Par Diop Alhassane – « Mbaye chinois », un surnom de jeunesse annonciateur de son destin fabuleux dans ce pays auquel il est à jamais lié. Pour y avoir épousé une citoyenne qui lui a donné deux enfants, ce jeune sénégalais constitue par ailleurs un modèle de réussite pour le moins énigmatique.

Ababacar Niang

Prodigieux touche à tout, ses congénères s’inclinent devant tant d’audace. A moins de 40 ans, il tient déjà plusieurs cordes à son arc qui vont du trader au restaurateur en passant par le consultant ou encore l’entrepreneur.

Chemin faisant, énergie juvénile et maturité du second âge s’unissent en diphtongue pour lui ouvrir les portes du sélectif Bureau International de Médiation de Yiwu. Affichant l’altruisme légendaire que beaucoup lui reconnaissent, cette expérience quasi-inédite viendra sans doute dynamiser davantage les relations sino-africaines d’après pandémie de COVID-19

Pourquoi êtes-vous venu en Chine ?

En mai 2013, avec un ami, nous avions monté un projet d’équipement de toutes les ASC du Sénégal d’un montant de 2 milliards de francs CFA (3 millions d’euros). L’ayant proposé à l’ONCAV qui l’avait approuvé, je décidai de prendre les devants en venant en Chine pour avoir le meilleur rapport qualité – prix bien avant le financement par une banque de la place. Malheureusement, notre garant eut des problèmes avec la justice, ce qui fit tomber le projet à l’eau. Alors que je m’y trouvais déjà, j’ai pu voir du pays et déceler des opportunités d’affaires. Il est vrai que la Chine ne m’était pas étrangère car j’eus par le passé à y commander des machines d’ensachage d’eau.

Quelles sont les activités de Touba Global Services ?

Le groupe TGS est un consortium de quatre entreprises entre Shanghai, Yiwu et Dakar. A Shanghai, nous faisons de la consultance en commerce international. A Yiwu, on fait de l’import-export. Nous aidons les commerçants qui y viennent dans l’achat de leurs marchandises et le chargement de leurs conteneurs. En plus de cette activité, il vient de s’y ajouter une nouvelle entreprise dénommée Touba Catering Company Ltd & Co. Il s’agit d’un café – restaurant ouvert pour promouvoir la culture sénégalaise à travers son art culinaire d’une part, et le Café Touba qui est bien aimé au Sénégal. Nous voulons réellement faire la promotion de ce type de café en Chine. Nous ne nous fixons pas de limites dans notre ambition d’expansion.

Comment êtes-vous entré dans le Bureau International de Médiation de Yiwu ?

Il faut savoir qu’on m’avait proposé ce poste depuis deux ans. Toutefois, il se trouve qu’il était occupé par un autre sénégalais, qui est une personne de référence, faisant partie de celles qui nous ont montré la voie de la réussite. Ignorant les raisons qui lui ont fait quitter l’organisation, je ne pouvais accepter ce poste de peur de me mettre en mal avec mes compatriotes en Chine. Par conséquent, j’avais fait la sourde oreille pendant longtemps. Dernièrement, ayant visité les locaux du Bureau avec une autorité sénégalaise, ils sont revenus avec insistance sur leur demande et après réflexion, j’ai fini par accepter de devenir un député de médiation. Mon objectif est de servir les étrangers, dont les africains et en particulier, les sénégalais en Chine. Précisons que le Bureau de médiation est un démembrement du ministère de la justice chinoise. Par conséquent, l’intégrer n’est pas une chose facile.

En quoi consiste votre travail de député de médiation ?

D’abord, il faut comprendre qu’ils nous forment comme des avocats. Chaque semaine, nous avons deux à trois séances de formation avec des autorités chinoises. Pour vous donner un exemple, nous avons récemment fait une session de formation avec un membre du cabinet du Ministre de la justice chinoise. Cela portait sur le contrat. Quels sont les types de contrats qui existent en Chine ? Comment rédiger un contrat ? Comment gérer les conflits entre client et fournisseur? Il y a donc un vrai apprentissage qu’on y reçoit. Mon rôle est de faire de la médiation en cas de problème entre un client étranger francophone et un fournisseur chinois. Dans pareille situation, il me faut d’abord saisir le dossier, l’exploiter pour bien comprendre ses contours pour ensuite appeler le fournisseur chinois. Il est un adage qui dit qu’un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais procès. Dès lors, il nous appartient d’appeler les parties prenantes à la table de négociation pour trouver une issue satisfaisante pour tout le monde. Pour vous donner une idée de notre impact, nous avons pu étendre notre champ d’action à toute la province du Zhejiang. Par ailleurs, nous avons la possibilité d’offrir notre médiation en ligne en cas de litige dans les grandes villes de la Chine comme Pékin et Shanghai. Tout cela, nous le faisons pour que les problèmes n’atterrissent pas au tribunal.

C’est connu que vous êtes mariée à une chinoise, cela a – t – il facilité votre intégration dans la société chinoise ?

D’une part, cela a facilité mon intégration car j’ai pu en finir avec les problèmes cycliques de renouvellement de visa qui sont contraignants au point d’empêcher toute concentration sur mon travail. Ainsi, épouser une chinoise m’aura permis de me débarrasser de ce lourd fardeau. Tout de même, cela n’enlève en rien le mérite de mes efforts d’intégration. Voyez-vous, dès mon arrivée, je me suis payé un manuel d’apprentissage de la langue alors que je ne m’étais pas encore inscrit à l’école. De surcroit, je lisais énormément pour comprendre les dynamiques et réalités du pays. Ce sont ces efforts combinés qui ont facilité mon intégration. En plus, j’ai eu la chance de beaucoup voyager à travers la Chine. D’ailleurs, je puis affirmer que je connais le pays mieux que mon épouse. Je dirais donc que c’est mon amour personnel pour la Chine qui a facilité mon intégration dans ce pays. Figurez-vous que depuis tout petit, alors que je ne songeais même pas à mettre les pieds un jour en Chine, mes amis d’enfance me surnommaient « Mbaye Chinois ». Je me permets de louer dès lors la baraka contenue dans leurs paroles.

Quelle est votre analyse des derniers remous concernant les africains de Guangzhou ?

Ce problème est très complexe. Il faut bien voir qu’il y a Guangzhou d’un côté et la Chine de l’autre. Personnellement, j’ai eu la chance d’avoir vécu à Guangzhou. Je dois à la vérité de reconnaitre que toutes les récriminations de nos compatriotes sont fondées. Toutefois, notre comportement y est pour beaucoup car beaucoup parmi les africains de Guangzhou ne se respectent pas eux-mêmes. Dès lors, ils ne peuvent réclamer respects et considérations d’autrui. En arrivant à Yiwu – en provenance de Guangzhou -, on est tenté de penser qu’on a dû changer de planète tellement les africains d’ici sont corrects et respectent la loi. En conséquence, les citoyens d’ici sont obligés de nous respecter.