De Project Syndicate – par Vali Nasr – Alors que la pandémie affecte toute la planète, menaçant la vie et les ressources de millions de personnes, le président Trump cherche à prendre le dessus sur la Chine. Mais ce n’est pas son obsession de remporter cette compétition entre grandes puissances (ainsi qu’on le voit avec son insistance mesquine à baptiser le Covid-19 Virus chinois ou Virus de Wuhan) qui permettra aux USA de sortir vainqueur.

Personne ne doute que le Covid-19 est apparu pour la première fois en Chine. Personne ne conteste que les bureaucrates chinois ont eu tort dans les premiers temps de censurer les informations qui s’y rapportaient, plutôt que de prendre des mesures sur le champ pour limiter l’épidémie. Mais pour presque tout le monde, ce qui compte n’est pas tant où elle a débuté, mais comment elle va se terminer. Et pour l’instant la Chine fait bien plus pour mettre fin à la pandémie que les USA.

Il n’a pas fallu longtemps aux dirigeants chinois pour reconnaître leurs erreurs initiales et agir assez efficacement. Ils ont isolé les zones affectées et décidé du confinement d’une grande partie de la population, construit des hôpitaux spécialement conçus pour l’occasion et accéléré la production de l’équipement nécessaire (kits de test, masques et respirateurs).

Le confinement a sans doute été draconien, mais la stratégie chinoise semble efficace. En quelques semaines le nombre d’infections a commencé à baisser et les nouveaux cas viendraient tous de l’étranger. Les autorités commencent maintenant à assouplir le confinement.

Donald Trump (Wikimedia)

Contrairement à la Chine, les USA ont eu tout le temps de se préparer à l’arrivée du Covid-19. Mais plutôt que d’agir, Donald Trump a minoré la menace, puis hésité avant de respecter son engagement de recourir au Defense Production Act, une loi permettant de contraindre les entreprises privées à produire des équipements d’importance vitale pour la nation. Il a cependant refusé d’imposer un confinement à l’échelle du pays.

Craignant apparemment de mettre en danger ses chances d’être réélu au milieu d’une crise économique, il a annoncé son intention de « rouvrir » l’économie du pays à Pâques, avant de se rétracter face à l’aggravation de la situation. Autrement dit, il a donné la priorité à des considérations politiciennes plutôt qu’à la santé publique – exactement ce qu’il a reproché aux autorités chinoises lors de l’apparition du Covid-19. L’Organisation Mondiale de la Santé a indiqué récemment que les USA pourraient devenir le nouvel épicentre de la pandémie, ce qui semble en train de se produire : c’est là que l’on enregistre maintenant le plus grand nombre de cas.

Pendant ce temps, plusieurs pays européens se débattent pour faire face à la pandémie, l’Italie et l’Espagne dépassant maintenant la Chine en nombre de morts dus au coronavirus. Si l’on y ajoute les erreurs de Trump, cela donne du poids à ceux qui prétendent que le modèle chinois de gouvernance est plus efficace que la démocratie (souvent dysfonctionnelle ou embourbée dans des impasses politiques) pour faire face à des chocs inattendus de grande ampleur, les « cygnes noirs ».

Les USA réussiront peut-être à décourager ses alliés d’adopter la technologie chinoise en matière de télécommunications, mais ils ne pourront pas empêcher le monde de suivre la stratégie chinoise de santé publique et d’organisation sociale si elle s’avère efficace dans la lutte contre la pandémie. Or jusqu’à présent cette stratégie apparaît plutôt convaincante.

Les photos d’avions chargés de matériel médical, avec des médecins chinois à bord, arrivant à Rome ou à Téhéran ont fait le tour du monde, notamment par le canal des médias sociaux. Cela améliore l’image de la Chine sur la scène internationale et aujourd’hui plusieurs pays sont demandeurs de son aide. L’UE ayant réduit ses exportations de matériel médical, le président serbe Aleksandar Vucic a fait appel à « son frère et ami », le président chinois Xi Jinping, pour qu’il lui fournisse le matériel nécessaire. Quelques jours plus tard, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a remercié publiquement la Chine pour son aide.

Par contre personne n’a demandé une aide aux USA. D’ailleurs, faisant preuve d’un manque total d’empathie, le gouvernement de Trump avec sa devise « L’Amérique d’abord » n’a rien offert.

Le gouvernement de Donald Trump a agi pour diminuer la capacité de certains pays à faire face à une crise humanitaire. Il a non seulement refusé de relâcher les sanctions contre Cuba, l’Iran et le Vénézuéla, mais il a probablement contribué au refus du FMI d’accorder un prêt d’urgence de 5 milliards de dollars au Vénézuéla.

Donald Trump et son gouvernement ne semblent pas comprendre que si un pays ne parvient pas à contenir le virus, le monde entier sera en danger. Maintenir des sanctions qui mettent à bas le système de santé, comme c’est le cas en Iran (3ème pays le plus affecté) constitue non seulement une faute morale, mais aussi une menace contre l’intérêt même des USA, car cela facilite la propagation du virus et renforce l’image négative de l’Amérique de Trump. Par ailleurs, la Chine et la Russie l’exhortent à changer de stratégie.

Les USA sont indifférents aux souffrances de leurs adversaires et ils ne se préoccupent guère de leurs alliés. Au-delà de l’absence totale d’aide à ses partenaires européens, Trump a interdit unilatéralement l’entrée de la plupart des visiteurs européens aux USA pour une durée de 30 jours. Les dirigeants européens ont fermement condamné cette décision qui les a pris par surprise.

Encore plus insupportable, selon un journal allemand Trump aurait eu l’audace d’essayer de faire main basse sur tout vaccin contre le Covid-19 que pourrait développer la société allemande CureVac. Un responsable américain a qualifié l’article de « grossièrement exagéré ». L’Europe a maintenant l’habitude de l’hostilité de Trump, mais cette fois-ci il a dépassé les bornes. Il ne fait plus aucun doute que l’UE ne peut faire confiance aux USA et ne doit pas dépendre d’eux. De longue date, la Chine et la Russie rêvaient d’une telle fracture entre les deux rives de l’Atlantique.

De toute évidence, recourant à la sémantique, Trump essaye de trouver un bouc émissaire à sa gouvernance lamentable. Pendant ce temps la Chine prépare le terrain de son leadership mondial pour l’après-Covid-19. Avec Trump, les USA vont presque certainement perdre la compétition entre grandes puissances – et d’innombrables vies humaines.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

Vali Nasr est professeur spécialisé dans le Moyen-Orient et la politique internationale à l’Ecole de hautes études internationales à l’université Johns Hopkins.

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