lieu de saisir ces opportunités, et après la mise en place de confinements nationaux très coûteux, les deux dirigeants se sont lancés dans une bataille de propagande l’un contre l’autre. Le ministère des affaires étrangères de la Chine accuse l’armée américaine d’avoir fait apparaître le coronavirus à Wuhan, tandis que Trump parle du « virus chinois ». Or, le COVID-19 n’a que faire de la nationalité des vies humaines qu’il emporte, et aucune réponse mondiale ne pourra être efficace sans un certain degré de coopération entre les États-Unis et la Chine.

Les relations bilatérales se dégradaient avant même l’apparition du virus. En 2017, la stratégie de sécurité nationale de Trump s’est axée sur une intense compétition de pouvoir avec la Chine. De nombreux américains, républicains comme démocrates, ont considéré que Trump avait raison de sanctionner la Chine pour cyber-infraction à la propriété intellectuelle, transferts forcés de propriété intellectuelle, et pratiques commerciales déloyales de type subventions aux entreprises d’État.

Or, la réciprocité ne doit pas nécessairement prendre la forme de sanctions. Si la Chine est capable de bannir Google et Facebook de son marché, les États-Unis peuvent prendre des mesures comparables contre Huawei ou ZTE. L’hostilité et la méfiance gangrènent les deux capitales.

La crise du COVID-19 nous enseigne combien cette approche compétitive de la sécurité nationale est malavisée. Et le COVID-19 n’en est qu’une illustration parmi d’autres. La révolution de l’information et la mondialisation transforment en effet radicalement la politique internationale.

Là où les guerres commerciales impactent la mondialisation économique, la mondialisation environnementale, qui se reflète dans la pandémie et le changement climatique, obéit aux lois de la biologie et de la physique, pas de la politique. Dans un monde où les frontières deviennent de plus en plus perméables aux drogues, aux flux financiers illégaux, aux maladies infectieuses ou encore au cyberterrorisme, les États doivent user de leur puissance douce d’attraction pour développer des réseaux et institutions qui répondent aux menaces nouvelles.

Comme le souligne Richard Danzig, « Les pathogènes, systèmes d’IA, virus informatiques et radiations que d’autres libèrent accidentellement peuvent devenir aussi bien notre problème que le leur. Des systèmes de reporting convenus, contrôles communs, plan d’urgence partagés, normes et traités doivent être mis en place pour atténuer nos risques mutuels nombreux ». Car en effet les droits de douanes et les barrières aux frontières ne résoudront pas ces problèmes.

Face aux problématiques transnationales telles que le COVID-19 et le changement climatique, le pouvoir devient un jeu à somme nulle. Il ne suffit plus de songer à sa propre puissance sur les autres ; il s’agit désormais de réfléchir à sa puissance aux côtés des autres. Car face à ces problématiques, soutenir les autres permet d’atteindre ses propres objectifs. Chacun bénéficiera en effet de la démarche d’autrui consistant à améliorer son efficience énergétique ou son système de santé publique.

Si tous les dirigeants ont pour responsabilité de défendre avant tout les intérêts de leur nation, l’importante question morale réside dans l’ouverture ou l’étroitesse de la définition de ces intérêts. Chine et Amérique répondent toutes deux au COVID-19 avec un penchant pour les approches compétitives de court terme et à somme nulle, prêtant trop peu d’attention aux institutions internationales et à la coopération. Comme je l’explique dans mon dernier livre intitulé Do Morals Matter?, Donald Trump a interprété trop étroitement son principe de « L’Amérique d’abord », rompant avec une approche plus éclairée de défense des intérêts nationaux sur le long terme, caractéristique des États-Unis de l’après-guerre, et élaborée par Franklin Delano Roosevelt, Harry Truman et Dwight Eisenhower.

Une coopération est possible entre les rivaux géopolitiques et idéologiques. Pendant la guerre froide, par exemple, les États-Unis et l’Union soviétique ont tous deux soutenu un programme des Nations Unies pour l’éradication de la variole. De même, après l’épidémie de SRAS de 2002-2003, les États-Unis et la Chine ont mis en place un réseau de relations de coopération entre leurs autorités nationales de santé, puis travaillé ensemble dans la lutte contre l’épidémie d’Ébola de 2014 en Afrique de l’Ouest.

Les nouveaux virus peuvent attaquer par vagues, et la deuxième vague de pandémie de grippe observée il y a un siècle a été plus mortelle que la précédente. Nous ignorons encore beaucoup de choses du nouveau coronavirus. Des épidémies saisonnières pourraient survenir entre les hémisphères nord et sud. Une fois atténué dans les pays du nord, le virus (ou une mutation de celui-ci) pourrait gagner les pays du sud, puis se propager à nouveau vers le nord avec les changements de température. En tout état de cause, nous devons nous préparer à un combat de plusieurs années, qui nécessitera un partage des informations, le développement de nouveaux thérapeutiques et vaccins, ainsi que la fabrication et distribution de matériels et équipements médicaux.

L’actuelle crise du COVID-19 n’a pas fini de mettre à l’épreuve les dirigeants américain et chinois. S’ils entendent réussir ce test, les deux camps doivent opérer une désescalade de leurs guerres de propagande, qui sèment la méfiance et entravent la coopération, et doivent accentuer l’importance du pouvoir aux côtés des autres plutôt que sur les autres. Il leur faut se préparer aux futures vagues de coronavirus, et mettre en place des cadres bilatéraux et multilatéraux de renforcement de la collaboration. Ils doivent enfin admettre que l’aide aux pays en voie de développement face au COVID-19 s’inscrit dans l’intérêt de chacun, dans la mesure où les réservoirs de virus constitueront une menace pour les populations du monde entier.

Pour des raisons à la fois humanitaires et d’intérêt national, les États-Unis et la Chine doivent annoncer de généreuses contributions à un nouveau grand fonds de l’ONU contre le coronavirus, ouvert à tous les pays. Il leur faut également mener conjointement le G20 dans le cadre de ce financement.

Enfin, sachant tout ce que les êtres humains ont encore à apprendre les uns des autres face à ce nouveau virus, les États-Unis et la Chine doivent rétablir ce riche réseau de contacts entre les scientifiques et professionnels de la médecine qui existait il y a une dizaine d’années. Il serait également judicieux de créer une commission binationale de haut niveau sur le COVID-19, qui pourrait être conduite par le vice-président Mike Pence et le Premier ministre chinois Li Keqiang, afin d’établir un cadre politique et de supprimer les lourdeurs bureaucratiques.

Les dirigeants chinois et américain ont clairement échoué à leur premier examen du COVID-19. Ils peuvent toutefois encore apprendre à faire mieux.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Joseph S. Nye, Jr., professeur à Harvard, est l’auteur de l’ouvrage intitulé Do Morals Matter? Presidents and Foreign Policy from FDR to Trump.

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