Par Amadou Keita – À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se présentaient comme la puissance absolue au monde. Ils possédaient des réserves alimentaires et capitaux suffisantes, et une puissance militaire sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Dans ce contexte, leur intérêt national s’est mondialisé. Et le pays s’est mis a utilisé son leadership hégémonique pour façonner un nouvel ordre économique mondial pour répondre à ses intérêts nationaux.

Vu qu’après la Première Guerre mondiale des blocs économiques fermés ont été mis en place et ont, par la suite, provoqué la montée de l’extrémisme nationaliste, alors après la Seconde Guerre mondiale, en 1945, les élites de la politique étrangère américaine ont cherché à utiliser la nouvelle hégémonie américaine pour créer un ordre international fondé sur l’interdépendance économique, un multilatéralisme conditionnel et institutionnellement lié, et des réseaux d’alliances stratégiques sous leur direction. Ces réseaux leur permettaient d’empêcher militairement l’expansionnisme soviétique, mais aussi de ralentir la concurrence géopolitique d’autres puissances comme le Japon ou l’Europe occidentale. La promotion de l’ordre international libéral (OIL) a permis donc aux États-Unis, après la défaite du bloc soviétique (Est) en 1989, d’unipolariser les relations internationales sous leur commande et d’imposer le dollar américain comme monnaie d’échanges du système financier international.

Le dollar comme instrument de l’hégémonie coercitive américaine

En tant que protecteur, à travers leur monnaie, d’un marché international ouvert et intégré, l’État américain règne en maitre absolu dans les relations internationales. Le dollar comme monnaie d’échange du système financier international lui donne des avantages positionnels. Ce billet vert utilisé comme monnaie mondiale par défaut, permet à l’État américain d’accuser des déficits courants de plus en plus importants sans avoir à se soucier des réserves de change. Cela fait de facto la Réserve fédérale du pays la banque centrale du monde, ce qui lui donne le luxe de fixer unilatéralement les coûts d’emprunt pour le reste de l’économie mondiale. C’est cette forme d’hégémonie du dollar, et le privilège exorbitant qu’elle confère à l’État américain, qui a contribué à informer toute une série de chercheurs sur le déclin économique américain, notamment en ce qui concerne la montée en puissance de la Chine et l’internationalisation potentielle du renminbi chinois, mais aussi et surtout l’apparition d’une nouvelle version de monnaies ; la cryptomonnaie.

Selon ce récit décliniste, si le dollar perd son statut de monnaie de réserve internationale, d’autres aspects de l’hégémonie américaine, notamment sa primauté militaire mondiale, commenceront à s’effriter alors que d’autres monnaies se disputeront le leadership monétaire international. En bref, le rôle de monnaie de réserve du dollar est essentiel à la prééminence géopolitique de l’Amérique et si elle perd ce statut, l’hégémonie américaine sera littéralement inabordable.

L’hégémonie du dollar a également de profondes implications géopolitiques. Les États-Unis peuvent financer leurs opérations militaires à l’étranger avec des dollars fraîchement imprimés, en grande partie à volonté. Entre 2003 et 2008, par exemple, le plus grand transfert aérien de devises de l’histoire du monde a vu la Réserve fédérale américaine imprimer et expédier 40 milliards de dollars en espèces en Irak pour aider à financer la guerre contre Saddam Hussein.

Au cours des deux premières années seulement, les envois comprenaient plus de 281 millions de billets pesant au total 363 tonnes, selon le journal américain cairn. La domination du dollar a donc fait en sorte que les importations, les dettes et les opérations politico-militaires à l’étranger pourraient toutes être payées avec des billets verts produits par l’État américain, qui pourrait en même temps orienter sa gestion macroéconomique intérieure exclusivement sur les conditions qui prévalent aux États-Unis sans aucune contrainte extérieure significative.

Plus intéressant encore, la liquidité en dollars signifie que les investisseurs continuent à utiliser les régimes monétaires américains même dans le contexte d’une grande instabilité économique mondiale. Par exemple, lors de la crise financière mondiale de 2008, non seulement nous n’avons pas assisté à une fuite des régimes financiers et monétaires américains, mais nous avons en fait vu l’inverse : une fuite mondiale de capitaux vers les marchés de la dette américaine, au point que dans certains cas, les obligations du Trésor américain avaient des taux d’intérêt négatifs. En bref, l’hégémonie du dollar et ses privilèges permettent aux États-Unis d’externaliser les crises majeures grâce à leur capacité unilatérale à modifier leurs taux d’intérêt, à forcer d’autres États à s’adapter en conséquence et à financer l’hégémonie géopolitique à bon marché.

Mais l’avènement de la nouvelle technologie favorisant l’apparition des cryptomonnaies semble mettre un terme à cette suprématie américaine.

Fin de la suprématie monétaire américaine

Depuis 2008 le monde connait une évolution fulgurante dans le domaine de l’internet. Des nouveaux appareils intelligents font leur apparition sporadique. En même temps des spécialistes, dans tous les domaines, font parler leurs génies créatifs pour démocratiser tous les aspects de la vie sociale et économique. Les internationalistes politiques et économiques ne sont pas en marge de cette mutation du monde. C’est dans cette foulée qu’en 2009, le monde connait l’apparition de la première monnaie digitale, le Bitcoin.

