Par Stéphanie de Torquat, macro-stratège – L’invasion russe de l’Ukraine a entraîné, naturellement, de fortes réactions sur la scène géopolitique.

Du point de vue «occidental», il semble consensuel de condamner fermement cette agression, et les sanctions imposées jusqu’à présent paraissent justifiées, voire même encore insuffisantes. Pourtant, la deuxième économie mondiale, la Chine, s’est abstenue de voter aux Nations Unis en faveur de la résolution condamnant cette invasion. Mais, surtout, sa position reste difficile à cerner.

Beaucoup se demandent si la Chine considère la Russie comme un pays allié, ou si, au contraire, elle aimerait s’en détacher. Cette lecture du monde est probablement trop marquée par le mode de fonctionnement «occidental».

La Chine n’a qu’un seul intérêt à cœur, le sien. Et un seul objectif, celui de faire face aux défis de court terme qui se posent à elle aujourd’hui, afin d’accomplir avec succès sa transition d’une économie à revenus « moyens élevés » (selon la classification de la Banque mondiale) vers une économie à hauts revenus. Ce qui n’est pas tâche facile. Très peu de pays y sont parvenus. Nous pensons notamment à la Corée du Sud, au Japon, à Taiwan.

Mais la plupart des pays classifiés « émergents » n’ont jamais réussi à défier la gravité des « revenus moyens » malgré un démarrage prometteur, comme, par exemple, la Russie, la Turquie, l’Afrique du Sud, le Brésil, le Mexique ou la Colombie. Cette tâche est rendue d’autant plus difficile par le vieillissement démographique qui s’est fortement accéléré en Chine ces dernières années.

Or, les défis abondent en 2022. La stratégie « zéro Covid » du pays, gagnante jusqu’à présent, est aujourd’hui durement testée par la souche Omicron, hautement transmissible. Compte tenu de la faible immunité collective inhérente à cette stratégie, et d’une efficacité encore insuffisante de ses vaccins traditionnels, la Chine ne peut pas lâcher sans risquer une perte de contrôle totalement inacceptable en amont du 20eme Congrès du parti communiste à l’automne, dont la portée symbolique est énorme.

Le dirigeant actuel, Xi Jinping, va en effet être nommé à un troisième mandat pour la première fois de l’histoire du parti centenaire. Il n’est donc pas question que cette date historique s’inscrive dans un contexte sanitaire dégradé.

La Chine, le plus gros exportateur de biens au monde, est également tributaire d’un contexte économique global fortement chahuté par la guerre en Ukraine. Dans ce contexte, les autorités monétaires et fiscales soutiennent l’économie en baissant les taux d’intérêt et en augmentant les dépenses.

Un exercice d’équilibriste délicat compte tenu des excès déjà présents dans le secteur de l’immobilier. Les prix ne doivent surtout pas s’effondrer, au risque de créer une crise économique, mais ne doivent pas monter non plus, depuis des niveaux déjà élevés.

Ainsi, les défis domestiques de la Chine sont tels qu’elle ne veut tout simplement pas prendre le moindre risque sur la scène internationale. Certes, cette guerre n’est pas une bonne nouvelle pour elle compte tenu du climat d’apaisement qu’elle aurait souhaité en cette année majeure sur le plan de la politique intérieure, et elle verrait d’un bon œil une issue rapide.

Mais cela impliquerait une prise de position inconfortable. La Russie reste une de ses cartouches stratégiques face à une hégémonie américaine qu’elle ne souhaite pas. Elle mettra certainement beaucoup d’énergie à ne rien faire, jusqu’à ce que cela ne soit plus possible.