De Sylvain Takoué – Depuis l’aube des intelligences africaines (politiques et intellectuelles), qui correspond à notre entrée africaine au 20ème siècle, l’Afrique pensante s’est nourrie autant de ressentiments, de griefs et d’imprécations, qu’en pouvaient donner les drames et tragédies vécus par elle sur ses terres : 5 siècles d’esclavage par le fait des Arabes et des Occidentaux ; 300 ans de colonisation menée par les Européens ; et une ère néocoloniale rampante et nébuleuse, se muant sans cesse en d’innombrables tentacules à ventouses, qui continue de faire de l’Afrique un continent encore et toujours tenu et soumis par les puissances étrangères occidentales.

Le décor continental, pour ce qui allait être vu comme une malédiction, ou tout au moins, comme un destin de fatalité, était ainsi planté, sans possibilité de conjurer ce sort africain. Le mal-être de l’Afrique prend ses racines dans ces torts causés.

Puis, on en est arrivé à vouloir, comme Œdipe, se crever l’œil, à trop pleurer de tout ce temps de viol immoral subi par notre continent. Nous avons passé le temps à ressasser notre mal-être africain, sans presque jamais enjamber le gouffre creusé sous nos pas, par les mêmes dompteurs extérieurs occidentaux, qui n’avaient pas intérêt à voir notre Afrique s’en sortir. C’était parce que, depuis ces temps de soumission sauvage, l’Afrique était – et continue d’être – leur vache à lait, autant pour les richesses minéraliers de son sous-sol, que pour ses richesses humaines. Et pour maintenir cette situation en l’état, il a fallu jouer aussi la carte de la division intestine en Afrique, pour mieux faire triompher l’esprit de conquête européen et occidental.

Puis l’Afrique a donné d’elle-même une image effarante, apocalyptique : elle s’est continuellement illustrée aux yeux du monde comme une terre damnée et de désolation, où ont lieu les catastrophes naturelles (incandescence du soleil, sécheresse sahélienne, cyclones, pluies diluviennes, inondations, etc.), la grande famine, l’extrême pauvreté humaine, la misère sociale, les maladies endémiques et virales, les disparités économiques, les pillages de deniers publics, la mauvaise gouvernance, la corruption à grande échelle, les luttes intestines pour le contrôle du pouvoir politique, les guerres fratricides interminables, les hécatombes, les rébellions armées, les insurrections populaires, les coups d’État militaires, l’insécurité chronique…

L’Afrique moderne (du 20ème au 21ème siècle) est restée prise au piège de cette image sombre, lugubre, décadente, insoutenable. Elle est restée engluée dans ce bourbier à fantasmes et fantasmagories, et confrontée à sa propre perte et à son propre péril. Alors qu’on n’en donnait pas cher de sa peau du coté des Occidentaux, ceux-ci ont continué à l’exploiter. Alors qu’ils lui prédisaient une autodestruction certaine, l’Afrique a été leur bête de somme. Continent des tragédies et des drames, on lui a interdit d’être en paix et de mieux réfléchir à un destin nouveau.

Les Africains (dirigeants, intellectuels, et citoyens) doivent faire le choix de présenter, désormais, un visage luxuriant de notre Afrique.

Il est possible à l’Afrique moderne de s’en sortir. Et il lui est tout aussi possible de ne pas continuellement faire voir un visage de laideur. Il y a une chaîne de télévision étrangère, spécialisée dans les documentaires d’histoire, qui dit que « le passé a un avenir ». Dans le cas de l’Afrique, l’avenir du passé s’appelle transformation. Oui, la transformation est la voie du salut de l’Afrique. Certes, son passé fut fait de drames et de tragédies intolérables. Il fut tout ce que l’on sait. Et rien n’a été inventé dans ce l’on en a retenu. Mais de ce lointain brûlot, il y a un tison à prendre, à rallumer et à brandir sur notre chemin d’avenir, pour éclairer l’Afrique, mieux qu’elle ne fut, du temps de nos ancêtres. Il ne faut pas seulement y croire ni en rêver, mais le réaliser.