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Une cryptomonnaie gérée par une technologie appelée Chaine de Blocs, qui permet les échanges économiques de personne en personne, d’une manière vérifiable et sécurisée, sans la surveillance d’un État particulier et sans l’entremise d’aucune banque. Une révolution monétaire que, dans un premier temps, les grandes puissances et les services bancaires du monde vont condamner et s’opposer à son émergence. Car cette révolution fait perdre aux États et aux banques les taxes sur les transactions financières.

Effrayée par la puissance nuisible de cette innovation, en 2013 la Chine interdit l’utilisation de toutes les cryptomonnaies sur son territoire. Mais trois ans plus tard, après avoir réalisé l’importance de cette monnaie dans les échanges internationaux dirigés par une Amérique qui peut à tout moment utiliser sa monnaie pour imposer des sanctions internationales à un autre États, en 2016, la Chine annonce officiellement la création de sa cryptomonnaie nationale intégrée et gérée par sa banque centrale. Cette monnaie permettra alors à la Chine de commercer avec n’importe quel pays du monde sous sanctions internationales américaine.

Au même moment, en 2014, les États-Unis infligent des sanctions internationales à la Russie après son invasion de l’Ukraine. Conséquences, la Russie décide de rejoindre la Chine en digitalisant son Rouble, pour contourner les sanctions économiques américaines. L’objectif pour la Chine et la Russie est de détruire la suprématie américaine sur le monde garantie par son dollar. Cela envoie un message fort aux États sous sanctions américaines. A partir de cet instant-là, le problème de cryptomonnaie devient incontournable dans les questions géopolitiques internationales.

En décembre 2017, le Venezuela annonce la création de sa cryptomonnaie nationale, le Petro ce, avec l’appuis des techniciens Russes. Cette décision permettra au Venezuela aussi de commercialiser son pétrole qui, jusque-là sous sanctions internationales américaines.

Juste quelques mois plus tard, en mai 2018, l’Iran et la Russie annonce officiellement qu’ils vont désormais faire leurs échanges économiques en cryptomonnaie pour contourner les sanctions internationales. Cette déclaration officielle était une manière pour les deux pays de lancer un appel à tous les pays sous sanctions internationales américaines de se rallier à cette nouvelle technologie qui permettra de renverser les États-Unis sur la tête du système financier international. Et cet appel du président Russe et Iranien, ce n’est pas seulement les États classiques qui entendirent.

En janvier 2019, Facebook annonce la création de sa propre cryptomonnaie Libra, qui deviendra par la suite Le DIEM. Facebook permettra alors à ses 2 milliards d’abonnés de toutes les nationalités confondues de faire des échanges économiques sans frais de taxes de transaction bancaire. Cette implication des entreprises privées comme Facebook dans cette course est un signal fort pour les pays sous-développés.

Les pays pauvres face à leur destin

Les pays sous-développés avec leurs maigres moyens de sources de revenus payeront chers s’ils se laissent devancer par des entreprises privées comme Facebook dans la création de cette monnaie digitale. Prenons l’exemple d’un pays africain, comme la Guinée, qui a enregistré plus de 3 millions d’internautes entre 2011 et 2018, avec une croissance d’abonnés téléphoniques de 180% dans la même période. Si tous ces abonnés guinéens faisaient leurs transactions financières sur Facebook sans passer par un service bancaire national, cela ferait une perte énorme pour l’État guinéen.

Pour éviter donc ce scénario un pays comme la Guinée, qui a sa propre monnaie peut faire comme la Chine ; réunir ses éminents économistes, ingénieures et développeurs pour travailler sur les défis techniques, économiques et logistiques aboutissant à la digitalisation de sa monnaie. Cela permettra au pays de se préparer à cette révolution monétaire internationale et permettre aussi à sa population de faire des échanges économiques sans nécessairement avoir besoin d’un compte bancaire.

Cette nouvelle révolution vient bouleverser l’ordre mondial économique depuis là dirigé par les États-Unis d’Amérique. La Chine et la Russie sont plus que jamais déterminées à faire remplacer le dollar américain par les cryptomonnaies nationales dans le système financier international. Et cela semble être inévitable désormais. Conscients de ce fait, les États-Unis, à travers son secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin déclarait en février 2020 qu’ils sont prêts à accepter les cryptomonnaies, mais à condition qu’elles se soumettent aux mêmes règlementations bancaires.

Il revient désormais aux États moyens avancés de prendre cette actualité des relations internationales en considération et d’anticiper la protection de leurs intérêts avant qu’ils ne soient devancer par les nouveaux acteurs non étatiques, comme Facebook.

Amadou KEITA, diplômé en Relations Internationales, actuellement en fin de Master en Politiques Internationales à l’Université Shandong des Sciences Politiques et de l’Administration Publique de Qingdao