En juin 2012, les internautes chinois se sont émus du sort de Feng Jianmei, jeune mère originaire de la province du Shaanxi enceinte d’un second enfant, forcée à avorter. L’affaire a fait grand bruit obligeant les autorités à réagir, surtout après l’appel lancé par quinze intellectuels  à en finir avec une politique jugée contraire au « droit universel à se reproduire ».

« Faites du bon travail au planning familial pour promouvoir le développement économique ». Affiche de Zhang Zhenhua, 1986

Des règles strictes

Feng Jianmei, âgée de 23 ans, mère d’une petite fille de 6 ans, était enceinte de sept mois, lorsqu’elle est obligée d’avorter. En effet, cette dernière ne possédant pas le bon « hukou » (permis de résidence), la jeune femme, originaire de Mongolie intérieure, devait payer une amende de 40.000 yuans (4.800 euros), imposée par le planning familial de Zhenping.  Cela « représentait quatre ans de salaire, nous n’avions pas les moyens de payer« , a expliqué son mari Deng Jiyuan, à RFI.

A la campagne, la règle veut qu’une famille peut avoir un second enfant, si le premier a moins de 5 ans, auquel cas, la femme doit avorter.  L’histoire aurait pu rester anodine comme tant d’autre, mais le post de Deng Jiyuan, sur les réseaux sociaux, a entraîné une vague d’indignation.

Ce dernier a publié des photos émouvantes de son épouse étendue sur un lit d’hôpital au côté de son fœtus mort-né. Plusieurs jours après l’avortement, le mari de Madame Feng a affirmé au micro de Radio France International : « Mon épouse ne cesse de pleurer, j’espère que les responsables de cet homicide seront punis« .

Le malheur de ce couple a été ressenti par des familles ayant vécu la même situation. Ainsi, plusieurs personnes ont témoigné sur les réseaux sociaux, comme Ainini-E, qui a expliqué que ses « deux tantes ont été forcées d’avorter à sept et neuf mois« . Un internaute du nom de « Kuangjuan« , a expliqué que « dans les années 1990, partout où les cadres du planning familial sont allés, le sang a coulé comme les fleuves« .  D’autres postent sur internet les deux caractères « Mou Sha« , qui signifient « Un meurtre« .

Un effet boule de neige

Face aux réactions, les autorités ont dans un premier temps rappelé que les femmes enceintes dans de telle situation devaient être « convaincues d’avorter » par les officiels et non « forcées d’avorter« . Par la suite, trois des cinq responsables du Planning familial ont été « suspendus ». Des décisions qui n’ont pas apaisé la colère populaire, ce qui a contraint les autorités locales à indemniser la jeune femme et son mari. Le couple a reçu 70.600 yuans (9.000 euros).

« La signature d’un accord signifie qu’aucune des parties ne doit soulever de questions sur cette affaire« , a annoncé l’agence Xinhua. L’affaire a relancé le débat sur la politique de l’enfant unique. Des chercheurs ont appelé récemment à « sa suppression, au nom des réalités économiques, afin d’atténuer l’impact du vieillissement de la population et le déclin du nombre de personnes en âge de travailler« , a révélé The New Yorker. En effet, le 5 juillet, quinze intellectuels chinois ont cosigné une lettre appelant leur pays à en finir avec une politique jugée contraire au « droit universel à se reproduire« .

Pression sur les parents

Suite à ces révélations, Feng Jianmei et sa famille, ont été victimes d’une campagne de persécution organisée par les autorités locales. Des foules ont été mobilisées pour manifester, brandissant des calicots rouges qualifiant la jeune femme et sa famille de « traîtres à la nation » pour avoir parlé à des journalistes. Une banderole appelait à les « tabasser » et à les « expulser » de Zhenping.

Certains internautes ont affirmé que le gouvernement de Zhenping avait aussi mobilisé une « armée de commentateurs du Web« , pour injurier Feng Jianmei. Affecté par cette déferlante de haine, Deng Jiyuan disparait durant une semaine, laissant penser à sa famille qu’il avait été kidnappé par les autorités.

Cependant, ce dernier avait décidé de quitter son village de la province du Shaanxi en cachette pour rejoindre la capitale, Pékin. A la seconde tentative, il parvient à partir. Mais, « la première fois, il a été suivi par des véhicules qui l’ont contraint à faire demi-tour« , a expliqué son avocat, maître Zhang Kai, à Radio France International. A sa sortie de l’hôpital, Feng Jianmei est surveillée en permanence par une dizaine de personnes jours et nuits. Les contrôles ont également été renforcés autour de ses proches.

Un calvaire non isolé

L’avocat de Deng Jiyuan a reçu de nombreux coups de téléphone, comme « une femme qui a été contrainte d’avorter à 8 mois dans la province du Fujian« , a-t-il expliqué à RFI. Tout comme les visites de journalistes étrangers qui s’enchaînent et à qui il a expliqué que les agents du planning familial avaient d’abord demandé 100.000 yuan, (près de 12.500 euros), pour être autorisé à avoir un deuxième enfant. Par la suite, ils sont descendus à 40 000 yuan (5 000 euros).

Près de 330 millions d’avortements ont été pratiqués en Chine en quatre décennies, entre 1971 et 2010, selon des chiffres officiels fournis par le ministère de la Santé, en mars 2013. Le nombre a explosé avec la mise en place de la politique de l’enfant unique, au début en 1979.  En dix ans (1982-1992), le nombre d’avortements a atteint plus de 10 millions par an. Avec des pics de plus de 14 millions en 1983 et 1991, ont indiqué les autorités.

Le gouvernement a tenu à jouer la transparence, après l’affaire Feng Jianmei. Suite à cette affaire, le débat sur la politique de l’enfant unique a été relancé et la Commission nationale de la population et le planning familial ont fusionné avec le ministère de la Santé. En raison, des accusations de corruption et de méthodes brutales, comme les avortements forcés.

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