L’avenir de l’Afrique, il faut s’en convaincre, réside dans sa transformation. Tout est à notre disposition pour y parvenir, depuis le capital humain (car nous avons une intelligentsia débordante et une population jeune), jusqu’aux ressources naturelles (car nous avons un gisement minéralier à ciel ouvert), ainsi que des capacités et des compétences qui restent à performer. C’est ce qu’a fait la grande Chine : se transformer la vie, de fond en comble.

Tout comme celui de l’Afrique, le passé de la Chine fut lourd de tribut. Après des millénaires de dynasties et de royautés ayant régné entre féodalités et invasions armées étrangères, l’empire de Chine a traversé des âges de fer et de feu. Puis il a connu la servitude, l’humiliation et l’exploitation, sous les bottes des puissances étrangères, avant de se réveiller pour renverser la vapeur, au profit du grand peuple de Chine, qui a travaillé à repenser et redessiner son destin national.

Il lui a été possible, à cette Chine, de sortir définitivement de la pauvreté. Ce fut un rêve, des plus ardents, pour le peuple de Chine, d’y parvenir, ainsi que l’a espéré et signifié dans son livre, intitulé « Sortir de la pauvreté », le Président Xi Jinping lui-même.

Dans ce recueil de 29 articles et discours écrits, par Xi Jinping, entre septembre 1988, et mai 1990, sur l’éradication de la pauvreté dans l’Est de la province du Fujian, au Sud-est de la Chine, la voie était ainsi montrée au peuple de Chine. Les résultats sont là, probants, qui montrent qu’un pays, aussi pauvre, soit-il, peut, à force d’intelligence et de travail, devenir un extraordinaire modèle de réussite globale.

Un seul exemple : le village de Dawan, dans le district de Jinzhai (province de l’Anhui), fut l’un des premiers touchés par la pauvreté, au niveau national. Il y avait 242 ménages pauvres enregistrés, soit 707 personnes, en 2014. En 2020, plus aucun habitant de ce village, n’était pauvre. En 2021, le revenu collectif du village a atteint 1,5789 millions de yuans, et le revenu annuel, par habitant, était de 15 776 yuans. À Dawan, ont été successivement construits, un centre d’accueil touristique, des auberges et des librairies, un jardin de thé écologique, et des équipements de production d’énergie photovoltaïque, associés à des cultures agricoles, etc. (Sources : CGTN).

En Côte d’Ivoire, en contre-exemple, un village du centre-ouest du pays, appelé Ouatigbeu, dans le département de Zoukougbeu, compte plus de 5 000 habitants, et n’a pas d’école primaire, ni aucun centre de santé… On imagine aisément ce que sont de pareilles situations dans le reste de l’Afrique.

Sachons que la Chine ne badine pas avec la dignité humaine et l’intégrité morale. Si l’Afrique en était toute aussi capable, elle pourrait devenir un continent que nul ne se permettrait de tenir par le bout du nez, et sous sa botte.

Seulement, voilà : le problème crucial de l’Afrique, se pose en termes de corruption.

La corruption représente une grosse perte, par exemple, pour l’État de Côte d’Ivoire. Selon une étude, le pays a perdu 1. 400 milliards de FCFA, en 2019, du fait de la corruption. Un montant qui équivaut à 64% de sa dette qui s’élevait, pour 2021, à 2. 132 milliards de FCFA. Qu’en est-il, des autres États du continent noir ? On l’imagine tout aussi aisément…

En s’attaquant au problème de la corruption, en Chine, le Président Xi Jinping a lancé un seul mot d’ordre, à son arrivée au pouvoir, en 2012 : « Racler le poison de l’os », en s’attaquant aussi bien aux « mouches », qu’aux « tigres » ; « déraciner les membres néfastes du troupeau ». La Chine est devenue, sur cette ligne de conduite austère nationale, un pays de grande intégrité morale, qui force l’esprit de son peuple à être correct.

