« A l’heure actuelle, notre pays se trouve à une période clé de passage d’une grande nation à une nation puissante, et l’édification de notre défense nationale et de notre armée, elle, à un nouveau point de départ historique. » Extraits du discours à la réunion de la Commission militaire centrale sur la réforme (24 novembre 2015).

La Chine s’apprête à souffler le 1er août 2021, la 94ème bougie d’anniversaire de la fondation de l’Armée Populaire de Libération (APL), anciennement dénommée « Armée rouge » de Mao Zedong. Depuis les années 1990, l’APL fait l’objet d’une refonte afin de réduire son personnel au profit d’unités professionnelles qualifiées sur la base d’armements technologiques nouvelle génération.

L’objectif entrepris depuis une trentaine d’années par la Chine est colossal, car il s’agit de faire prendre un tournant majeur à cette armée, jusqu’ici considérée comme une armée de masse grâce à la mise en place du système de circonscription, depuis la création de la République Populaire de Chine.

En effet, en 1949, l’armée chinoise comptait 5,5 millions de soldats, en 1990 ils n’étaient plus que 3,12 millions, pour atteindre aujourd’hui un effectif de 2 millions de soldats appelés sous les drapeaux. Plongée depuis les réformes d’ouverture des années 1990, initiées par Deng Xiaoping, dans un environnement géopolitique en profonde mutation, la Chine entend cependant rattraper son retard pris depuis une dizaine d’années sur les grandes puissances militaires mondiales.

Comme le souligne Xi Jinping lors de son intervention à la Conférence sur le travail politique de l’armée le 31 octobre 2014 : « A l’heure actuelle, un changement profond et complexe se produit dans les situations intérieure et extérieure de notre pays. ». Afin d’atteindre cet objectif, le budget annuel alloué à l’armée par le Parti Communiste Chinois affichait une progression à deux chiffres jusqu’en 2015, ce qui a permis à l’APL de se hisser au second rang mondial, derrière celui du Pentagone.

En 2021, les dépenses militaires devraient être en hausse par rapport à 2020, à hauteur de 6,8%. Même si ces dépenses restent largement inférieures à celles de Washington, elles demeurent quatre fois supérieures à celles de la Russie ou de la France. La volonté de construire une « armée de classe mondiale » à l’horizon 2050, est clairement affichée par le Parti et par Xi Jinping dans un rapport au XIXème Congrès du Parti en 2017 et reste d’actualité. Pour cela, Xi Jinping a soufflé un vent de réformes, les priorités de l’APL sont actuellement d’améliorer le quotidien des militaires, leur préparation opérationnelle, tout en continuant à se moderniser.

Dans ce cadre, l’armée chinoise affiche une nouvelle image depuis quelques années tant sur le plan régional que sur le plan international. Conformément aux quatre « missions historiques » établies depuis le XVIIème Congrès du Parti Communiste chinois en 2007, l’APL doit garantir la position du parti au pouvoir, garantir la « période d’opportunité stratégique pour le développement national », donner un « soutien stratégique pour la défense des intérêts nationaux » et jouer « un rôle important dans la sauvegarde de la paix mondiale et la promotion du développement mutuel ».

« La direction du Parti est la garantie fondamentale du maintien constant de la cohésion, de l’attraction, de la créativité et de la combativité considérables de notre armée populaire. (…) Quels que soient l’évolution de l’époque et le changement de la situation, notre armée restera toujours celle de notre parti et de notre peuple. ».

Extraits du discours au grand rassemblement marquant le 90ème anniversaire de la fondation de l’Armée populaire de Libération de Chine (1er août 2017).

Pour faire une bonne armée, la présence d’hommes ou de femmes compétents dans les différents corps, un matériel performant et une bonne stratégie semblent essentiels et structurent en réalité les politiques de réforme menées par Xi Jinping.

Xi Jinping appelle l’armée à mettre l’accent sur les talents et l’innovation

En effet, un vaste plan de réforme a été initié en décembre 2015, portant à la fois sur la taille des armées, sur la structure du commandement, sur la composition des forces armées et sur la gestion des rapports civils-militaires, conformément aux propos du président : « Tout doit converger vers l’exigence de ‘savoir combattre et vaincre’ » (Op. Cit. Xi Jinping, 2014).

