La Chine est composée de 56 minorités ethniques et chacune d’elles a sa propre identité, culture, langue et religion. Durant la période des dynasties, la violente et brutale expansion de la Chine à travers l’annexion de territoires extérieurs a créé l’actuel état ‘multiculturel et multi-ethnique’ qui n’est pas sans tensions.

Le débat autour du multiculturalisme est mondial mais varie d’une région à une autre, d’un pays à un autre et repose sur un contexte local entre les populations d’une même localité mais de races, ethnies, religions, identités différentes et cela avant même la présence des immigrants qui ajoute une autre dimension au sujet.

Chercheurs Shui tentant de traduire des Classiques

Le multiculturalisme est inclusif ou exclusif. Cependant, comparé à la manière dont le multiculturalisme est perçu ailleurs, le ‘multiculturalisme’ en Chine n’est pas sans tensions ethniques et religieuses. Les tensions et répressions actuellement exercées par les autorités chinoises sur les Ouïghours dans la province du Xinjiang en Chine occidentale révèlent la complication et la complexité de la notion de ‘multiculturalisme’ en Chine.

Les pratiques et manifestations culturelles et religieuses des minorités ethniques sont parfois interdites en Chine. Les populations des minorités ethniques qui manifestent leur appartenance identitaire sont réprimandées et arrêtées. De pareilles situations ont mené à des protestations et manifestations à travers la Chine entre les différents groupes ethniques. Par ailleurs, comparés aux Han (ethnie majoritaire en Chine), les Ouïghours, Hui et Tibétains entre autres subissent une discrimination quant à l’accès à l’éducation, à l’emploi et même à la mobilité (régie par les restrictions en vigueur à travers le système du hukou).

Une telle discrimination est motivée par les autorités chinoises à travers des propagandes et des comportements à caractère répressif envers les ethnies minoritaires. Les autorités chinoises ont souvent envoyé des troupes militaires et policières à Urumqi (Xinjiang) et Lhasa (Tibet) pour contenir de façon violente les protestations des Ouïghours et Tibétains et mettre fin à toute expression de leur culture, identité et religion.

Dans le passé, au Xinjiang, les élèves ouïghours pouvaient apprendre dans leur langue (ouïghour). Aujourd’hui, tel n’est plus le cas. Des politiques récentes du gouvernement central chinois ont imposé aux élèves ouïghours d’apprendre en ouïghour et mandarin. Si cela semble faisable en théorie, en pratique les élèves ouïghours sont forcés d’apprendre en mandarin seulement et leurs familles ont été contraintes de les envoyer dans des écoles où le mandarin est la seule langue d’instruction. Le gouvernement central chinois a une politique stricte vis-à-vis des élèves ouïghours d’apprendre le mandarin. Déjà en 2004, il existait un programme du gouvernement chinois d’offrir exclusivement une éducation en mandarin dans le Xinjiang.

Dans le long terme, le but d’une telle politique basée sur la répression culturelle et linguistique est de construire une identité chinoise entièrement basée sur la suprématie des Han sur les minorités ethniques. Selon les recensements démographiques de 2010, presque 92% de la population chinoise sont Han (ethnie majoritaire).

La situation en Chine par rapport aux tensions ethniques et religieuses entre les Han et les minorités ethniques chinoises généralement illustre que les groupes ethniques qui considèrent leur identité comme identité standard et n’acceptent pas la diversité appartiennent à une logique de totalitarisme.

Une orientation géocentrique basée sur la diversité est une meilleure approche afin d’intégrer tous les groupes ethniques chinois ainsi que les étrangers qui vivent en Chine. Une telle approche pourrait permettre une ouverture sur la diversité et cela à travers les différents groupes. Cependant pour la majorité des chinois, l’ouverture vers la diversité a un risque de perte de leur identité. La crainte pour un pareil risque est motivée par une orientation ethnocentrique.

La position du Canada par rapport à la situation au Xinjiang : la protection des intérêts économiques avec la Chine contre la protection des droits et libertés des Ouïghours?

Le Canada a longtemps et souvent accueilli des populations marginalisées qui ont subi des injustices liées aux tensions politiques, conflits ethniques, religieux entre autres. Les libertés et droits des canadiens malgré leurs diverses origines, religions, cultures entre autres sont protégés et cela est basé sur la charte canadienne des droits et des libertés de la loi constitutionnelle de 1982. Étant reconnu comme l’un des pays les plus multiculturels du monde du fait de la diversité de sa population et de l’accueil sans précédent toujours réservé aux populations d’ailleurs qui ont parfois subi des injustices sociales, le Canada ne peut pas rester insensible et silencieux quant aux répressions exercées par les autorités chinoises sur les Ouïghours dans le Xinjiang.