Au Rwanda (un pays d’Afrique), le Président Paul Kagame a lancé des principes de gouvernance similaires, en ces termes :

« Concernant la corruption au Rwanda, quel que soit votre rang, vous subissez la rigueur de la loi. Que vous soyez général de l’Armée, ministre et même président, vous serez sanctionné. Il ne faut pas punir les petits et laisser les hauts fonctionnaires qui s’adonnent à la corruption (…). Combattre la corruption ne doit pas se faire de manière sélective. Il faut aller vers les gros poissons. Il ne faut pas voir le citoyen lambda, seulement. Chez  nous, la loi s’occupe de tout le monde. Il n’y a pas d’exception. Il y a un médiateur qui est connu de tous et, chaque année, nous faisons des déclarations de nos biens (…). La seule solution, pour lutter contre la corruption, est de faire la déclaration de ses biens. Il était hors de question que la corruption s’installe, comme un mode de vie, chez nous ».

Autre point crucial : la question de la ponctualité – ou de la non-ponctualité. Elle est, on ne le sait que trop, l’une des grandes plaies, qui gangrène le corps socioprofessionnel en Afrique. Alors que l’on se plaint depuis des lustres du grand retard économique général de l’Afrique, continent regorgeant pourtant de richesses inestimables (intelligentsia et surtout ressources minéraliers exponentielles), l’on en oublie que ce retard est avant tout causé par la mentalité et le comportement empreints d’indolence, de paresse et d’inertie des Africains eux-mêmes.

En effet, l’habitude du retard au travail, et en tout, est devenue la seconde nature des Africains, en général. L’Administration publique africaine, surtout, détient malheureusement la palme de cette dépréciation faite par les critiques de l’opinion publique.

On reproche, depuis longtemps, de tolérer au sein de l’Administration publique africaine tous les comportements humains et professionnels malsains, qui sont le fait et l’habitude de nombre de fonctionnaires et agents corrosifs de l’État. Ces comportements improductifs ont des noms péjoratifs : laxisme habituel ; retard criard au travail ; absentéisme, désertion de poste ; népotisme ; paresse intellectuelle, négligence ; amateurisme, incompétence ; insuffisance de rendement ; manque de conscience professionnelle ; léthargie ; gabegie ; clientélisme ; modicité de l’effort, médiocrité du rendement ; colportage aux heures de service ; vagabondage dans les bureaux ; racket à titre personnel, pots de vin, dessous de table ; mauvaises mœurs ; etc.

Ces tares et manquements graves et intolérables, dont la liste est longue comme une autoroute, sont des fossoyeurs silencieux de l’économie des États, mais ne datent pas d’aujourd’hui.

Or, si une administration publique nationale veut être celle de production d’une économie étatique de pointe, de la performance et de l’excellence, et mettre un point d’honneur à l’exemplarité et au modèle compétitif, elle ne saurait s’accommoder avec de tels manquements chroniques à la rigueur professionnelle et à la discipline au travail.

Dans certains pays d’Afrique (comme au Rwanda, par exemple), où l’économie nationale est des plus compétitives, les fonctionnaires d’État sont soumis à une obligation de résultats, à un pointage rigoureux des heures conventionnelles de travail, et à un suivi fichier des rendements individuels, appliquant ainsi des mesures et méthodes de dissuasion aux fonctionnaires contrevenants potentiels, et contre le laisser-aller général.

Seul le travail bien fait, exécuté avec la rigueur de la conscience professionnelle, avec une conscience horaire irréprochable, a fait  l’évolution mondiale rapide, la fierté nationale et la grandeur des pays asiatiques (Chine, Japon, Corée du Sud, Singapore, etc.), qui se font admirablement appeler les « Dragons d’Asie ». Le secret de leur méritante réussite économique et industrielle, tant dans le secteur public que dans le secteur privé (surtout), réside dans le triomphe d’une mentalité de discipline et d’un comportement du travail exemplaire, imbibés de conscience horaire professionnelle.

