mardi, mai 21

« La coopération entre les États-Unis et la Chine demeure possible »

De Project Syndicate, par Joseph S. Nye – Lorsque, voici peu, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, s’est rendu à Pékin, dans l’intention de stabiliser les relations avec la Chine, les questions dont il a discuté avec le président chinois, Xi Jinping, étaient, pour nombre d’entre elles, des questions qui fâchent.

Ainsi Blinken a-t-il mis en garde la Chine sur les livraisons de matériel à la Russie dans la guerre menée par celle-ci contre l’Ukraine et a-t-il désapprouvé les revendications territoriales chinoises en mer de Chine méridionale ainsi que le harcèlement auquel Pékin soumet les Philippines, un allié des États-Unis. D’autres différends concernaient les interprétations données par l’Amérique à la politique d’« une seule Chine » envers Taïwan ainsi que le contrôle des exportations de technologies vers la Chine.

À peu près au même moment, je séjournais à Pékin, en tant que président du « second dialogue » (track two dialogue) sino-américain, dans le cadre duquel des citoyens des deux pays, en accord avec leur gouvernement respectif, peuvent échanger et parler en leur propre nom. Comme ces discussions ne sont pas officielles et que les propos qui s’y tiennent n’engagent pas, elles sont parfois plus libres et plus franches. Ce fut certainement le cas cette fois, quand une délégation de l’Aspen Strategy Group a rencontré un panel réuni par l’influente École centrale du parti à Pékin – la sixième rencontre de ce type entre les deux institutions en dix ans.

Sans surprise, les Américains ont appuyé le message de Blinken sur les questions litigieuses, et les Chinois ont réitéré les affirmations de leur gouvernement. Comme l’a souligné un général chinois aujourd’hui en retraite : «Taïwan est pour nous le fondement des questions fondamentales.»

Les choses sont pourtant devenues plus intéressantes quand le groupe s’est tourné vers l’exploration des domaines possibles de coopération. Le changement de la politique des États-Unis envers le Chine, passée de la main tendue à la stratégie de compétition entre grandes puissances n’exclut pas la coopération dans certains domaines. Pour faire avancer la discussion, nous nous sommes servis de l’analogie avec le football : deux équipes se disputent le match avec acharnement, mais c’est dans le ballon que frappent les joueurs et non pas sur leurs adversaires, et les deux équipes doivent rester dans les limites du terrain.

Faisant assaut de métaphores, certains participants chinois se sont inquiétés que le zèle des Américains à établir des «barrières de sécurité» n’équivaille à doter de ceintures une voiture qu’on laisserait rouler toujours plus vite, mais la plupart tombèrent d’accord sur l’objectif principal : éviter l’accident. Ainsi parvînmes-nous à identifier quatre domaines de coopération possible.

Le premier et le plus évident est le changement climatique, qui menace les deux pays. Si la Chine continue de construire des centrales à charbon, elle n’en développe pas moins rapidement ses sources d’énergie renouvelable et prévoie d’atteindre en 2030 son pic d’émissions de dioxyde de carbone, puis de parvenir en 2060 à la neutralité. Il est indispensable, pensons-nous, de rapprocher ces échéances et, à cette fin, de développer les échanges scientifiques.

La deuxième question est celle de la santé publique mondiale. Les scientifiques affirment qu’il n’est plus désormais pertinent de se demander si une nouvelle pandémie surviendra, mais bien quand elle frappera. Les deux gouvernements ont échoué à contenir le Covid-19 et il en est résulté des millions de morts. Mais plutôt que de se rejeter la faute, nous suggérons de considérer que notre coopération scientifique est parvenue à ralentir la progression du SRAS en 2003 et du virus Ebola en 2014, et d’examiner comment, dans l’avenir, nous pourrions en tirer les leçons.

