Dans une interview accordée à Chine Magazine, Olivier Mbabia*, co-fondateur du Pôle de Recherche sur l’Afrique et le Monde Émergent à l’Université de Montréal, explique quels sont les effets négatifs de la présence chinoise en Afrique francophone, comme le déséquilibre de la structure des échanges avec la Chine, la contrefaçon et l’espionnage économique, le manque de communication entre africain et chinois, …

Olivier Mbabia

Olivier Mbabia

Vous faites partie des rares experts qui affirment ouvertement que l’investissement chinois en Afrique a « engendré des effets dévastateurs pour les sociétés africaines« . Quels sont les effets économiques de la présence chinoise en Afrique francophone ?

La présence chinoise confère d’emblée aux pays d’Afrique francophone un avantage certain dans la mesure où elle permet une diversification des partenaires et un accroissement des échanges. Rappelons qu’une dizaine de pays de cet espace figurent dans la catégorie des pays les moins avancés (PMA), c’est-à-dire qu’ils ont en commun un  revenu faible, une vulnérabilité économique et un déficit de développement humain.

A cet égard, les Chinois offrent un nouvel horizon à ces économies du point de vue des investissements et du commerce. A titre d’exemple, la Chine est la première importatrice d’arachide d’huilerie du Sénégal pour la campagne 2015-2016. En outre l’arrivée des Chinois dans certains secteurs peut dynamiser la vitalité de l’environnement économique dans ces pays par les lois de la concurrence.

De fait, confrontés à la concurrence de la présence chinoise, les commerçants et entrepreneurs locaux gagneraient à améliorer leurs offres commerciales, afin de séduire les consommateurs. Aussi, on peut noter que la présence des entreprises chinoises a permis de réduire sporadiquement le chômage avec le recrutement de travailleurs employés dans les nombreux chantiers de construction réalisés et/ou en cours de réalisation dans plusieurs pays de l’Afrique francophone.

Ces opportunités ne vont toutefois pas sans générer des problèmes. Au plan commercial, un des principaux effets pervers est celui de la structure des échanges avec la Chine. De fait, la Chine exporte majoritairement des biens manufacturés en direction du continent tandis qu’elle reçoit en retour des matières premières brutes. Cette réalité entérine la pérennisation des économies de rente non diversifiées.

Au Cameroun, par exemple, on déplore la fragilisation du secteur du petit commerce engendré par l’invasion de produits finis en provenance de Chine. Étant donné que les ressources exportées vers la Chine nécessitent une transformation, cela avantage la création d’emplois pour l’économie chinoise. Un autre désavantage a trait au non-respect de l’environnement, dont la destruction par la surexploitation du bois dans le bassin du Congo (Cameroun, Congo, République centrafricaine, Gabon) et à Madagascar et des ressources halieutiques compromet considérablement l’avenir des économies de ces régions.

Dans ce registre, on peut ajouter la menace que fait peser le commerce illicite d’ivoire, stimulé par la demande et les prix alléchants en Chine et Hong Kong, sur la survie des éléphants et rhinocéros, ainsi que sur l’équilibre des écosystèmes africains. Une autre conséquence déstabilisatrice concerne la contrefaçon et l’espionnage économique dont se rendent coupables certains entrepreneurs chinois, parfois avec des connivences locales.

L’industrie du pagne en Afrique de l’Ouest a été particulièrement touchée par ce fléau. La pénétration commerciale chinoise y a occasionné une désorganisation dans l’industrie textile. Les femmes commerçantes du Togo, les « Nana-Benz » et leurs remplaçantes, ont vu leurs idées et modèles de textile, copiés, fabriqués en Chine et réexportés vers l’Afrique. Au Burkina Faso, la-chine-en-afrique-histoire-geopolitique-geoeconomie-de-olivier-mbabia-1043203580_Ldes imitations faites de nylon du pagne tissé artisanalement à base de coton appelé « faso dan fani », qui constituent l’un des référents du patrimoine culturel burkinabè, ont envahi les marchés locaux.

Sur le plan social, il a été révélé le mécontentement de certaines populations contre le manque de respect des chinois vis-à-vis de leurs religions, de leurs uses et coutumes. Est-ce le seul exemple et comment vivent les populations l’immigration massive chinoise ?

C’est en effet une problématique découlant de la cohabitation de populations ne partageant pas les mêmes fondements culturels, qu’on retrouve aussi ailleurs, comme c’est le cas aujourd’hui par exemple avec les réticences démontrées à l’encontre des migrants moyen-orientaux en Europe.

Dans plusieurs pays africains, comme au Sénégal et au Congo, il y a eu des manifestations et des prises de position contre la présence chinoise et/ou contre les conditions de travail dans des entreprises chinoises. La perception des populations locales est parfois influencée par les médias qui véhiculent la thèse du « péril jaune » -cela a déjà été le cas dans les années 1960, quand on mettait les Africains en garde contre l’invasion des communistes chinois.

Il faut noter que la difficulté fondamentale naît du déficit d’interactions entre les populations africaines et les ressortissants chinois, rendant ainsi la connaissance mutuelle faible, voire inexistante.

Plusieurs facteurs expliquent cet état des choses : la barrière linguistique ; le fait que les Chinois  employés dans la construction vivent sur les chantiers ; la tendance des migrants chinois à développer un entre-soi gage de sécurité dans des sociétés, dont ils méconnaissent les codes.

