De project Syndicate, par Jeffrey D. Sachs – Deux poudrières dangereuses, en Europe et en Asie, risquent de pousser les États-Unis, la Russie et la Chine vers un conflit ouvert.

Les crises autour de l’Ukraine et de Taïwan peuvent être résolues, à condition toutefois que l’ensemble des parties respectent les intérêts de sécurité légitimes de chacun. C’est en reconnaissant objectivement ces intérêts que pourra être établie la base d’une désescalade durable des tensions.

Prenons le cas de l’Ukraine. Évidemment en droit de défendre sa souveraineté et sa sécurité face à une potentielle invasion russe, l’Ukraine ne saurait pour autant mettre à mal la sécurité de la Russie elle-même.

L’actuelle crise autour de l’Ukraine est le résultat d’un franchissement des limites à la fois de la part de la Russie et des États-Unis. D’un côté, l’outrepassement russe réside dans l’annexion de la Crimée en 2014, dans l’occupation du cœur industriel ukrainien de Donetsk et de Louhansk, ainsi que dans ses efforts permanents consistant à maintenir l’Ukraine dépendante de la Russie en matière d’énergie, d’intrants industriels, et de marchés.

OTAN

L’Ukraine a légitimement intérêt à s’intégrer plus étroitement avec l’économie de l’Union européenne, et a pour cela conclu un accord d’association avec l’UE. Le Kremlin craint toutefois qu’une adhésion à l’UE ne constitue la première étape vers une Ukraine qui rejoindrait l’OTAN.

De l’autre côté, les États-Unis ont également franchi certaines limites. En 2008, l’administration du président américain George W. Bush appelait à ce que l’Ukraine soit invitée à rejoindre l’OTAN, une arrivée qui établirait la présence de l’Alliance jusqu’à la frontière étendue de la Russie avec ce pays.

Si cette proposition provocatrice a divisé les alliés de l’Amérique, l’OTAN a confirmé que l’Ukraine pourrait un jour être accueillie en tant que membre, soulignant que la Russie ne pouvait opposer de veto à l’entrée de quiconque. Lorsque la Russie a brutalement annexé la Crimée en 2014, l’un de ses objectifs consistait à faire en sorte que l’OTAN ne puisse jamais avoir accès à sa base et flotte navale en mer Noire.

À en juger par les retranscriptions publiques des discussions entre le président américain Joe Biden et son homologue russe Vladimir Poutine ce mois-ci, l’ouverture de l’OTAN à l’Ukraine demeure sur la table. Même si la France et l’Allemagne maintenaient leur menace de longue date consistant à s’opposer à une telle demande d’adhésion, les dirigeants de l’Ukraine et de l’OTAN ont réaffirmé que ce choix d’adhésion n’appartenait qu’à l’Ukraine. Un parlementaire estonien de haut niveau a par ailleurs déclaré que revenir sur le droit de l’Ukraine de rejoindre l’OTAN rappellerait l’amadouement d’Hitler par l’Angleterre en 1938.

Les dirigeants américains favorables au droit de l’Ukraine de choisir sa propre alliance militaire devraient néanmoins réfléchir à la propre histoire de leur pays, un long passé d’opposition catégorique à toute ingérence extérieure dans l’hémisphère ouest. Cette position a été exprimée pour la première fois dans la doctrine Monroe de 1823, puis s’est pleinement manifestée dans la réaction américaine violente face au rapprochement de Fidel Castro avec l’URSS après la révolution cubaine de 1959.

À l’époque, le président américain Dwight D. Eisenhower avait déclaré « Cuba vient d’offrir à l’Union soviétique un instrument au moyen duquel mettre à mal notre position en Amérique latine et dans le monde ». Il ordonnera à la CIA d’élaborer un plan d’invasion, avec pour résultat le fiasco de la baie des Cochons (sous la présidence de John F. Kennedy), qui allumera la mèche de la crise des missiles de Cuba en 1962.