Sur les armes nucléaires, les Chinois justifient le renforcement rapide de leurs moyens par la plus grande fiabilité des missiles balistiques intercontinentaux et par la vulnérabilité des sous-marins, qui pourrait, quelque jour, fragiliser leur capacité à répliquer s’ils sont frappés les premiers. Ils réitèrent leur opposition traditionnelle à des limitations au titre du contrôle des armements avant que leur arsenal n’ait atteint le niveau de celui des États-Unis et de la Russie. En revanche, ils sont prêts à discuter de la doctrine et des concepts de la dissuasion nucléaire ainsi que de la stabilité stratégique, tout comme de la non-prolifération et des cas difficiles que constituent l’Iran et la Corée du Nord – deux exemples par le passé de coopération entre Pékin et Washington.

La quatrième question était celle de l’intelligence artificielle. À San Francisco, l’automne dernier, Xi et le président des États-Unis, Joe Biden, ont convenu d’entamer des discussions sur la sécurité en matière d’IA – même si leurs gouvernements n’ont pas à cet égard fait à ce jour beaucoup de progrès. Notre groupe reconnaît que la question appelle aussi des discussions confidentielles à huis clos, notamment pour ce qui concerne les applications militaires de la technologie. Comme l’a souligné un général chinois en retraite, le contrôle des armements paraît improbable, mais il y a là une opportunité non négligeable de travailler à une compréhension mutuelle des concepts et de la doctrine, et de ce que signifie le maintien du contrôle humain.

Pour ce qui touche à l’économie, les deux parties conviennent que le commerce bilatéral est mutuellement bénéfique, mais les Chinois se plaignent des contrôles imposés par les États-Unis sur les exportations de semi-conducteurs de dernière génération. Si les États-Unis justifient leur politique au nom de leur sécurité, les Chinois y voient une mesure destinée à entraver la croissance économique de leur pays. Après que le conseiller national à la sécurité, Jake Sullivan, a comparé la stratégie des États-Unis à la construction d’une « haute clôture autour d’une petite cour », nous avons fait remarquer qu’elle n’affectait qu’une petite part de notre commerce total de puces électroniques.

Le sujet des surcapacités de production industrielle et des subventions à l’industrie fut plus délicat. La croissance économique de la Chine s’est ralentie et plutôt que de prendre des initiatives pour renforcer sa consommation intérieure, le pays tente de résoudre par l’exportation ses problèmes actuels (exactement comme il l’a fait dans le passé). Nous avons fait remarquer que le monde, depuis le « choc chinois » du début du siècle, avait changé.

Mais plutôt que de nous résigner à un découplage qui serait défavorable aux deux parties, nous avons convenu de distinguer dans les questions économiques trois catégories. Les questions de sécurité, sur lesquelles nous sommes tombés d’accord pour n’être pas d’accord, occupent une extrémité du segment. Le commerce ordinaire des biens et services, où nous pouvons suivre les règles commerciales internationales, se situe à l’autre extrémité. Au milieu apparaissent la question des aides d’État et celle des surcapacités, où pourraient prendre place des négociations au cas par cas.

Nous avons enfin abordé le sujet des contacts entre nos deux populations, qui ont beaucoup souffert des trois années de restrictions liées à la pandémie et de la détérioration des relations politiques. Moins de mille étudiants américains poursuivent aujourd’hui leurs études en Chine, tandis que 289 000 Chinois sont inscrits dans les universités des États-Unis (bien que le nombre ait diminué de presque un quart par rapport au maximum enregistré). Les journalistes ont aujourd’hui plus de difficultés à obtenir des visas chinois et, des deux côtés, universitaires et chercheurs font état de contrôles plus vétilleux des agents des services d’immigration. Rien de tout cela ne contribue à rétablir un sentiment de compréhension mutuelle.

En cette période de compétition pour la puissance entre les États-Unis et la Chine, nous ne devrions pas attendre un retour à la stratégie de la main tendue qui a marqué le début du siècle. Il est cependant dans l’intérêt des deux pays d’éviter le conflit, et d’identifier quand et où nous le pouvons, les domaines de coopération.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Joseph S. Nye, Jr., professeur émérite à la Harvard Kennedy School, ancien secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis, est l’auteur, pour son ouvrage le plus récent, de of A Life in the American Century (Polity Press, 2024, non traduit).

Copyright: Project Syndicate, 2024.
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