Oui, telle est aussi la conviction, et même la profonde et ancienne spiritualité développée par les Asiatiques, en général, et par le peuple de Chine, en particulier. Face à l’adversité des difficultés humaines les plus dures, oui, les Asiatiques savent se contenir et se muer en une tranquille et impassible conscience des Gardiens du Temps, et rester ainsi dans le temple de la patience, laissant du temps au temps, cultivant cette vertu de patience, et donnant du temps aux hommes et aux choses, ainsi qu’aux évènements, convaincus que « les idées murissent comme les fruits et les hommes, et que personne ne passe du jour au lendemain, des semailles aux récoltes, et que l’échelle de l’histoire n’est pas celle des gazettes, mais qu’après la patience arrive le printemps » (François Mitterrand).

Ici, on croirait presqu’entendre prêcher le vieux philosophe et ascète taôiste de la Chine antique, Lao-Tseu, qui influença, selon la légende, l’impérissable Confucius, avec lequel il vécut à la même époque.

Seulement, voilà : l’Afrique ne comprend pas encore cette subtilité d’esprit, dont font preuve les Asiatiques, qui, au-delà même de la croyance sur le culte spirituel de la patience humaine, se sont révélés au monde comme des peuples de fourmis travailleuses, infatigables à la tâche, constructeurs de rêves et d’ambitions démesurés, à la dimension de leur immense continent.

La paresse cérébrale, intellectuelle et physique, si caractéristique de la mentalité d’Afrique, reste un ennemi à jamais écrasé et vaincu dans le sang même de ces peuples actifs et réactifs d’Asie de l’Est, qui ne perdent pas de temps à la construction de leur vision du monde. Dotés d’une volonté à toutes épreuves, ils ont le sens du travail de perfectionnement, du devoir sacré et de l’honneur. En seulement trois décennies d’autarcie laborieuse, la Chine, par exemple, qui est un pays, est parvenue à dépasser, par l’Économie, l’Industrie, le Commerce, l’Armement militaire, le Nucléaire, les Infrastructures de pointe, les Mégastructures, la Technologie avancée, tout le continent africain, formé de ses 54 États alourdis d’inertie.

Nous sommes, en Afrique, le continent du retard chronique en tout, de la paresse humaine, du manque de vision et d’ambition, des drames politiques éternels, causés aux peuples fragilisés, des intelligences amputées, éconduites et égarées, des rêves assombris et impossibles. Les Africains (dirigeants et citoyens) ont longtemps été confortés dans une mentalité d’éternels assistés, de main tendue à des sauveurs extérieurs occidentaux, pour leur quémander l’émergence de leurs propres destins.

On passe, en Afrique, énormément de temps aux futilités, à l’autodestruction, à l’inertie, et pendant que le monde réveillé (celui des « dragons d’Asie de l’Est ») cherche son chemin de gloire, trouve des points d’ancrage, et avance vers des horizons extraordinaires, pour le bonheur de son peuple, les Africains dorment profondément sur leurs oreillers et sur leurs lauriers usés, ferment sourdement leurs consciences, se laissent aller aux actes manqués, gaspillent et perdent du temps à la déraison, et sont toujours les mêmes aujourd’hui qu’hier, à pleurer sur leurs sorts, restant ainsi conformes au mythe de Sisyphe. Non, il est vraiment temps, pour l’Afrique, de passer à autre chose, de plus utile, que cela… La Chine nous inspire les possibles et imaginables changements existentiels, qui font sa gloire d’aujourd’hui.

Sylvain TAKOUÉ

Écrivain ivoirien,

Président de Chinafrica International (Organisation promotrice du FOCAC-Forum pour la Coopération Afrique-Chine), Directeur Général du Prix Xi Jinping,

Promoteur du Comité des Amis de Xi Jinping (CAX).