Dans une interview accordée à Chine-Magazine, l’ancien secrétaire général de la Commission de l’océan Indien (COI), Wilfrid Bertile, a analysé la présence chinoise dans la zone Océan indien et les perspectives d’avenir entre la Chine et ses territoires et notamment La Réunion.

Wilfrid Bertile

Wilfrid Bertile

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis professeur des Universités, ancien député, membre de la commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée Nationale. J’ai aussi été, de 2004 à 2010, vice-président de la Région-Réunion, chargé de la mobilité et de l’action internationale. J’ai enfin occupé la fonction de Secrétaire Général de la Commission de l’océan Indien, à Maurice, de 2001 à 2004.

Depuis 2009, la Chine a fait don de plus de 200 000 euros à la Commission de l’océan Indien pour la réalisation, entre autres, de projets d’infrastructures. A votre avis, pour quelle raison la Chine s’engage-t-elle autant auprès des pays de la zone ?

N’exagérons rien. 200.000 euros, c’est peu de chose à la fois pour la Chine qui engage des milliards dans sa politique de pénétration en Afrique et pour les projets de la COI qui bénéficient de financements de l’UE (100 millions d’euros pour le prochain Programme Indicatif Régional), de la France et des organisations du système des Nations-Unies. J’interprète çà comme une marque d’intérêt de la Chine pour la COI, une sorte de carte de visite pour voir ce qui s’y passe et si on peut aller plus loin si affinités.

Contrairement à certains de ses voisins, La Réunion ne bénéficie pas des mêmes avantages économiques et commerciaux. Pour quelles raisons ? Selon vous la politique réunionnaise de coopération internationale avec la Chine est-elle efficace ? La Réunion n’est-elle pas freinée par la politique étrangère nationale ?

La politique commerciale de La Réunion est de la compétence de l’Union européenne. Les pays voisins indépendants peuvent passer des accords commerciaux préférentiels avec la Chine, nous pas. Ceux-ci, tout en s’inscrivant dans le cadre général de l’Organisation Mondial du Commerce sont, bien entendu, différents des accords commerciaux sino-européens desquels nous relevons.

Si elle veut établir des relations commerciales particulières avec la Chine, La Réunion devra faire appel à l’article 349 du Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne, mais ce sera difficile.

Aujourd’hui, la Chine attire La Réunion, mais nous nous ne croyons pas à la réciproque. Pour la Chine, La Réunion c’est l’Europe et la France ; et c’est compliqué. Pour l’heure, notre coopération avec la Chine est des plus réduites même si le premier accord de la Région avec Tianjin remonte à plus de 10 ans. Nous payons la Chine pour qu’elle daigne avoir des relations avec nous, alors que la Chine met le paquet quand un pays l’intéresse.

Je pense que la méthode adoptée n’est pas la bonne. On est présent en Chine par une antenne administrative, mais on y est inaudible. Il faut s’appuyer sur nos compatriotes réunionnais d’origine chinoise pour développer ces relations, ce qu’ils font depuis plus d’un siècle spontanément. Il faut donc passer avec leurs associations des conventions d’objectifs et de moyens et les laisser faire.

Cette année, la Chine a demandé à devenir membre observateur de la Commission de l’océan Indien. Est-ce qu’il s’agit d’une demande justifiée ?

Oui, car au-delà de sa volonté un peu impérialiste d’investir l’Afrique, la Chine est présente dans les îles de l’océan Indien par sa diaspora. C’est aussi une forme de reconnaissance, de notoriété pour la COI.

Cela dit, les traités fondateurs de la COI ne prévoient pas de statut de membre observateur. Il faudra les faire évoluer et ce n’est sans doute pas gagné. Si la Chine devient membre observateur de la COI, l’Inde demandera à l’être aussi et sans doute d’autres puissances riveraines. Pour la COI ce serait formidable, mais je ne sais pas comment l’Union européenne et la France réagiraient.

Quelles sont les perspectives d’avenir entre la Chine et les pays de la zone océan Indien ?

La Chine est déjà très présente dans les îles de l’océan Indien et les pays de l’Afrique orientale et australe. On sait qu’elle recherche des débouchés, mais surtout des matières premières pour son industrie. Elle est déjà très présente en Zambie et en Tanzanie et elle cherche à contrôler les places portuaires qui sont les noeuds du commerce international.

Les ressources minières et énergétiques du Mozambique et d’Afrique orientale en font une zone stratégique. Même si nous sommes situés sur la voie de passage reliant l’Asie de l’Est et du Sud Est à l’Afrique australe, je pense que la Chine s’intéressera davantage à l’Afrique orientale et au canal de Mozambique qu’aux Mascareignes. D’autant plus qu’ici, elle se heurtera aux influences de la France (COI) et de l’Inde (Maurice).