lundi, mai 20

La Chine étouffe son propre débat

De Project Syndicate, par Stephen S. Roach – Depuis mon récent déplacement à Pékin pour assister au 25e Forum sur le développement de la Chine (CDF), la plus importante conférence publique du pays, une question ne cesse de me tourmenter : À quoi bon organiser cet événement ?

Je soulève cette interrogation en tant que connaisseur du Forum sur le développement de la Chine (CDF), en tant que délégué étranger ayant assisté au plus grand nombre de sessions de cet événement, et participé à tous les CDF à l’exception de celui de l’an 2000. J’ai connu le pire et le meilleur du CDF. Or, je peux affirmer de manière catégorique que le rassemblement de cette année est tombé plus bas que jamais – d’où ma question.

L’ancien Premier ministre Zhu Rongji avait conçu le CDF comme un forum de débat et d’échange entre dirigeants chinois de haut niveau et universitaires étrangers, experts des think tanks et chefs d’entreprise. Le timing de la conférence – juste après l’Assemblée nationale populaire (ANP) – était délibéré : Zhu défendait une position provocatrice selon laquelle il était nécessaire que les ministres du Conseil d’État interagissent avec des experts extérieurs immédiatement après leurs délibérations internes à l’ANP. Il s’agissait d’un test de résistance pour les hauts dirigeants chinois.

Zhu a mis en pratique cette position. En 2001, lors de mon premier CDF – événement de bien moindre envergure à l’époque, comptant beaucoup moins de participants – je prononce un discours sur l’état de l’économie mondiale, faisant valoir l’imminence d’un ralentissement après l’ère du point-com. Fred Bergsten, le directeur fondateur du Peterson Institute for International Economics, conteste par la suite mes arguments lors d’un débat. Durant la session de clôture du CDF 2001, Zhu interrompt John Bond, alors président de HSBC, pendant son résumé des trois journées de l’événement, et nous demande plutôt à Bergsten et moi-même de récapituler nos points de vue. Zhu était plus intéressé par le débat que par la synthèse de Bond.

À l’issue de la réunion, Zhu me dit en aparté dans un anglais parfait : « Roach, j’espère que vous avez tort, mais nous allons planifier les choses comme si vous aviez raison ». L’année suivante au CDF, il m’accueillera chaleureusement avec un « Merci ».

C’est l’esprit de cette année-là, comme des nombreuses années suivantes de participation active au CDF, qui me conduisent à déplorer la disparition de ce qui était une culture vigoureuse du débat en Chine. Hier plateforme ouverte d’interactions franches, le CDF est devenu un forum neutralisé. Le message a émané du sommet selon lequel il n’y a désormais de place que pour « l’histoire qu’il faut raconter » de la Chine. Quiconque soulève des interrogations sur certains problèmes ou défis peut aujourd’hui être exclu des sessions publiques.

C’est en tous les cas une réalité en ce qui me concerne. À la veille du CDF de cette année, les autorités m’ont informé que mes récents commentaires sur l’économie chinoise avaient « suscité un examen intense, voire une controverse » dans la presse chinoise et internationale, ce qui les a conduit à penser que toutes mes déclarations publiques durant la conférence seraient « mal interprétée, voire sensationnalisées » par les médias. On m’a expliqué que cela ne s’inscrirait pas dans les intérêts de la Chine, ni dans mon intérêt d’ailleurs.

Sans surprise, il ne m’a donc pas été permis de prendre la parole durant l’événement, pour la première fois en 24 ans. De même, mes travaux de fond sur le rééquilibrage chinois, que j’avais été invité à préparer dans le cadre de l’initiative d’engagement du CDF, n’ont été ni publiés, ni distribués, contrairement à tous les travaux qui m’avaient été demandés par le passé.

Je n’ai pas été le seul dans ce cas : avant de monter sur scène, il a été demandé à l’un de mes amis économistes, que je connais et respecte depuis des années, de ne rien dire de négatif concernant les perspectives économiques de la Chine.

Le politiquement correct et ses conséquences regrettables sont une chose ; la censure et la tentative de contrôle de la pensée, avec pour objectif d’étouffer le débat, en sont une autre. Je me retrouve avec un sentiment de résignation et d’inutilité. À quoi bon se donner la peine ?

Je l’admets, ma réponse à cette question est à la fois idéaliste et naïve. Je me suis rendu à Pékin fin mars avec l’espoir que le CDF conserverait une part de son esprit originel. Comme je l’écris dans mon livre Accidental Conflict, je suis pleinement conscient des changements survenus dans le discours chinois ces dernières années. Mais en dépit des récents efforts fournis par les autorités chinoises pour resserrer leur contrôle sur le récit raconté, j’ai persisté dans l’espoir qu’il puisse encore y avoir de la place pour la recherche empirique et l’analyse. Après tout, j’étais un « bon ami » de la Chine. En réalité, j’ai commis l’erreur de présupposer que ce statut a priori spécial me permettait de soulever des questions difficiles sur les perspectives de croissance de la Chine à moyen et long terme.

Le CDF 2024 a fermé la porte à cette possibilité. L’événement de cette année était étroitement scénarisé, sans débat, sans échange significatif de points de vue – pas même autour des tables rondes plus réduites, pourtant mises en place aux fins d’interactions. Certes, de nombreux dirigeants d’entreprises occidentaux étaient présents, mais principalement pour des présentations commercialisées et décomplexées concernant leurs activités avec la Chine. De même, la conférence tronquée présentait un agenda simplifié. La traditionnelle session de haut niveau du lundi midi était vide, tandis que la session de clôture en présence du Premier ministre a été remplacée par un discours d’ouverture qui reprenait le rapport de travail présenté par celui-ci à l’ANP le 5 mars.

Je suis attristé de voir le CDF devenir l’ombre de lui-même. Mon admiration pour le peuple chinois et la transformation extraordinaire de l’économie chinoise au cours des 45 dernières années demeure néanmoins. Je continue de réfuter l’opinion occidentale dominante selon laquelle le miracle chinois était voué à l’échec. Je reste également très critique à l’égard de la sinophobie virulente des États-Unis, tout en maintenant l’opinion selon laquelle la Chine est confrontée à de sérieux défis structurels de croissance. Enfin, je reste convaincu que la co-dépendance sino-américaine constitue la recette d’une résolution mutuellement bénéfique du conflit qui oppose les deux pays. Mon agenda demeure axé sur l’analyse, pas sur la politique.

En fin de compte, je continuerai de me rendre au CDF. En phase avec le credo de Deng Xiaoping, « Chercher la vérité dans les faits », je continuerai d’œuvrer pour un débat libre et ouvert en Chine. Je ne renonce pas. En définitive, c’est là tout l’intérêt de la chose.

Stephen_S_Roach

Stephen S. Roach, membre du corps enseignant de l’Université de Yale, et ancien président de Morgan Stanley Asie, est l’auteur des ouvrages intitulés Unbalanced: The Codependency of America and China (Yale University Press, 2014) et Accidental Conflict: America, China, and the Clash of False Narratives (Yale University Press, 2022).

Copyright: Project Syndicate, 2024.
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