Pour Xi Jinping, à la tête de la Commission militaire Centrale (composée de 11 membres) depuis 2014, l’objectif est double. Il souhaite à court terme restaurer l’autorité du Parti sur les forces armées, grâce notamment à une lutte contre la corruption des cadres militaires (« Un grave problème particulièrement préoccupant est le manque de confiance des officiers et soldats de base envers un certain nombre de cadres dirigeants, notamment envers des cadres supérieurs. » Op. Cit. Xi Jinping, 2014), et à long terme, à un rééquilibrage de la domination entre forces armées. Équilibre qui était jusqu’ici en faveur de l’armée de terre alors même que les menaces à l’égard de la sécurité nationale sont devenues majoritairement maritimes.

Dans un premier temps, le contrôle des dépenses militaires et la restructuration de l’Armée populaire de Libération, passe par une baisse de ses effectifs. Xi Jinping, dans la lignée de ses prédécesseurs, planifie de réduire le nombre de « militaires révolutionnaires » de 300 000 hommes, surtout au sein de l’armée de terre qui recense 1 300 000 hommes, afin d’obtenir une armée ne comprenant pas plus de 2 millions d’hommes. Malgré cette baisse, l’APL demeure l’armée la plus importante en nombre au monde, avec en 2021 un passage à un recrutement bi-annuel.

Dans un second temps, la restructuration de l’armée conventionnelle chinoise a entrainé la création de 3 nouvelles forces, la force des fusées, la force de soutien stratégique et la force de soutien logistique interarmées, qui viennent depuis le 1er janvier 2016, compléter les trois forces historiques de l’APL (armée de terre, armée de l’air, marine). La force des fusées, ou force balistique, a été créé pour renforcer les capacités de dissuasion stratégique de la Chine.

Elle est principalement chargée de dissuader d’autres pays d’utiliser des armes nucléaires, et/ou réaliser des contre-attaques nucléaires et des frappes de précision au moyen de missiles classiques. La seconde, ou force de soutien stratégique, qui a trois armes principales à savoir les satellites, les radars et le cyber, est un nouveau type de force de combat, mise en place pour maintenir la sécurité nationale, en assurant la guerre cybernétique, spatiale et électronique.

Dans un troisième temps, la restructuration de la chaîne de commandement de l’APL a entrainé un nouveau découpage territorial, celui-ci passant de sept régions militaires à cinq nouvelles zones de commandement opérationnel (Est, Sud, Ouest, Nord, Centre), afin de favoriser la coordination entre les trois armées et d’adapter le commandement à la diversité des menaces, en fonction de la situation stratégique.

Cette redistribution du commandement à l’échelle nationale, bien que s’étant déjà observée par le passé, a mis en exergue une grande gagnante, à savoir la marine chinoise qui hérite du commandement de la zone Nord, Est et Sud. Historiquement découpée en cinq branches (force sous-marine, force de surface, force de défense côtière, corps des marines et force aérienne navale), la marine de l’APL a profité de ce changement institutionnel et organisationnel depuis 2015 (Pékin ayant lancé l’équivalent en volume de la flotte française en l’espace de seulement quatre ans).

Forte de 600 navires de guerre, le gouvernement de Xi Jinping a souhaité moderniser sa flotte et construire davantage de navires amphibiens et porte-avions, ce qui met en avant sa volonté de mener différents types de missions (assistance humanitaire, intervention dans le cadre de catastrophe naturelle ou dans des zones contestées politiquement) à l’échelle régionale et mondiale.

Cette politique a fait de la marine de l’APL la plus importante en Asie, et propulse la Chine au sein du cercle très fermé des pays qui possèdent au moins un porte-avions, Xi Jinping ayant d’ailleurs annoncé le 3 janvier 2017, le lancement de la fabrication d’un troisième porte-avion chinois.

