« La Chine vue de l’Occident », les clichés revus et corrigés

par | Mar 20, 2015 | OPINIONS

Otto Kölbl, chercheur à l'Université de Lausanne.

Otto Kölbl, chercheur à l’Université de Lausanne.

Dans une interview accordée à Céline Tabou, en 2010, l’auteur Otto Kölbl tente de rétablir la vérité sur les clichés des occidentaux vis-à-vis des chinois et de l’Empire du milieu. Par son expérience et ses connaissances, il met en exergue l’opinion publique chinoise, devenue plus visible sur la scène politique et médiatique.

Vous tordez le cou aux clichés occidentaux vis-à-vis de la Chine, pour quelle raison ?

Il y a principalement deux raisons qui me poussent à tenter de réformer le travail de nos médias sur la Chine. En premier lieu, j’ai passé de très bons moments en Chine, je m’y suis fait de nombreux amis, et je ne supporte pas de les voir furieux ou parfois même en larmes en voyant toutes les sottises que nos médias répandent sur leur pays. La deuxième raison est que malgré mon affinité avec la Chine, je reste un Occidental qui croit en nos valeurs, et qui n’accepte pas que nos médias trahissent ses valeurs et les discréditent non seulement aux yeux des Chinois, mais aussi, de bien d’autres personnes dans le monde entier.

Vous dites que l’opinion chinoise émerge, comment est-ce que vous la définissez ? Et pourquoi s’affirme-t-elle plus aujourd’hui ?

L’opinion publique est toujours très difficile à définir. S’agit-il de ce que les gens pensent ? Ou de ce qu’ils expriment ? Ou de ce qui est exprimé publiquement ? Contrairement à ce que l’on pense en Occident, j’ai l’impression que les Chinois ont toujours eu un esprit critique acéré et un franc-parler décoiffant, mais évitaient de s’exprimer ainsi publiquement. En particulier lors de la Révolution culturelle (1966-1976), ils avaient même peur de s’exprimer en privé.

Si à présent les Chinois s’expriment beaucoup plus librement, aussi bien en privé qu’en public, c’est parce que le pays a connu une période de stabilité qui a éloigné le spectre du chaos. La répression de la libre expression devient alors de moins en moins facile à justifier. En même temps, beaucoup de personnes, même haut-placées, reconnaissent l’importance d’une plus grande liberté d’expression pour assurer une bonne gestion du pays et pour permettre à la créativité de s’épanouir, condition nécessaire pour la suite du développement du pays.

Il y a aussi un outil fantastique qui favorise l’apparition de cette diversité d’opinions dans l’espace public, c’est bien sûr l’Internet. J’ai souvent été témoin de la dynamique formidable qui a émergé en Chine avec l’appropriation d’Internet par de larges cercles de la population. Le contrôle étatique existe bien entendu de même que la répression contre un certain nombre de personnes qui franchissent la « ligne rouge ». Cependant, cette ligne rouge ne cesse de reculer, aussi bien suite à la pression de la population que par une politique voulue par le gouvernement.

Pour les autorités, la lutte contre la corruption est depuis longtemps une priorité. Or, il n’y a que deux armes contre ce fléau: la répression exercée par la justice, qui est toujours brutale, surtout en Chine, et la pression de l’opinion publique. Cette dernière est ainsi devenue un outil dont se servent les autorités.

Les grèves dans certaines grandes usines ces derniers temps en sont un autre exemple. A l’heure actuelle, il est difficile pour les autorités d’imposer un salaire minimum plus élevé, qui est pourtant une condition nécessaire pour le développement du pays. Il est alors bien plus facile de laisser les ouvriers lutter pour leurs droits. Le même raisonnement s’applique aussi à l’écologie et à bien d’autres domaines encore.

Dans le domaine de la liberté d’expression, la Chine a connu un développement fulgurant ces derniers temps. On peut ainsi exprimer son avis personnel, même si celui-ci est passablement critique envers le régime en place. Cependant, ceci ne s’applique que de manière limitée à la liberté d’association. Les exemples ci-dessus montrent qu’au-delà de la simple expression d’opinions, dans certains domaines, on peut de plus en plus organiser des mouvements qui militent contre certains problèmes.

Cependant, si on s’aventure dans le domaine politique, cette liberté n’est pas encore bien grande, l’exemple de Liu Xiaobo l’illustre bien. Il a récemment reçu le prix Nobel de la paix, après avoir été condamné à une longue peine de prison pour avoir rédigé une charte appelant à des réformes politiques. On ne lui reproche pas d’avoir fait des réflexions sur l’avenir politique du pays; beaucoup de personnes le font de manière ouverte. Son « crime » était de commencer à récolter des signatures, ce par quoi il a dépassé le seuil de la liberté d’exprimer son opinion et est entré dans le domaine de l’activisme politique.

