Interviewée par Le9, Sheng Keyi, auteure contemporaine de « Un paradis » (Éditions Philippe Picquier), a expliqué que « dans l’ensemble, il y a eu des avancées, bien sûr, par rapport à autrefois » vis-à-vis des conditions de vie des femmes chinoises d’aujourd’hui.

« Mais le chemin vers une libération véritable est encore long. Il faut plus de luttes, plus de gens qui prennent conscience du droit des femmes et les protéger encore davantage, en leur accordant plus de garanties« , a expliqué cette dernière.

« Prenez par exemple, le thème de l’utérus. Ces dernières années, j’ai écrit une sorte de trilogie touchant au corps de la femme, au droit de la femme à disposer de son corps et à procréer. Deux livres sont déjà sortis. J’y montre différentes générations de femmes et les difficultés qu’elles rencontrent avec la procréation: les stérilisations forcées, les ligatures de trompes, l’ablation de l’utérus, les avortements forcés, etc. Vous savez, j’ai grandi à la campagne. J’ai vu trop de femmes dans des situations incroyables. Des femmes qui allaient à l’hôpital pour une stérilisation tubaire et qui, l’opération terminée, n’avaient que les moyens de se faire ramener chez elle en brouette, comme du bétail. Tout cela m’a laissé une impression très forte. Pour moi la sexualité féminine, c’était devenu quelque chose d’effroyable. À ce moment, je m’étais dit que je ne me marierais jamais, que je n’aurais jamais d’enfant, pour ne jamais avoir à subir ce genre d’opération ou ce genre de situation. Ces ombres de l’enfance, planent encore aujourd’hui, c’est pourquoi je veux écrire sur ces sujets. Je n’ai pas encore tout à fait calmé cet effroi »

Sheng Keyi, auteure de plusieurs best-sellers en Chine.

Sheng Keyi s’est attachée à décrire la réalité de la condition féminine, « Un paradis » est son premier roman traduit en français qui évoque entre réalité et imaginaire, un «camp de grossesse» (clinique illégale de mère porteuse).

Concernant la fin de la politique de l’enfant unique, elle explique qu’il y a

« quelque chose d’absurde dans ce processus, un peu comme la méthode du bâton et de la carotte, on utilise l’intimidation puis la gratification pour que vous fassiez des enfants. Une sorte de vision mécaniste de la société qui n’a rien d’humaniste. Aujourd’hui les gens sont éduqués, ils réfléchissent. Quand on a offert la possibilité de faire deux enfants, personne n’a vraiment sauté de joie. Les femmes ont toujours été plus ou moins un instrument aux mains de l’État et du politique. Un jour, il a besoin de vous pour faire des enfants, un autre il n’en veut plus et pose des limitations, peu importe que vous en souffriez ou non ».

Sans enfant, elle explique que

« ça me laisse plus de temps pour l’écriture, mais ce n’est pas vraiment un choix. C’est aussi un peu la conséquence de la planification familiale. Quelque part, je trouve que j’en suis aussi victime. En Chine, si tu ne te maries pas, que tu n’as pas d’enfant, tu es dans l’illégitimité. Si tu as un enfant hors mariage, il n’a pas de statut civil (hukou), il ne peut pas aller à l’hôpital, à l’école, c’est embêtant. Quand j’ai eu la possibilité de faire un enfant, je n’en avais pas la capacité économique. Maintenant ça va mieux, mais j’ai perdu cet enthousiasme. C’est dommage, parce que j’aime les enfants, les animaux, et tout ce qui a cette sincérité ».