« Il faut former une nouvelle génération de militaires révolutionnaires avisés, compétents, intrépides et vertueux. Par « avisé », on entend de solides convictions et l’obéissance au commandement du Parti ; par « compétent », on entend une bonne formation et l’excellente aptitude au combat ; par « intrépide » on entend le courage, l’opiniâtreté et le sens du sacrifice ; par « vertueux », on entend de bons gouts et une bonne conduite. »

Extraits de l’intervention à la Conférence sur le travail politique de l’armée (31 octobre 2014)

Défilé en Russie d’un contingent de l’Armée Populaire de Libération

Cependant, alors que l’armée chinoise entre dans son second objectif de modernisation des forces armées devant être réalisé en 2035, et après avoir atteint la mécanisation de ces mêmes forces en 2020, elle est confrontée à un problème endémique, que certains journalistes chinois qualifient comme le « poison de la paix ».

En effet, malgré l’accumulation de nouvelles technologies, la Chine n’a pas d’expérience récente au combat. Pour pallier à ce manque de pratique opérationnelle, la Chine souhaite mettre l’accent sur la formation de ces soldats et sur sa participation à des scénarios de combat interarmées, permettant une synchronisation du commandement des puissances terrestre, aérienne et maritime, comme en atteste les propos de Xi Jinping :

« Il faut persister fermement à adapter les exercices militaires aux combats réels, à faire des exercices ardus conformément aux besoins des combats et à résoudre les problèmes saillants, afin d’élever le niveau des exercices militaires à la hauteur des combats réels. »

(Extraits du discours au grand rassemblement marquant le 90ème anniversaire de la fondation de l’Armée populaire de Libération de Chine, le 1er août 2017).

Bien qu’étant actuellement l’un des plus gros importateurs d’armements de la planète et le premier complexe militaro-industriel du monde, la Chine accentue depuis ces-dernières années la formation de ses bras armés, au sein des 200 écoles de l’Armée rouge en Chine (2017). Cette formation passe aussi par une coopération inter-étatique à l’échelle régionale et internationale, grâce à la présence de 130 bureaux d’attachés et de représentants militaires à l’étranger, et/ou grâce aux 54 mécanismes de consultation et de dialogue avec 41 pays et organisations internationales sur les questions de sécurité.

L’APL a, dans ce cadre, envoyé 1700 militaires étudier dans plus de 50 pays, alors qu’en échange, plus de 10 000 militaires étrangers de plus de 130 pays ont étudié dans les universités et collèges militaires chinois.

Cette recherche de pratique opérationnelle se retrouve par ailleurs au sein de différentes plateformes de coopération, à l’image du Forum Chine-Afrique sur la défense et la sécurité, à l’image de l’organisation de coopération de Shanghai (manœuvres navales depuis 2012 et exercices de défense anti-missile depuis 2017, exercices militaires tournés vers la lutte antiterroriste depuis 2002), ou dans le cadre d’une coopération militaire avec les pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ou ASEAN (premier exercice militaire maritime Chine-ASEAN en 2018).

Ce gain en expérience se retrouve aussi dans son intérêt croissant pour les opérations de maintien de la paix de l’ONU à travers le monde (Mali, Liban du Sud, Haïti), mais elle peut aussi compter sur un partenaire stratégique indispensable, à savoir la Russie, avec laquelle elle participe à des exercices conjoints (le dernier exercice naval multilatéral dans la partie nord de l’océan indien remonte à mi-février 2021), les deux pays ayant accepté en décembre 2020 de prolonger de dix années leur accord sur la notification mutuelle concernant les lancements de missiles balistiques et de fusées porteuses.

« Le développement de l’intégration civilo-militaire est érigé en une stratégie nationale. (…) L’intégration civilo-militaire dispose d’un énorme potentiel dans les domaines portant sur la construction d’infrastructures, les sciences, les technologies et les industries de la défense nationale, la commande d’armements et d’équipements, la formation de talents, la socialisation du soutien logistique de l’armée, ainsi que la mobilisation pour la défense nationale. »

Extraits du discours à la première séance générale de la Commission centrale du développement de l’intégration civilo-militaire (20 juin 2017).

Ce précédent accord nous permet alors d’aborder le dernier point primordial à une bonne compréhension du rôle de l’APL en Chine, en Asie et dans le monde. L’arsenal nucléaire chinois est en constante augmentation ces-dernières années, grâce au principe d’intégration civilo-militaire, dont le but ultime est d’accélérer l’innovation chinoise dans le secteur militaire.