De nombreuses personnes bien renseignées, même des personnages travaillant directement pour le régime, commencent à réfléchir à haute voix à un assouplissement de ce dernier domaine que se réserve le parti communiste, mais en annonçant bien qu’il faudra encore une bonne dose de patience avant de voir une réelle libéralisation.

Pourquoi de nombreux observateurs occidentaux et africains qui pensent comme vous, notamment vis-à-vis du Falun Gong, du communisme (pro ou anti d’ailleurs), des droits de l’homme, des libertés, restent-ils minoritaires ?

La Chine vue de l'OccidentParmi les « observateurs« , je ne suis pas sûr d’être dans une minorité. Quand je parle avec des personnes qui ont eu un contact direct avec la Chine ou qui s’y intéressent « de loin« , je trouve très souvent des esprits ouverts qui partagent avec moi une bonne dose de méfiance envers nos médias et une envie de mieux comprendre ce pays lointain, et tous les autres pays du monde.

Si les idées que j’exprime dans mon livre détonnent avec ce qu’on peut lire dans nos médias ou avec ce qu’écrivent nos spécialistes reconnus de la Chine, cela semble être dû au fait que l’immense majorité des « observateurs » ne s’expriment pas publiquement; ils ne font qu’observer, et pour cause. Dès qu’on entre dans le monde de la publication ou des médias, il y a une forte pression tendant à une uniformisation générale, tout en laissant persister une diversité limitée sur certains points.

Le sujet des droits de l’homme est un bon exemple. Parmi les experts dans le domaine, mais aussi parmi les gens qui ont eu un contact direct avec des « pays en voie de développement« , la conception véhiculée de manière uniforme par nos médias est très loin de faire l’unanimité.

Quand une personne « normale » se retrouve parachutée en Chine ou dans un autre pays où la lutte contre la misère et pour la survie quotidienne est encore bien présente, l’importance des droits économiques et sociaux s’impose très vite comme une évidence. Par contre, quand un journaliste, pourtant formé pour bien comprendre des cultures différentes, débarque dans un tel pays, rien ne pourra ébranler sa conception des droits de l’homme uniquement centrée sur les droits civils et politiques. Le fait qu’il suffirait qu’il lise une fois quelques textes fondamentaux comme la Déclaration universelle des droits de l’homme pour se rendre qu’il a tort n’y changera rien. Ceci est un des grands mystères de l’humanité que j’essaie de percer, jusqu’à présent sans succès…

Vous remettez en cause le rôle des médias occidentaux, qui véhiculent une image « déformée », « pessimiste », « alarmiste » de la Chine, pensez vous que les médias occidentaux pourront, un jour, avoir une vision différente de celle véhiculée aujourd’hui ?

Je n’ai aucun doute que nos médias changeront dans un avenir relativement proche. Toute la question est de savoir si ce changement se fera dans la douleur ou tout en douceur.

La Chine et sa population jouent un rôle de plus en plus important dans le monde actuel, et tant que nos médias s’enferment dans leur attitude actuelle, la pression ne cessera de croître. Malheureusement, toute notre relation avec ce pays pâtira de ce conflit, et ceci n’est absolument pas nécessaire. Il vaut donc mieux que nos médias acceptent d’évoluer de leur propre gré, et j’essaie précisément d’œuvrer dans ce sens.

Il ne s’agit pas de demander à nos médias de trahir leurs propres principes. Qu’ils soient critiques et défendent leur valeurs comme les droits de l’homme n’est pas un problème, bien au contraire; en ce faisant, ils peuvent montrer au monde que nous avons d’autres choses à offrir que seulement notre technologie et notre armement supérieurs. Cependant, de nobles causes impliquent une certaine responsabilité, entre autres celle de travailler de manière rigoureuse, et c’est bien cette rigueur qui fait beaucoup trop souvent défaut.

Il arrive beaucoup trop souvent que des Chinois, en consommant nos médias, ne reconnaissant tout simplement pas leur pays dans le discours de nos journalistes, reporters et autres experts de la Chine. Comprendre un pays à l’autre bout du monde, imprégné par une culture tellement différente de la nôtre, n’est bien entendu pas facile. Cependant, quand les erreurs se multiplient et persistent pendant des années, parfois des décennies, et sont répétées inlassablement dans divers médias, on est en droit de se poser des questions et de demander une remise en question.

Suite aux protestations du gouvernement chinois et surtout aux manifestations et mouvements de boycott organisés par des Chinois contre nos médias à l’occasion des Jeux Olympiques de 2008 à Pékin, on a pu constater un assouplissement dans le ton de nos journalistes. On pourrait y voir un premier signe encourageant, mais j’estime que c’est un désastre.

