Zhang Weiwei, directeur de l’Institut de Chine de l’Université Fudan à Shanghai (Beijing Information) – La Grande Charte du roi Jean sans Terre édictée en 1215 pour faire la paix avec le baronnage anglais était censée protéger les droits de propriété des nobles, mais elle a donné la primauté aux privilégiés, une caractéristique de la démocratie occidentale.

Zhang Weiwei, directeur de l’Institut de Chine de l’Université Fudan à Shanghai

Bien plus tard, l’économiste politique austro-américain Joseph Schumpeter a formulé un modèle élitiste en 1942. Devant l’incapacité des gens à prendre des décisions politiques intelligentes, il était selon lui nécessaire de laisser la gouvernance à des politiciens élus lors d’élections pluralistes, une théorie largement acceptée en Occident.

Vu de Chine, ce type de démocratie est au mieux une démocratie procédurale, souvent très éloignée d’une démocratie substantielle ou d’une démocratie réelle. La démocratie occidentale est aujourd’hui confrontée à des défis de plus en plus nombreux : stagnation du niveau de vie, société divisée, monétisation de la politique, montée du populisme. Elle doit être réformée pour être à la hauteur des attentes de la population.

La Chine pratique depuis longtemps la démocratie populaire. Après la Guerre de l’Opium (1840-42) menée contre la Chine par la Grande-Bretagne, une période d’instabilité prolongée s’est installée. Les puissances coloniales ont envahi le pays et l’ont forcé à payer d’énormes réparations.

Après la Révolution de 1911 qui a renversé la dynastie des Qing (1644-1911), il y a eu peu d’amélioration. En l’absence d’une autorité centrale forte, les seigneurs de la guerre soutenus par des puissances impérialistes se sont affrontés pour le pouvoir et le pays a sombré dans la guerre civile.

La plupart des patriotes aspirant à la renaissance nationale partageaient la conviction que les Chinois devraient être les maîtres du pays. La Révolution d’octobre en Russie a sensibilisé les progressistes au marxisme-léninisme, réalisant que la classe ouvrière et les paysans devaient être mobilisés pour combattre les seigneurs de la guerre et les puissances impérialistes, et ainsi parvenir à l’unité nationale et à l’indépendance.

Lorsque le Parti communiste chinois (PCC) a été fondé en 1921, la plupart de ses membres étaient des intellectuels marxistes. Trois ans plus tard, le PCC a formé une alliance avec le Parti nationaliste (KMT) contre les seigneurs de la guerre. Il y avait deux tendances au sein du PCC, certains se rapprochant du KMT, et d’autres donnant la priorité au mouvement prolétaire urbain tout en ignorant la paysannerie. Cette alliance s’est effondrée après un coup d’Etat du KMT en 1927.

S’appuyant sur ses recherches dans les zones rurales du Hunan, sa province d’origine, Mao Zedong a affirmé que le Parti devait compter non seulement sur les travailleurs mais aussi, de façon plus importante encore, sur les paysans, qui constituaient la grande majorité de la population. Il a appelé le Parti à leur tendre la main, à comprendre leurs besoins et à aider à améliorer leurs conditions matérielles.

A la fin de 1935, après l’arrivée de l’Armée rouge dirigée par le PCC dans la province du Shaanxi au terme de la Longue Marche, Mao proposa un gouvernement représentant non seulement les travailleurs et les paysans, mais toute la nation. Il intégra sa ligne de masse avec le centralisme démocratique de Lénine. Une démocratie populaire à la chinoise a alors pris naissance.

Elle repose aujourd’hui sur trois piliers : la direction du Parti, le peuple en tant que maître du pays, et l’Etat de droit.

Le PCC joue un rôle de leadership car il représente les intérêts généraux du peuple. Il est issu de la longue tradition chinoise d’une « entité dirigeante unifiée » datant de la première unification du pays en 221 av. J. -C, avec une structure méritocratique visant à « sélectionner et élire » les meilleurs et les plus compétents pour gouverner le pays.

La direction du Parti prévient efficacement le populisme stupide, la monétisation de la politique ou les tentatives occidentales de « révolution colorée » en Chine. Il est naïf de supposer que le peuple peut diriger un pays sans qu’aucune organisation n’en assure le leadership.

Les élections doivent être organisées, les procédures établies et les interférences extérieures évitées. C’est ce qu’a accompli le PCC, une organisation de plus de 90 millions de membres (plus que la population allemande), bénéficiant d’une large représentation et d’un grand soutien populaire, et engagée en faveur du bien public.

Quant à l’Etat de droit, il exige d’abord le strict respect de la Constitution. Contrairement à la Grande Charte, la Constitution chinoise stipule que l’Etat doit servir le peuple et « maintenir un système économique fondamental dans lequel la propriété publique est le pilier et diverses formes de propriété se développent ensemble ». Elle ajoute que l’Etat doit protéger à la fois les biens publiques et privés. Plus de 90 % des ménages chinois sont propriétaires, une réalisation remarquable en soi.

Avec l’effondrement de l’Union soviétique, la plupart des Chinois ont pris conscience de l’importance de la démocratie populaire pour la protection de leurs intérêts. Sous l’impulsion de l’Occident, l’Union soviétique avait décidé en février 1990 d’abandonner la direction du Parti et, par la suite, la propriété publique.

Les retombées ont été dévastatrices : le pays s’est désintégré et les richesses ont été pillées, générant des troubles sociaux avec une forte augmentation du chômage et du taux de mortalité.

En Chine, le peuple est le maître et ses intérêts fondamentaux sont protégés. La démocratie populaire est une double garantie sur laquelle reposent la sûreté des biens du peuple et une série d’institutions, allant de la démocratie consultative à tous les niveaux de la vie sociale et politique à l’utilisation la plus répandue au monde d’enquêtes d’opinion sur les politiques publiques, de la sollicitation des avis des citoyens directement via Internet sur toutes les grandes questions politiques à la décision démocratique institutionnalisée, en passant par l’élaboration de plans quinquennaux au niveau national et local. Chaque plan quinquennal passe par des centaines de cycles de consultations à tous les échelons de l’Etat et de la société.

A bien des égards, le succès de la Chine est dû à la qualité de son processus décisionnel et à l’efficacité de l’exécution des politiques, qui rendent l’État beaucoup plus réactif aux besoins de la population que le modèle occidental, comme le montre clairement la lutte résolue de la Chine contre le COVID-19. La plupart des Chinois ont pu ainsi bénéficier de l’essor spectaculaire du pays et connaître l’amélioration la plus rapide du niveau de vie dans l’histoire de l’humanité.

Le modèle chinois n’est pas parfait, mais il surpasse la démocratie américaine à bien des égards. Il n’est donc pas étonnant que les enquêtes Ipsos de ces dernières années montrent qu’environ 90% des chinois pensent que leur pays est sur la bonne voie, soit plus du double du nombre d’Américains ou de Britanniques qui pensent la même chose de leur pays. Pour preuve, l’indice de perception de la démocratie 2020 publié par Dalia Research indique que 73% des Chinois estiment que leur pays est une démocratie, tandis que seulement 49 % des Américains pensent de même des Etats-Unis. –