asialystLa Chine est aujourd’hui en phase d’atterrissage économique. Le rythme de la croissance diminue régulièrement depuis dix ans. La surabondance d’investissements en infrastructures et équipements productifs peine désormais à se traduire par des gains de productivité.

Cette perte d’efficience implique de basculer d’un modèle de croissance productiviste reposant sur les exportations à faible valeur ajoutée à une économie centrée sur la consommation intérieure et les services. Mais le moteur économique chinois, nourri pendant plusieurs décennies d’une main-d’œuvre à bas coût, peine à modifier son modèle productif. La Chine semble enlisée dans le « piège du revenu intermédiaire ».

Dans ce contexte, l’innovation apparaît comme le principal vecteur de transformation économique, social et écologique. Alors que la dynastie des Qing, à la fin du XVIIIe siècle n’a pas su s’engager dans la voie de la première révolution industrielle, celle du charbon et de la vapeur, la Chine contemporaine entend dépasser son statut d’atelier du monde pour devenir un catalyseur de l’innovation.

Une croissance « fondée davantage sur la transpiration que sur l’inspiration »

standardIl faut revenir à l’ADN même du modèle qui a porté la croissance de la Chine pour prendre toute la mesure du challenge à relever. L’émergence économique chinoise a suivi un scénario commun à de nombreux pays en voie de développement. Plutôt que de devoir faire face à un mur technologique infranchissable, la Chine a importé le savoir-faire de l’étranger mettant en contrepartie à disposition des investisseurs extérieurs son immense réservoir de travailleurs agricoles sous-employés.

Toute la politique chinoise de ces dernières décennies a consisté à favoriser le transfert de main-d’œuvre du centre du pays vers les « zones économiques spéciales », situées dans les régions côtières. Ces espaces circonscrits, bénéficiant d’avantages fiscaux, ont vu affluer les investissements directs étrangers, d’abord dans le domaine du textile puis très vite dans celui de l’électronique.

La Chine s’est insérée avec succès dans la division internationale des processus de production en important des intrants technologiques et en les assemblant. Toutefois, malgré ce succès industriel, la valeur ajoutée locale reste très faible. La puissance industrielle repose encore sur l’assemblage de biens de consommation standardisés, d’entrée ou de milieu de gamme ; là où le faible coût de la main-d’œuvre confère l’avantage concurrentiel le plus important.

Or cette compétitivité tend à disparaître en raison de la flambée des salaires. Entre 2005 et 2013, le salaire minimum moyen est passé de 44 à 210 dollars. Le contexte de vieillissement démographique est également de moins en moins compatible avec l’idée de pays atelier du monde.

Cette évolution pénalise les exportations. Alors même que le pays est devenu le premier exportateur mondial en 2009, l’excédent commercial est passé de 9% du PIB en 2007 à 3% en 2014. Les investissements directs étrangers diminuent également, tandis que s’amorcent les prémisses d’un mouvement de relocalisation de la production dans les pays développés.

La baisse tendancielle du taux de profit en Chine est l’un des symptômes de la dégradation de son modèle de développement économique. Elle s’explique par l’essoufflement du processus de rattrapage technologique et capitaliste dont la Chine a bénéficié dans le passé. La baisse de productivité du capital n’est plus compensée par une hausse équivalente de la productivité du travail – c’est là que les économistes parlent de piège des revenus intermédiaires.

L’innovation comme vecteur de transformation économique

Le pouvoir chinois est aujourd’hui face à un impératif de transformation structurelle majeure. Il s’agit de passer d’une croissance extravertie, basée sur des entreprises industrielles bénéficiant d’une main-d’œuvre bon marché, à un modèle autocentré reposant sur l’innovation et la consommation intérieure.

Jia Jia, premier robot interactif.

Jia Jia, premier robot interactif.

Le challenge est de taille car il faut pouvoir progressivement abandonner les activités à faible valeur ajoutée en investissant dans l’économie de la connaissance. Or l’innovation provient encore principalement de l’obligation faite aux multinationales étrangères de transférer leurs technologies. Au-delà de ce rattrapage, les planificateurs centraux souhaitent faire de la Chine le moteur mondial de l’innovation.

Les investissements en recherche et développement, en pourcentage du PIB, ont progressé de 0,5% en 1995 à 2% en 2014. L’objectif est d’atteindre 2,5% en 2020, soit un niveau équivalent à celui de l’Union européenne. Le plan gouvernemental « Made in China 2025 », annoncé en mai 2016, prévoit ainsi de concentrer les investissements vers dix secteurs de haute technologie, dont les technologies de l’information, la robotique, l’aérospatiale, le ferroviaire et les véhicules électriques.

La robotisation des lignes de production apparaît comme une priorité dans la mesure la Chine perd peu à peu de sa compétitivité au profit des pays d’Asie du Sud-Est à faible coûts manufacturiers. Mais alors même que le pays s’équipe massivement dans le domaine de la robotique industrielle de pointe, le retard à rattraper reste grand : le ratio robots/travailleurs en 2014 y est 10 fois plus faible (36 robots pour 10 000 travailleurs) qu’au Japon (314 pour 10 000) ou en Corée du Sud (478 pour 10 000). Et là, seulement 1/5 des unités productives installées sont aujourd’hui de conception locale.

Au-delà des gains de productivité, l’innovation est également en mesure de limiter le stress environnemental. Le gouvernement en est d’autant plus conscient que les préoccupations environnementales et sanitaires ont pris une dimension sociale. Les scandales alimentaires et le brouillard de particules polluantes enveloppant les métropoles chinoises sont autant de manifestations évidentes de la tension écologique. La Chine semble avoir pris la mesure de l’urgence avec des investissements en énergies renouvelables quasiment deux fois supérieurs à ceux des États-Unis.

Les capacités renouvelables (hydroélectricité comprise), sont passées de 11 % du mix énergétique en 2011 à 18 % en 2015. La Chine, plus gros pollueur de la planète (27 % des émissions mondiales de CO2), est en phase de décarbonisation. Alors que ses émissions de CO2 augmentaient de 6,7 % chaque année depuis 10 ans, leur croissance est tombée à 1,2 % en 2014. Et en 2015, elle devrait même être négative. Autre élément structurant de l’émergence d’un marché intérieur : l’innovation numérique. Vecteur de fluidité, de transparence et de simplicité, les ventes au détail sur Internet devraient représenter d’ici 2020, 40 % des transactions de détail.

La Chine est ainsi sur la voie d’une transformation radicale portée par l’innovation. Mais celle-ci ne se fera qu’à condition de considérer la société civile comme une force de proposition plutôt qu’un danger à contenir. L’autoritarisme se mariait bien avec la nécessité d’attirer les capitaux étrangers en quête d’une base de production à bas coûts. A l’inverse, la construction d’une économie de la connaissance et de l’innovation implique une ouverture politique. Reste à savoir si la Chine saura négocier ce virage réformateur.

 

asialystÉcrit par Bertrand Hartemann pour Asialyst, média d’information de qualité, d’analyse et d’enquête consacré à l’Asie. Indépendant et au contenu original, le site est destiné aux passionnés du continent asiatique et aux professionnels, qui y trouveront une information ciblée et du recul sur les événements. Asialyst s’appuie sur une équipe de correspondants, tous expérimentés, basés dans les grandes villes d’Asie. La parole est aussi donnée aux experts : chercheurs, femmes et hommes d’entreprise, ingénieurs ou étudiants. Le site permet également de partager le vécu de celles et ceux qui évoluent en Asie depuis longtemps.