Cette ignorance est à son tour alimentée par le faible niveau de culture, voire l’illettrisme de nombreux Chinois qui décident de s’aventurer en Afrique, comme le montre Howard French  dans China’s Second Continent. Ainsi, les contacts restreints entre les deux communautés font par exemple, qu’une majorité d’Africains ordinaires vit l’implication chinoise par l’intermédiaire de produits chinois de mauvaise qualité qui foisonnent sur les marchés locaux.

Pendant plus d’une décennie les commentaires, analyses et points de vue ont encensé la relation sino-africaine, cependant depuis deux ou trois ans, le vent a tourné, les avis sont  désormais plus mitigés, voire même très négatifs, comment expliquer ce changement ?

La présence chinoise en Afrique francophoneIl y a, depuis le retour de la Chine en Afrique, eu plusieurs orientations dans les commentaires relatifs à cette coopération. Tandis que les voix officielles chinoises et africaines adoptent un point de vue vantant les retombées positives de la coopération chinoise, les médias et analystes occidentaux et japonais tendent à en peindre une image majoritairement négative.

Dès le début des voix africaines –généralement non officielles– se sont élevées pour critiquer vertement les activités des entreprises non respectueuses des législations du travail et de l’environnement. L’évolution qu’on peut noter dans la couverture de l’activisme chinois en Afrique a davantage trait à un approfondissement stimulant de la thématique et à la multiplication d’enquêtes de terrain fouillées qui apportent une nouvelle compréhension des dynamiques à l’œuvre.

Ce qui n’était pas possible avec les perspectives binaires et parfois tendancieuses, voire superficielles visant parfois exclusivement le sensationnalisme. Des sujets inédits sont ainsi étudiés par des universitaires africains avec une connaissance approfondie des contextes en question.

C’est le cas des enquêtes sur la prostitution chinoise au Cameroun, la contrefaçon au Burkina Faso, les petits commerçants chinois à Kinshasa, les conditions de travail dans les entreprises chinoises au Gabon, au Congo, etc. publiées dans La présence chinoise en Afrique francophone.

Que pensez-vous de l’analyse du journaliste Adama Gaye sur la connivence entre les dirigeants africains et les investisseurs chinois ?

Chine Afrique, le dragon et l'autriceEn réalité, c’est là une des limites de la stratégie chinoise en Afrique, elle demeure cantonnée à la sphère étatique. En d’autres termes, les relations sino-africaines se limitent souvent aux contacts officiels et très oligarchiques entre les happy few que sont les élites politiques. De ce point de vue, l’analyse d’Adama Gaye, à qui nous devons le premier livre sur ces relations dans l’espace francophone, est pertinente.

D’ailleurs dès les lendemains du sommet de Beijing de 2006, l’universitaire chinois Weizhong Xu avait appelé à des transformations dans les relations Chine et Afrique en recommandant à la puissance asiatique de passer d’une relation entre États à une relation qui s’élargit à d’autres strates de la société.

Cela étant, la politique de non-ingérence dans les affaires intérieures d’autres pays prônée et suivie par la République populaire de Chine dans ses rapports internationaux rend difficile un élargissement au-delà des gouvernants. Cette caractéristique sied à certains dirigeants africains dans la mesure où elle leur permet de s’accaparer des ressources secrètement. Ce qui favorise par voie de conséquence un environnement corruptogène fortement préjudiciable à la transformation politique et économique tant attendue par les populations africaines.

Présentation de l’auteur 

Olivier Mbabia, co-fondateur du Pôle de Recherche sur l’Afrique et le Monde Emergent à l’Université de Montréal, dont il est le coordonnateur-adjoint. Après avoir complété des études en relations internationales et sociologie des conflits en Europe (Italie et France), il a effectué un stage post-doctoral au département de science politique de l’Université de Montréal grâce à une bourse du Groupe inter-universitaire d’études et de recherches sur les sociétés africaines (GIERSA). Ses travaux portent sur une approche comparée des politiques extérieures des puissances émergentes vis-à-vis de l’Afrique (Chine et Turquie). Il analyse la portée de cet engagement sur la (re)configuration des cartes de la puissance à un triple échelon : local, régional et international. Il s’interroge, par ailleurs, sur l’impact de ces nouvelles dynamiques sur la réapparition de la diplomatie entre les Sud ainsi que l’intérêt renouvelé pour la coopération Sud-Sud.

http://prame.org/

Sélection de quelques ouvrages

  • Olivier Mbabia et François Wassouni (dir.), La présence chinoise en Afrique francophone, L’Hay-Les-Roses, Monde global, 2016, préface de Mamoudou Gazibo.
  • Olivier Mbabia, « Structural Power toward Weak States: France, not China, Matters in Francophone Africa », Austral. Brazilian Journal of Strategy & International Relations, vol. 3, n° 5, 2014, p.11-39.
  • Olivier Mbabia (dir.), La Chine vue du Sud, Monde chinois, nouvelle Asie, n° 38-39, Paris, Eska, 2014.
  • Olivier Mbabia, « Continuité historique et rupture idéologique: Les relations internationales Sud-Sud au 21e siècle » dans M. Demers et P. Dramé (dir.), Des lendemains doux-amers : espoirs et désenchantements du Tiers-Monde postcolonial, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2014, p. 133-152.
  • Olivier Mbabia, La Chine en Afrique : histoire, géopolitique, géoéconomie, Paris, éditions Ellipses, 2012.