Les pays ne peuvent tout simplement pas avoir pleine liberté dans le choix de leurs alliances militaires, dans la mesure où ces choix sont synonymes de conséquences sécuritaires pour leurs voisins. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Autriche et la Finlande ont toutes les deux sécurisé leur indépendance et prospérité future en ne rejoignant pas l’OTAN, car une adhésion aurait provoqué la colère de Moscou. L’Ukraine doit aujourd’hui agir avec la même prudence.

Les problématiques sont similaires à Taïwan. L’île a droit à la paix et à la démocratie conformément au concept de la politique d’une «seule et unique Chine», qui constitue le socle des relations de la Chine avec les États-Unis depuis l’ère Richard Nixon et Mao Zedong. Les États-Unis ont raison d’avertir la Chine contre toute action militaire unilatérale visant Taïwan, susceptible de menacer la sécurité mondiale et l’économie planétaire. Pour autant, de la même manière que l’Ukraine ne saurait rejoindre l’OTAN, Taïwan ne saurait faire sécession d’avec la Chine.

Or, ces dernières années, certains responsables politiques taïwanais ont flirté avec l’idée d’une déclaration d’indépendance, et plusieurs dirigeants américains ont pris certaines libertés avec le principe d’une Chine «unique et indivisible».

Alors président élu, Donald Trump a ainsi entamé une recul de la part des États-Unis en décembre 2016, en déclarant «Je comprends parfaitement le principe de ‘Chine unique’, mais je ne vois pas pourquoi nous devrions être tenus à ce principe à moins que nous ne concluions un accord avec la Chine sur d’autres sujets, comme le commerce».

De même, le président Joe Biden a ce mois-ci inclus de manière provocante Taïwan dans son « Sommet pour la démocratie« , après que son secrétaire d’État Antony Blinken ait récemment préconisé une «participation active» de Taïwan dans le système des Nations Unies. Ces décisions américaines ont considérablement aggravé les tensions avec la Chine.

Encore une fois, les analystes de la sécurité des États-Unis favorables au droit de Taïwan de déclarer son indépendance devraient se re-pencher sur la propre histoire de l’Amérique. Les États-Unis ont connu une guerre autour de la légitimité d’une sécession, une guerre que les sécessionnistes ont perdue.

Le gouvernement américain ne tolérerait pas que la Chine soutienne un mouvement sécessionniste par exemple en Californie (à l’instar d’un pays européen comme l’Espagne, qui a été confrontée à ce risque de manière réelle au pays basque et en Catalogne).

Les risques d’escalade militaire autour de Taïwan se trouvent exacerbés par la récente annonce du secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, selon laquelle la stratégie future de l’alliance consisterait notamment à contrer la Chine.

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Une alliance créée hier pour défendre l’Europe occidentale contre l’invasion par une puissance européenne aujourd’hui disparue ne saurait être transformée en alliance militaire sous direction américaine contre une puissance asiatique.

Les crises d’Ukraine et de Taïwan peuvent être désamorcées dans la paix et la franchise. L’OTAN doit retirer de la table l’idée d’une adhésion de l’Ukraine, et la Russie renoncer à toute invasion. L’Ukraine doit pouvoir être libre d’orienter ses politiques commerciales comme elle le désire, à condition de respecter les principes de l’Organisation mondiale du commerce.

De même, les États-Unis doivent faire clairement savoir qu’ils s’opposent fermement à toute sécession de Taïwan, et que la réorientation de l’OTAN n’a pas pour objectif « l’endiguement » de la Chine.

De son côté, la Chine doit renoncer à une intervention militaire unilatérale contre Taïwan, et réaffirmer son principe à deux systèmes, que de nombreux Taïwanais pensent menacé de manière imminente, après la répression contre Hong Kong.

Aucune structure mondiale de paix ne peut rester stable et sécurisée si toutes les parties ne reconnaissent pas les intérêts de sécurité légitimes de chacun. Le meilleur moyen pour les grandes puissances d’évoluer dans cette direction consiste à privilégier compréhension mutuelle et désescalade autour de l’Ukraine et de Taïwan.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Jeffrey D. Sachs, professeur à l’Université de Columbia, est directeur du Centre de l’Université de Columbia pour le développement durable, et président du Réseau des solutions pour le développement durable auprès des Nations Unies.

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