Études de l’IFRI, Janvier 2021 – Après plus de 60 ans de recherche et d’innovation erratiques, la République populaire de Chine (RPC) est aujourd’hui une puissance spatiale complète, disposant d’un accès autonome à l’espace extra-atmosphérique et à l’exploration de l’espace lointain.

Fusée Longue Marche

La Chine est actuellement sur le point de construire son propre laboratoire spatial en orbite basse, potentiellement le seul opérationnel dans quelques années. Au cours de l’été 2020, elle a lancé une ambitieuse mission vers Mars, qui devrait lui permettre de rattraper les autres pays dans l’exploration de la Planète rouge. Elle fait également de rapides progrès dans son programme d’exploration lunaire.

En janvier 2019, Pékin a réalisé sa « première première mondiale » en alunissant une astromobile sur la face cachée de la Lune. Et en décembre 2020, elle a réussi une mission des plus délicates en prélevant des échantillons lunaires et en les rapportant sur Terre. Ses ambitions sont maintenant d’établir une base sur la Lune à l’horizon 2030. Plus près de la Terre, bien qu’à un stade encore relativement précoce, plusieurs projets chinois de constellations de satellites en orbite basse sont en développement, pour étendre la couverture Internet mondiale. Ainsi, la RPC n’est plus un outsider dans le domaine spatial, mais un véritable compétiteur des grandes puissances établies, y compris les États-Unis, bien qu’elle accuse encore un certain retard en termes de technologies et de moyens.

La doctrine spatiale chinoise repose sur trois piliers principaux : le développement national, l’autonomisation militaire et la compétition entre grandes puissances. Les deux premiers ont guidé le développement spatial de la Chine dès le début du programme, tandis que le troisième est une caractéristique qui s’est particulièrement intensifiée au cours de la dernière décennie. L’espace a été pleinement intégré dans le « rêve chinois de grande renaissance de la nation chinoise », cher au secrétaire général Xi Jinping. Il doit contribuer à faire de la RPC la « grande puissance technologique » mondiale d’ici 2049.

Le paysage institutionnel du spatial en Chine est intéressant à étudier, notamment parce qu’il n’est pas tout à fait ce qu’il paraît. L’agence spatiale chinoise, la CNSA, est en réalité une vitrine pour la coopération internationale, tandis que la prise de décision proprement dite se trouve au sein de l’Administration d’État pour la science, la technologie et l’industrie pour la défense nationale (SASTIND), ainsi qu’au sein de l’Armée populaire de libération (APL), et en particulier de la Force de soutien stratégique. C’est cette dernière qui opère la plupart des systèmes spatiaux en Chine (centres de lancement, station de surveillance de l’espace…). D’autres acteurs jouent un rôle déterminant, tels que les industries d’Etat aérospatiales, CASC et CASIC, ainsi que l’Académie chinoise des sciences et le monde universitaire plus largement.

Le secteur commercial de l’espace est très dynamique en Chine depuis ces cinq dernières années, ce qui pousse nombre d’observateurs à l’appeler « new space », sur le modèle américain. L’industrie spatiale commerciale chinoise cherche à stimuler l’innovation et créer de nouveaux canaux de financement. Cependant, le Parti communiste conserve un contrôle strict sur toutes ces activités. Aussi, la « libéralisation » du secteur est plutôt limitée et la concurrence entre les petits acteurs privés et les géants étatiques est toute relative.

Enfin, un domaine dans lequel Pékin est de plus en plus actif sont les forums internationaux de la gouvernance de l’espace. Maintenant que la Chine est une puissance spatiale majeure, elle entend peser dans les négociations et tirer le meilleur parti du droit international régulant l’espace extra-atmosphérique. Deux sujets l’intéressent particulièrement : l’exploitation des ressources dans l’espace et l’arsenalisation de l’espace.

Les conflits politiques sur Terre concernant le domaine spatial ont tout lieu de s’intensifier dans les années à venir. Outre le renforcement de la fierté nationale et du prestige international, l’espace est un domaine stratégique où Pékin doit combler le fossé technologique avec les États-Unis et où il recherche les vulnérabilités américaines. Dans ce contexte de rivalité croissante, une question demeure : quel rôle jouera l’Europe dans le paysage spatial de demain ?

Marc Julienne est chercheur, responsable des activités Chine à l’Ifri depuis 2020. Ses travaux portent principalement sur la politique étrangère, de sécurité et de défense en Chine, ainsi que sur la politique intérieure et l’évolution de l’appareil de sécurité nationale chinois. Il poursuit par ailleurs une thèse de doctorat à l’Inalco, portant sur les stratégies chinoises de lutte contre le terrorisme. Il est pour cela rattaché à l’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE / UMR 8043, Inalco/université Paris Diderot/CNRS).