La présence des Ouïghours au Canada en tant qu’étudiants, résidents ou citoyens canadiens qui ont encore des membres de leur famille au Xinjiang devrait constituer un signal fort pour les autorités canadiennes d’interpeller les autorités chinoises et l’opinion internationale afin de mettre fin aux répressions contre les Ouïghours. Pendant que les Ouïghours présents au Canada se préoccupent et se soucient des pressions, des répressions, des emprisonnements arbitraires que subissent des membres de leur famille restés au Xinjiang, leur vie au Canada est aussi perturbée.

Ils sont devenus des cibles du gouvernement chinois qui exerce une surveillance et un contrôle sur eux à travers leurs dénonciations auprès du gouvernement canadien et des organisations internationales quant au respect des droits et libertés des Ouïghours. La diaspora Ouïghour constitue aujourd’hui une voix de dénonciation pour alerter le monde quant aux répressions contre les Ouïghours en Chine continentale. Les dénonciations et manifestations menées par les Ouïghours à l’étranger représentent un affront pour Beijing qui veut sauvegarder ‘l’harmonie et la cohésion sociale en Chine’ et ne pas perdre la face devant le reste du monde; d’où la crainte manifestée par les Ouïghours au Canada quant au contrôle et la surveillance exercés sur eux par les autorités chinoises à travers différentes méthodes.

Le gouvernement du Canada à travers Affaires Mondiales Canada est informé de ces différentes méthodes de dissuasion (menaces sur les familles des Ouïghours au Canada restées au Xinjiang, refus de renouvellement des passeports chinois pour les Ouïghours en dehors de la Chine, le non-octroi de document d’identité aux enfants nés à l’étranger de parents Ouïghours entre autres) et a interpellé à maintes reprises les autorités chinoises pour ces pratiques mais jusque-là sans un réel impact.

Cependant dans ce contexte actuel de tensions politiques et économiques entre le Canada et la Chine avec l’arrestation de la directrice financière de Huawei, il semblerait que le Canada quant à son intervention concrète et ferme par rapport à la situation au Xinjiang n’aimerait pas en rajouter à sa relation déjà tendue avec la Chine. Cette situation délicate dans laquelle se trouvent les autorités canadiennes face à leurs homologues chinoises nous mène alors à se poser la question à savoir si la protection des intérêts politiques et économiques entre les deux pays ne risque pas de prévaloir sur la protection des droits et libertés des populations ici et ailleurs dont le Canada s’est toujours enorgueilli à l’échelle nationale et internationale et s’est fait le grand défenseur.

Récemment, des pressions politiques exercées par des élus sur le gouvernement fédéral ont abouti à un vote au parlement afin de condamner fermement les répressions du gouvernement chinois au Xinjiang et d’accuser la Chine de génocide contre les Ouïghours. Cependant le gouvernement fédéral se veut plus méfiant face à une telle condamnation et voudrait peut-être jouer la dernière carte diplomatique pour des raisons politiques et économiques mais aussi pour la protection de deux citoyens canadiens arbitrairement détenus en Chine depuis plus de deux ans maintenant. Critiqué par des élus par rapport à leur position, le gouvernement fédéral n’a pas condamné la Chine de génocide contre les Ouïghours et s’est désolé de sa mauvaise posture du fait que le Canada a commis un génocide dans le passé; rappelant ainsi le génocide contre les autochtones.

Ce brin d’espoir suscité par des élus canadiens à travers un vote afin de condamner la Chine de génocide contre les Ouïghours pourrait être un exemple pour d’autres pays d’élever la voix face à une pareille situation que vivent les Ouïghours. Cependant, le gouvernement fédéral canadien voudrait s’inscrire dans une approche multilatérale avec ses alliés pour faire pression sur la Chine.

Daouda Cissé est chercheur indépendant basé au Canada. Sa recherche porte sur l’économie politique de la Chine et les relations sino-africaines. Il était chercheur à l’institut d’études chinoises de l’Université de l’Alberta au Canada et au centre d’études chinoises de l’université de Stellenbosch en Afrique du Sud.