Par Karim Sy – A l’heure où les tensions entre les États-Unis et la Chine s’aggravent, le développement de l’Afrique pourrait une nouvelle fois pâtir des tensions entre superpuissances.

Dans le brouhaha des multiples élections de cette fin d’années et du (re)confinement en France un événement passe inaperçu : l’audience de cinq jours ouverte le lundi 26 octobre 2020 devant la Cour suprême de Colombie-Britannique. Le Tribunal devra déterminer si les autorités canadiennes ont intentionnellement retardé l’arrestation et la déclaration des droits de Meng Wanzhou, une dirigeante de Huawei Technologies, pour consulter, hors procédure, ses appareils électroniques, et transmettre leur contenu au FBI qui l’accuse de fraude aux sanctions contre l’Iran.

Au-delà du questionnement sur la légitimité du principe d’extraterritorialité qui permet au FBI de demander l’extradition d’une ressortissante chinoise pour des faits survenus à l’étranger, l’attitude des autorités américaines et canadiennes, qui refusent de communiquer leurs échanges préalables à l’arrestation, suggère que Meng Wanzhou est l’otage d’un nouvel épisode de la bataille géopolitique entre les deux superpuissances. En effet, cette arrestation intervient à un moment où le Canada était en train d’évaluer la possibilité d’utiliser la technologie Huawei dans le déploiement de son réseau de télécommunication de 5ème génération (5G). Ainsi, cette affaire permet insidieusement aux États-Unis de s’immiscer dans les relations de leur voisin avec la Chine qui est leur second partenaire commercial.

Cette démarche s’inscrit dans le contexte de l’embargo édicté par les États-Unis sur les produits Huawei, dont la vente est interdite sur le territoire américain, et des pressions exercées sur les États européens pour qu’ils suivent cet exemple, auxquelles le Royaume-Uni a cédé en excluant l’entreprise chinoise du déploiement de la 5G. Dans ce climat de guerre économique sur le nouveau terrain digital, le géant technologique chinois considère que les accusations d’espionnage et de fraude n’ont pas été démontrées et visent en réalité à nuire à ses activités, en faveur des champions américains. Les Etats-Unis de Trump ne s’arrêtent pas là, après Huawei, ce sont TikTok et WeChat qui ont été attaqués frontalement auxquels s’ajoute la menace de saisie de biens financiers et de fonds chinois aux États-Unis.

Un nouveau théâtre d’opération de la guerre sino-américaine est dorénavant l’Afrique, où le géant chinois est l’objet d’une campagne de presse l’accusant d’espionnage. Cet affrontement touche les États africains alors qu’ils sont engagés sur la voie de la 4ème révolution industrielle adossée au digital, porteuse de progrès économiques et sociaux. De façon hétérogène, au cours de ces dix dernières années d’avancée numérique majeure le continent a connu des succès digitaux de rupture dans des domaines clés : les télécoms, les services financiers mobiles, l’e-commerce, l’e-gouvernement, et l’économie des plateformes collaboratives.

La crise sanitaire a confirmé l’importance du digital et la disponibilité de réponses locales pour se réinventer collectivement et développer une capacité pour maintenir les activités économiques et sociales dans des situations exceptionnelles. Il importe aujourd’hui de se projeter avec une approche disruptive pour porter une nouvelle dynamique du développement propre au 21ème siècle pour qu’il soit dans le domaine l’éducation grâce à de nouvelles méthodes d’apprentissage et de diffusion du savoir et de la culture, ou encore au niveau des systèmes de santé plus robustes grâce à la télémédecine. La digitalisation permet également d’assurer une meilleure implantation des réseaux d’eau et d’électricité, contribuant ainsi à l’efficacité et la stabilité énergétique, et garantissant un accès stable, écologique et à faible coût.

L’Europe avait déjà été une victime bien silencieuse de cette politique de l’extraterritorialité. Alcatel, Alstom, Technip, Total, la Société Générale, BNP Paribas… Toutes ces entreprises françaises se sont retrouvées, ces dernières années, poursuivies par la justice américaine pour des affaires de corruption ou de contournement d’embargos. Au-delà de l’économique, il est bon de rappeler que le lanceur d’alerte Snowden avait révélé en 2013-2014 des documents de la NSA qui faisait état de campagnes d’espionnage américain et de surveillance du web sur des équipements de réseau qui concernaient les routeurs américains Cisco. La superpuissance américaine aurait-elle perdu sur le terrain technologique face à la Chine au point de déclencher une « guerre » de cette envergure ?

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La Chine, dont les liens avec l’Afrique sont anciens, est avec Huawei, un acteur incontournable de cette transformation digitale en cours au niveau mondial. Huawei a une position dominante sur la technologie 5G qui va devenir la nouvelle dorsale numérique, son arrivée aura un impact important, non seulement dans la sphère technique, mais aussi dans le développement économique et social des pays.

On comprend dès lors l’avance prise par la Chine de par son intérêt marqué pour le continent africain, sa formidable capacité de financement avec les routes de la soie digitale à laquelle s’ajoute maintenant une avancée considérable sur des technologies d’avenir. Aussi, l’Afrique ne peut pas faire l’impasse sur ce nouveau tournant annonciateur d’une rupture majeure pour son développement.

Dans le nouveau monde globalisé, il importe plus de financer des activités productives pour libérer son potentiel que de s’accaparer des ressources primaires, une relation « gagnant-gagnant » à installer pour développer une dynamique locale. Certains pays comme le Kenya, le Rwanda, le Sénégal ou l’Afrique du Sud ont déjà émergés comme leader des services numériques en Afrique et montre que le potentiel est présent sur un contient qui commence à se penser UN avec l’accord de libre échange qui a été adopté par l’Union Africaine (ZLECA).

L’intérêt de l’Afrique est aujourd’hui de sécuriser un partenariat réellement « gagnant-gagnant » de cette fameuse révolution numérique, dont la réalisation est si importante pour le continent qu’elle ne doit pas être une nouvelle fois sacrifiée sur l’autel des relations internationales.

Soucieux de bâtir leur avenir librement, les Africains ne doivent pas être les pions d’une partie d’échecs mondiale et pouvoir décider souverainement de leurs partenaires économiques, sans devenir le terrain de jeu d’une nouvelle « guerre froide » États-Unis contre la Chine. « Oser inventer l’avenir », puiser dans le terreau de notre culture africaine et répondre positivement à l’appel de l’intellectuel sénégalais feu Alioune Diop quand il interpellait chaque africain à être « conscient de notre originalité et de notre richesse afin de nous engager sans complexe dans le monde moderne ».

Karim SY,
Fondateur de l’initiative Jokkolabs
Membre du Conseil National du Numérique du Sénégal
Membre du Conseil Présidentiel pour l’Afrique auprès du président Emmanuel Macron (2017-2019)