Les informations que nous retrouvons dans nos journaux et sur nos écrans ne doivent pas être dictées par des rapports de force. Que nos médias changechinese dreamnt leur discours parce qu’autrement ils vont se faire taper sur les doigts par nos grandes entreprises qui veulent faire des affaires juteuses sur l’énorme marché chinois est inacceptable. De cette manière, ils finiront par se discréditer également aux yeux des consommateurs occidentaux.

Pour sortir de ce dilemme, il suffirait qu’ils soient plus à l’écoute des nombreux Chinois qui sont bien informés sur leur pays. Il ne s’agit pas de considérer tout ce qui sort de la bouche d’un Chinois comme étant la vérité absolue, mais au moins de tenter de vérifier à l’aide de sources fiables lesquelles de leurs critiques envers nos médias sont justifiées.

Toute la discussion autour de la Chine doit cesser d’être un terrain d’affrontement entre des idéologies que tout oppose, elle doit au contraire être recentrée autour de données solides fournies par des organisations dignes de confiance. Je suis convaincu qu’une telle évolution est nécessaire et réalisable dans un temps relativement court.

Votre livre offre une analyse très différente de celle véhiculée par les médias et les spécialistes de la Chine occidentaux, quelles ont été les réactions face à votre livre ?

Malheureusement, je n’ai pas eu beaucoup de réactions de la part d’Occidentaux. N’étant pas un auteur connu, il m’est très difficile d’inciter les gens à lire mon livre. Je vous remercie pour l’intérêt que vous y portez, cela m’aidera sûrement à atteindre un public plus large.

Par contre j’ai eu beaucoup de réactions très favorables de la part de Chinois. Tous ont relevé que je ne fais pas que « défendre » la Chine, que j’insiste aussi sur les problèmes auxquels ce pays doit faire face et pour lesquels il s’agira de trouver une solution.

Ceci montre bien que l’immense majorité des Chinois acceptent tout-à-fait qu’on critique leur pays, et ils n’apprécieraient pas que nos médias deviennent les porte-paroles du pouvoir communiste. Je ne peux que recommander à nos journalistes qui écrivent sur la Chine de faire relire leurs articles et leurs livres par des Chinois. En écrivant mon livre, j’ai d’ailleurs toujours saisi de telles occasions quand elles se présentaient, et je ne l’ai jamais regretté.

D’ailleurs, à qui est destiné ce livre ?

J’avais deux publics cibles en tête en écrivant mon livre : toute personne intéressée à la Chine et désireuse d’en apprendre plus sur ce pays fascinant, et les journalistes occidentaux. En 2008, plusieurs livres sont parus sur la Chine, et tous ont prédit un proche écroulement de l’économie chinoise, avec toute une série de conséquences désastreuses sur le développement futur de la Chine. J’aurais souhaité qu’au moins un des livres lu par ceux qui nous « informent » ensuite sur ce pays présente un point de vue un peu différent, tout en tentant de remettre en question un certain nombre de clichés bien trop courants.

Si j’ai appris une chose, c’est que le véritable travail commence après la publication d’un livre, quand il s’agit de le promouvoir. Malheureusement, au moment de la sortie du livre, je croulais sous le travail, je vais essayer de m’y mettre maintenant.

Seulement 21 questions, pourquoi ?

Ce livre s’insère dans la collection La Quest¿on de la maison d’édition L’Hèbe, dont tous les livres sont structurés en 21 questions. J’avais tellement de choses à dire que la première version du texte était bien trop longue, et j’ai passé beaucoup de temps à le retravailler pour qu’il rentre dans le schéma de la collection. Pourtant, je ne pense pas que ceci ait nui à la qualité du produit final, bien au contraire. En général, quand on doit se restreindre pour ne pas dépasser une limite de longueur, cela améliore la clarté et la lisibilité.

Peut-on penser une suite, ou un livre plus conséquent sur « La Chine vue de l’Occident« ?

J’ai beaucoup de projets pour l’avenir, dont bien entendu un livre plus conséquent, ou même plusieurs. Dans un premier temps, je concentrerai mes efforts sur un site web, à savoir www.rainbowbuilders.org, qui me permettra de présenter mes idées d’une manière plus interactive et en plusieurs langues. Pour qu’on me « prenne un peu plus au sérieux », je voulais aussi publier quelques articles dans des périodiques scientifiques et avancer sur ma thèse de doctorat, qui porte sur le même sujet.

J’avais aussi songé à écrire un livre destiné au public chinois, non pas pour leur expliquer la Chine, mais pour leur donner quelques tuyaux sur la meilleure manière de communiquer avec les journalistes occidentaux. Puisque ces derniers ne sont pas capables de construire une relation de confiance avec les Chinois, malgré leur formation qui devrait les sensibiliser à cette problématique, il faut peut-être attaquer le problème par l’autre côté. Mais à court ou moyen terme, je vais certainement publier d’autres livres en français.

Propos recueillis par Céline Tabou – 2010

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