Par une mobilisation de toutes les forces du pays, dans ce que l’on pourrait définir comme une « course à l’armement », même si la Chine se défend de participer à cette course, les forces armées chinoises disposent d’un parc financier de 15 000 entreprises toutes branches et secteur d’activité confondues.

Deng Xiaoping

Sur la question des armes nucléaires, le Livre Blanc de la Défense chinoise, publié en 2015, avait remis au goût du jour la politique de « défense active » chère à Deng Xiaoping, dans le sens où la Chine a toujours réaffirmer sa politique de non-recours en premier aux armes nucléaires, s’étant même prononcé en faveur d’une interdiction complète et définitive des armes nucléaires, la rapprochant des États signataires du traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), entré en vigueur le 22 janvier 2021.

Cependant, sur la base de son armée des Lanceurs, de son Armée de l’Air et de la Marine, Pékin entend bien constituer une véritable « triade nucléaire », faisant fi des appels américains à la multi-latéralisation des traités bilatéraux américano-russes sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI ou INF) et sur la réduction des armes stratégiques nucléaires (New START) en matière de contrôle des armements et de désarmement.

Face aux nouveaux enjeux sécuritaires mondiaux, la Chine a pris conscience de l’importance de l’espace extra-atmosphérique, au sein duquel les activités spatiales et le cyberespace ont une place primordiale pour la sécurité nationale, le développement économique et social.

Dans ce cadre, la Chine souhaite avoir sa propre station spatiale orbitale d’ici 2022, la China Space Station (CSS), et accorde une importance particulière à l’intelligence artificielle, grâce à une informatisation des forces (calcul quantique, big data, cloud, Internet des objets) et au développement par exemple de nouvelle génération de missiles, « semi-autonome ».

Dans un contexte où les tensions régionales et internationales s’exacerbent, la sauvegarde de son unité nationale et sa prétention à réaffirmer sa souveraineté sont autant de moteurs à la poursuite de la construction d’une armée puissante.

Côté chinois, le rôle de la police armée du peuple dans la lutte contre le terrorisme à l’échelle nationale, la lutte contre le séparatisme ou la défense de ses intérêts en mer de Chine méridionale et à l’étranger, sont autant de sujets propices à un développement rapide et exponentiel du « hard power », comme en atteste la fabrication d’armes de pointe dans l’armée de l’air de l’APL, tels que les avions de combat de cinquième génération Chengdu J-20 ou le Shenyang FC-31.

« Personne ne peut s’attendre à ce que nous acceptions sans broncher un préjudice à la souveraineté, à la sécurité et aux intérêts en matière de développement de la Chine. L’armée populaire doit fermement sauvegarder la direction du Parti communiste chinois et le régime socialiste de notre pays, résolument défendre la souveraineté, la sécurité et les intérêts en matière de développement du pays, ainsi que la paix régionale et mondiale. »

Extraits du discours au grand rassemblement marquant le 90ème anniversaire de la fondation de l’Armée populaire de Libération de Chine (1er août 2017).

Cependant, des obstacles subsistent pour le Parti Communiste Chinois et l’APL, notamment à propos de sa présence dans le monde avec une seule base militaire à l’étranger, à Djibouti, et d’un point de vue maritime, vis à vis de l’absence de patrouille opérationnelle permanente à la mer, de la part de ses 4 SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d’engins) en service.

Par un renforcement de ses capacités opérationnelles, la Chine entend bien parallèlement exacerbée le patriotisme et faire de nouvelles recrues, dans un pays où la place du combattant est respectée, en atteste la création en mars 2018 d’un ministère pour les Anciens Combattants, conformément aux propos de Xi Jinping

« Tout le Parti, toute l’armée et tout notre peuple multiethnique doivent faire pleinement valoir les glorieuses traditions de l’amour de l’armée pour le peuple et du soutien du peuple à l’armée, et e cesser de développer les relations monolithiques entre l’armée, le gouvernement et le peuple. »

(Op. Cit. Xi Jinping, 2017).

Florian Roddier

Étudiant en Master 1 Géostratégie, Défense et Sécurité internationale à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence.