De notre partenaire Chineafrique.Com – De nos jours, l’entrepreneuriat séduit, il fait rêver. Il inspire tous ceux qui souhaitent changer le monde. Tous ceux qui souhaitent choisir. Mais l’entrepreneuriat demande beaucoup de courage et de persévérance. D’autant plus si vous entreprenez dans un pays étranger, comme l’ont fait quelques milliers de startupers africains partis en quête du « rêve chinois ».

Selon les estimations de Denis Hulagu Zhong, chargé de coopération internationale auprès du Beijing (Haidian) High-Tech Pioneer Park (HTPP), vivier d’entrepreneurs chinois et étrangers, la Chine compterait aujourd’hui entre 500 000 et 600 000 ressortissants africains, dont 10 % à Guangzhou, dans la province du Guangdong. Les villes côtières de la province du Zhejiang comme Ningbo, Wenzhou et Yiwu font également partie des endroits les plus plébiscités, tout comme les grandes métropoles que sont Shanghai et Beijing.

Si la majorité d’entre eux sont des commerçants ou des intermédiaires, un nombre croissant d’entrepreneurs africains font leur place en Chine. Amahah Justice, chercheur au Centre de recherche du secteur des services modernes de l’Université de commerce international et d’économie basée à Beijing, estime qu’aujourd’hui il y existe plusieurs milliers de start-ups africaines.

Un sol fécond

« Alors que les États-Unis ralentissent progressivement leurs initiatives pour attirer et retenir les entrepreneurs étrangers, la Chine a intensifié ses efforts à cet égard », explique M. Justice, ajoutant qu’elle laisse l’opportunité aux jeunes pousses africaines de fleurir.

Un point de vue qui est d’ailleurs appuyé par la Banque mondiale. Dans son rapport annuel Doing Business 2019, publié en octobre 2018, l’organisation a relevé les efforts déployés par la Chine pour améliorer son climat des affaires l’année dernière, lui permettant de passer de la 78e à la 46e place. En adoptant des réformes telles que la réduction de la bureaucratie, le pays figure désormais parmi les 10 pays ayant apporté les améliorations les plus significatives.

Selon M. Zhong, il faut désormais sept jours en moyenne pour créer une entreprise en Chine, et au HTPP, le délai n’est que de trois jours.

De plus, le seuil d’accès aux marchés pour les services et l’industrie manufacturière a été assoupli et les procédures pour les étrangers ont été facilitées dans certaines régions, y compris les zones pilotes de libreéchange. Lancée à Shanghai en 2013, l’initiative a pour but de mieux intégrer certaines pratiques internationales en Chine.

Dans ces zones est pratiquée par exemple l’approche de liste négative. Tous les secteurs sont ouverts aux investisseurs étrangers, sauf pour ceux énoncés dans cette liste. La Chine en a dévoilé le contenu à la fin du mois de juin de l’année dernière, le nombre de mesures de contrôle spécial ayant été réduit à 45, contre 95 dans sa version précédente. Les entreprises étrangères auront désormais un accès facilité aux secteurs tels que la finance, les transports, l’automobile, la logistique, l’énergie et l’agriculture.

« La primauté du droit est également plus normalisée, transparente et équitable, tandis que la sensibilisation à la protection des secrets commerciaux et de la propriété intellectuelle se développe », soutient M. Zhong.

Avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur l’investissement étranger en Chine, prévue pour le 1er janvier 2020, le climat des affaires du pays sera davantage amélioré, assure M. Justice. « Les investisseurs étrangers pourront d’ores et déjà rivaliser avec les entreprises chinoises sur un pied d’égalité », poursuit-il.

Des villes comme Changsha, qui vient d’accueillir la première Exposition économique et commerciale sino-africaine, ont même annoncé des exonérations fiscales et des subventions gouvernementales destinées aux entrepreneurs africains hautement qualifiés.

Fabrique de talents

« Si le climat des affaires chinois est fertile et favorable, les défis ne manquent pas », observe M. Justice.

Pour lui, la langue constitue le principal obstacle. En effet, la plupart des politiques conçues pour faciliter l’entrepreneuriat sont annoncées en mandarin. Les entrepreneurs étrangers ont donc un accès limité à l’information. Des politiques que le gouvernement cherche à optimiser en permanence et qui peuvent, par conséquent, se révéler difficiles à suivre.

Afin de palier à ces problèmes, il propose d’annoncer toutes ces politiques en plusieurs langues (pas uniquement en chinois et en anglais) et depuis un portail numérique spécifique auquel les entrepreneurs étrangers auraient facilement accès.

Une autre difficulté réside dans le manque de données à disposition des start-ups africaines sur l’évolution du marché, où l’investissement peut parfois s’avérer délicat, estime M. Zhong. « Certains de ces marchés sont saturés, et il serait dangereux pour ces entrepreneurs de s’y aventurer sans prendre en compte ce contexte », développe-t-il. Raison pour laquelle il suggère de faire appel aux incubateurs publics mis en place dans presque chaque ville chinoise.

Le HTPP, l’incubateur qui l’emploie, est l’une de ces structures. Fondé en 1997, le vivier était initialement conçu par le gouvernement pour accueillir les étudiants chinois diplômés à l’étranger porteurs de projets de création d’entreprises. Ces dernières années, l’incubateur a commencé à étendre ses services aux start-ups étrangères. Jusqu’ici, la pépinière a permis l’éclosion de quatre entreprises africaines, dont Kente & Silk.

Lancée en 2018, cette entreprise sociale a développé une plateforme de conseil et de gestion d’événements, et a bénéficié de l’appui de l’incubateur. « Créer une entreprise est une tâche ardue, quel que soit l’endroit où vous vous trouvez. Mais Beijing représente une réelle opportunité car elle offre un marché optimal pour nos solutions », détaille Miatta Momoh, co-fondatrice de la société.

Son équipe, multiculturelle, maîtrise le mandarin, et dispose d’une expertise dans les domaines du conseil, de l’analyse financière, ou du marketing, pour ne nommer que ceux-ci. En dépit d’un bagage complet, la jeune société a rencontré plusieurs obstacles lors de son développement, tels que l’ouverture d’un compte bancaire ou l’immatriculation au registre du commerce.

« Nous avons pu nous appuyer sur une vingtaine d’années d’expérience de la pépinière et ses précieuses ressources », confie Miatta.

Outre la formation, le conseil, la traduction et autres services administratifs, l’incubateur, qui accueille actuellement plus de 600 start-ups, permet également de connecter les entreprises les unes aux autres. « Si nos entrepreneurs africains nous font part de leurs besoins du marché sur le continent, nous pouvons les aider à trouver des partenaires chinois », se félicite M. Zhong. La pépinière organise régulièrement des activités, qui servent de brainstorming, parmi les entreprises incubées afin de faire le point sur le développement du marché chinois et son évolution.

Deux marchés cibles

Par ailleurs, le chargé de coopération internationale constate que le consulting fait partie des domaines d’activité les plus prisés par les start-ups africaines. Les quatre sociétés africaines installées dans le HTPP ne font pas exception.

Le modèle économique de Kente & Silk repose sur l’apport de conseil aux PME, aux entreprises sociales et aux start-ups africaines désireuses de trouver des opportunités d’affaires et de partenariat en Chine. La société organise également des événements centrés sur l’Afrique, comme Africa Week. En mai dernier, sa deuxième édition s’est déroulée à Beijing.

Onze activités interactives ont permis à plus de 1 000 personnes de célébrer la culture africaine en Chine. L’entreprise envisage également d’envoyer son équipe au Rwanda, où elle présentera à de jeunes universitaires et professionnels à travers une démonstration immersive et percutante ce qu’est le développement durable dans l’une des économies les plus dynamiques du monde.

« À travers cette plateforme, nous cherchons à construire une communauté, à exercer un impact positif sur les relations entre l’Afrique et la Chine, et à favoriser une meilleure compréhension sur le plan culturel », affirme Miatta.

La modernisation des modes de consommation en Chine représente également une manne pour de nombreux entrepreneurs africains, observe M. Zhong. « Avec l’essor de la classe moyenne en Chine, les besoins des consommateurs se sont diversifiés. Vendre des produits ou des services avec une touche africaine spécifique peut être une bonne idée pour de jeunes pousses », souligne-t-il. C’est le cas de Nani’s Creations.

Lancée il y a près de trois ans, la start-up est spécialisée dans les bijoux et accessoires faits à partir de tissus africains. La fondatrice, Yaa Anima Opare Appiah – Nani de son surnom – a quitté le Ghana en 2014 pour poursuivre ses études à Beijing, où elle travaille désormais en tant qu’ingénieure en environnement. Elle gère son entreprise sur son temps libre, avec son mari.

Pour réaliser ses produits, Nani se sert d’étoffes provenant de toute l’Afrique. « Lorsque vous achetez chez Nani’s Creations, vous n’achetez pas simplement un bijou, mais un continent avec ses cultures, sa diversité, son intégrité et ses qualités », s’enthousiasme-t-elle.

Pour M. Zhong, l’originalité africaine est exactement le facteur qu’il faut mettre en valeur pour réussir dans ce genre de secteur.

Pistes à suivre

M. Zhong et son équipe conseillent donc aux entrepreneurs de sortir des sentiers battus. « Aujourd’hui, pour survivre à la concurrence, il faut avoir une vision plus inclusive : vos équipes peuvent être composées d’Africains et de Chinois. Vos marchés peuvent se trouver en Chine, au Moyen-Orient et en Afrique. Ne vous restreignez pas à un cadre donné », encourage-t-il.

Pour illustrer son idée, il cite le cas d’Africave, une autre start-up africaine du HTPP. L’entreprise offre aux jeunes Africains un accès à la formation technique. Une fois la formation achevée, les jeunes sont mis en relation avec des entreprises chinoises implantées en Afrique qui cherchent des travailleurs locaux qualifiés. « Dans ce dossier, les clients cibles sont des sociétés chinoises qui ne se trouvent pourtant pas en Chine », analyse-t-il. « Le modèle économique de l’entrepreneuriat est donc passé de la version 1.0 à la version 2.0. On ne se contente plus d’exporter simplement depuis A vers B, mais plutôt A+B vers C. » Il conclut : « L’introduction des technologies et techniques agricoles chinoises sur le marché africain est une voie qui semble envisageable, par exemple. »

Un point de vue renforcé par Amahah Justice : « L’environnement est favorable pour les affaires en ce moment. Cela ne sera pas nécessairement le cas dans cinq ans. Dès votre arrivée, assimilez-vous à la culture, apprenez la langue, tissez vos réseaux, respectez les lois du pays, et vos affaires se porteront très bien. » Énergie renouvelable, blockchain, intelligence artificielle, technologie financière, médicale ou de l’éducation, commerce électronique, impression 3D, les secteurs prometteurs sont, selon lui, nombreux.

Sur un plan plus personnel, Nani partage son expérience. « L’échec n’est pas définitif. Il faut accepter de le vivre comme une étape nécessaire à la construction de son succès », indique-t-elle. « Enfin, ne faites jamais de compromis sur la qualité, car c’est cela qui se vend. » Quant à Miatta, elle propose aux entrepreneurs de faire des recherches et de prendre le temps de visiter des pôles d’innovation comme Beijing. Elle les incite également à faire preuve d’ouverture d’esprit et de patience dans un environnement en évolution constante.

Cette année, Kente & Silk a organisé la deuxième édition de son concours de startups africaines. «Nous sommes ravis de pouvoir aider davantage de sociétés africaines à développer leurs activités à travers cette plateforme», se réjouit Miatta. «Il s’agit d’une excellente extension de nos activités de conseil et nous avons hâte de pouvoir faciliter leur accès au marché chinois.»

Image de Une : Edwin Mwenda prépare sa startup à Beijing en avril 2018.