Par Cheong Kin Man* et Mathilde Denison** – « J’ai été profondément touchée par les sentiments de Reyboy envers moi, c’était comme s’il avait été à la fois jeune et mature. C’est ce qui m’a donné envie de faire un jour un film avec lui », selon Venice Atienza pour le Jornal Tribuna de Macau.

Couchers de soleil sur une mer calme, ciels aux nuages flamboyants, c’est au milieu de ces paysages à l’allure faits de touches de rouge et de bleu profond que le public se retrouve dès le début transporté dans le « barrio » Karihatag, un village de pêcheur situé à un peu plus de 1000 km en voiture au sud de Manille: au nord-est de Mindanao, la deuxième plus grande île des Philippines.

Réalisé par la jeune cinéaste philippienne Venice de Castro Atienza et co-produit par la cinéaste taïwanaise Fan Wu, le documentaire philippo-taïwanaise de 71 minutes « Last Days at Sea » a été montré pour la première fois sur la scène internationale lors de sa première en ligne dans le cadre du festival de la Berlinale de 2021.

« Last Days at Sea » raconte l’histoire de Reyboy, un garçon de 12 ans qui s’apprête à quitter son village pour se rendre à l’école dans une ville voisine. Au travers de scènes dépeignant la vie quotidienne de ce « roi » de la mer — si l’on s’en tient à la signification de son prénom en espagnol — à la veille de son départ, le spectateur découvre les modes de vie ainsi que les habitudes communautaires autant de sa famille proche que de l’ensemble de son village. Un village qui, certains après-midi, s’unit pour faire la sieste afin que les pêcheurs puissent se reposer dans le calme avant les sorties nocturnes en mer.

Enchaînant calmement les scènes entre elles, le rythme constant de ce film transporte le public dans un univers aux couleurs douces souvent fades, parfois surexposées qui éveillent en lui un sentiment autant de sérénité que de nostalgie. La paisible voix de la narratrice semble nous parvenir de loin, d’un studio d’enregistrement, ce qui en retour crée une sorte de distance avec le présent des événements du film. A moins que cette distance ne vienne rendre le départ de Reyboy – ou encore l’absence de ces tempêtes qui, bien que mentionnées dans le film, n’arrivent jamais – davantage palpable.

A l’image de ces tempêtes menaçantes, la vie au village de Karihatag est présentée dans le documentaire en contraste avec un monde extérieur qui,  s’opposant à lui, en sculpte l’identité. Quand les pêcheurs remarquent la présence de bateaux industriels à quelques centaines de mètres de leurs côtes, c’est la communauté entière qui doit adapter ses méthodes de pêche et ses habitudes de vie.

Ce mécanisme dans le film vient résonner avec le contexte d’un pays au passé colonial comme les Philippines, pays où chaque région, voire même chaque île, possède de facto son identité propre. En tant que deux passionnés des langues que nous sommes, l’utilisation d’un bon nombre d’emprunts linguistiques dans les dialogues en Cebuano et en Tagalog, nous semble assez frappante. En effet, ces deux langues influencées par la colonisation mélangent autant des éléments de l’espagnol que de l’anglais.

Une discussion avec la réalisatrice Venice Atienza nous a offert une interprétation supplémentaire du film, et c’est avec cela que nous conclurons. Au travers la présentation de simples gestes quotidiens, la réalisatrice nous a expliqué souhaiter rendre visible ces changements inhérents à la vie. Reyboy qui s’apprête à partir est comme ce crabe courant dans sa main dans une des scènes du film, il quitte sa présente carapace à la recherche d’une nouvelle.

En nous introduisant à la vie locale du village de pêcheurs de Karihatag, le documentaire « Last Days at Sea » ouvre en effet sur des thèmes plus vastes. Un horizon bleu et rouge en toile de fond, le garçon roi de la mer nous fait part de son souhait de voir les hommes devenir moins avides. Et ce faisant, il fait d’une certaine façon référence à son village dont la perpétuelle évolution le dépasse sans doute un peu: « It’s like you have been wounded but you don’t feel the pain ».

*Cheong Kin Man est né à Macao où il a été interprète et traducteur à l’administration jusqu’en 2013. Depuis lors, il a vécu la plupart de son temps en Europe entre l’Allemagne et la Belgique. Auteur du film expérimental « une fiction inutile » au succès international, il est doctorant en anthropologie visuelle et médiatique à l’Université libre de Berlin.

**Mathilde Denison, artiste et dessinatrice belge, étudie la sinologie à l’Université libre de Berlin. (Biographies du Jornal Tribuna de Macau)

L’article fût publié originellement le 21 janvier 2022 en portugais dans le Jornal Tribuna de Macau, quotidien portugais de Macao.