De Project Syndicate, par Joseph S. Nye, Jr. – Lors du forum d’Aspen sur la sécurité (que je co-préside) organisé cette année au mois de juin, l’ambassadeur de Chine aux États-Unis, Qin Gang, a appelé à une meilleure compréhension autour de son pays.

Un débat considérable pour autant eu lieu entre les spécialistes réunis, concernant les objectifs de la Chine. Le président Xi Jinping a en effet annoncé l’intention de la Chine de dépasser d’ici 2030 les États-Unis en matière de technologies essentielles telles que l’intelligence artificielle et la biologie synthétique, et nombre d’analystes s’attendent à voir le PIB de la Chine (mesuré aux taux de change du marché) passer devant celui des États-Unis au cours de la décennie à venir. La Chine a-t-elle pour volonté de détrôner l’Amérique au rang de première puissance mondiale d’ici le centenaire du règne communiste, en 2049 ?

Si certains alarmistes avertissent sur le fait que les Chinois se sentent pousser des ailes, un participant expérimenté du forum d’Aspen a fait valoir que la Chine ne volait pas encore à la hauteur des États-Unis. Quoi qu’il en soit, la Chine a accompli d’impressionnants progrès ces dernières décennies, et les spécialistes américains en matière de stratégie considèrent que sa vitesse de progression représente un défi dans la compétition des grandes puissances.

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L’évolution de la situation au cours des trente prochaines années dépendra de nombreuses inconnues. Certains analystes s’attendent à ce que la Chine décline une fois tombée dans le « piège de la classe moyenne ». D’autres la voient atteindre un plateau en raison de contraintes démographiques, d’une faible productivité des facteurs, ainsi que de la politique de Xi Jinping consistant à favoriser les sociétés d’État par rapport aux entreprises privées. La Chine est par ailleurs confrontée à de sérieux problèmes de creusement des inégalités ainsi que de dégradation environnementale. Enfin, le « rêve chinois » de Xi Jinping, comme toute autre projection linéaire, pourrait être compromis par tout événement imprévu de type guerre autour de Taïwan ou crise financière.

Ici encore, lors du forum d’Aspen, certains spécialistes se sont montrés plus pessimistes que d’autres. Il n’existe jamais de futur unique, mais seulement une multitude de scénarios possibles, et la probabilité croissante de l’un de ces scénarios dépendra en partie de ce que fera la Chine, ainsi que de la manière dont les États-Unis choisiront de répondre.

De la même façon que de nombreux avenirs différents sont possibles, l’Amérique risque de connaître une multitude d’échecs potentiels en fonction de sa réponse au défi chinois, et c’est la raison pour laquelle une stratégie prudente doit tout envisager. L’échec le plus dramatique résiderait dans une guerre majeure. Même si les États-Unis devaient l’emporter, un conflit militaire entre les deux plus grandes économies planétaires ferait passer les effets économiques de l’invasion russe en Ukraine pour une partie de plaisir.

Les analystes de la sécurité présents à Aspen se sont concentrés sur Taïwan, que la Chine considère comme une province rebelle, et qui a été présentée lors du forum comme un potentiel déclencheur d’une guerre sino-américaine. Les États-Unis tentent depuis longtemps de dissuader Taïwan de déclarer son indépendance de droit, et la Chine de faire usage de la force contre l’île. Seulement voilà, les capacités militaires chinoises ne cessent de croître, et bien que le président américain Joe Biden ait réfuté tout changement dans la politique américaine, les dirigeants chinois considèrent que les visites américaines de haut niveau à Taïwan – dernièrement celle de la speaker de la Chambre des représentant américains, Nancy Pelosi – vident cette politique de sa substance. Il devient possible d’imaginer les deux camps glisser vers la guerre, comme le firent les grandes puissances d’Europe en 1914.

Une autre forme de catastrophe résiderait dans une guerre froide prolongée, alimentée par la diabolisation croissante de la Chine dans les politiques nationales américaines. Une telle évolution exclurait tout coopération sino-américaine dans la gouvernance de l’économie mondiale ou la résolution de la question de l’interdépendance écologique, notamment dans la réponse indispensable aux pandémies et au changement climatique. De même, une compétition Amérique-Chine, qui empêcherait toute coopération dans le ralentissement de la prolifération des armes nucléaires et biologiques, pourrait se révéler coûteuse pour tous.

Les États-Unis souffriraient également s’ils ne parvenaient pas à gérer leur polarisation politique nationale, ainsi qu’à remédier à leurs problèmes sociaux et économiques, ce qui entraînerait une perte de cap et un sérieux affaiblissement du dynamisme technologique qui permet au pays de concurrencer efficacement la montée en puissance de la Chine. De même, l’accentuation d’un populisme hostile à l’immigration, ou réduisant le soutien des États-Unis aux institutions et alliances internationales, pourrait conduire à un échec dans cette compétition.

Intervient enfin un risque d’échec de la vision et des valeurs de l’Amérique. Certes, le réalisme et la prudence sont indispensables à une stratégie efficace concernant la Chine. Les États-Unis ne sont pas en capacité de rendre la Chine démocratique ; seuls les Chinois le peuvent. Pour autant, une forme de vision des valeurs démocratiques et des droits de l’homme est également importante pour générer le soft power qui bénéficie à l’Amérique en attirant plutôt qu’en contraignant ses alliés. Une réponse américaine efficace face au défi chinois doit par conséquent débuter à l’intérieur des États-Unis, et se baser sur la préservation des propres institutions démocratiques de l’Amérique.

Il est également essentiel que les États-Unis investissent dans la recherche et le développement, notamment dans le cadre du « Chips and Science Act » de 280 milliards $ récemment adopté par le Congrès, afin de maintenir leur avantage technologique dans plusieurs secteurs cruciaux. L’Amérique doit par ailleurs rester ouverte au monde (y compris aux étudiants chinois), plutôt que de se retirer derrière un rideau de peur et de déclinisme.

En matière de politique étrangère et de sécurité, il est nécessaire que les États-Unis restructurent leurs forces militaires préexistantes pour les adapter aux changements technologiques, et qu’ils renforcent leurs structures d’alliances, notamment l’OTAN ainsi que les partenariats avec le Japon, l’Australie et la Corée du Sud. La part de l’économie mondiale représentée par l’Amérique et ses alliés est en effet deux fois supérieure à celle de la Chine et de la Russie réunies. Les États-Unis doivent développer leurs relations avec l’Inde, y compris au travers du cadre diplomatique du Quad, regroupement informel de quatre pays en matière de sécurité, qui inclut par ailleurs le Japon et l’Australie.

L’Amérique doit également renforcer sa participation aux institutions internationales existantes qu’elle a créées pour fixer des règles et gérer l’interdépendance, tout en complétant ces institutions. Enfin, il demeure important de coopérer avec la Chine, lorsque c’est possible, sur les questions d’interdépendance transnationale.

Dans son récent et important ouvrage intitulé The Avoidable War: The Dangers of a Catastrophic Conflict Between the US and Xi Jinping’s China, l’ancien Premier ministre australien Kevin Rudd appelle à fixer un objectif de « compétition stratégique gérée ». À court terme, la montée du nationalisme chinois et les politiques affirmées du gouvernement de Xi signifie que les États-Unis devront probablement consacrer davantage de temps au côté rivalité de l’équation. Si toutefois l’Amérique parvient à éviter la diabolisation idéologique et les analogies trompeuses avec la guerre froide, ainsi qu’à maintenir ses alliances, elle peut espérer surmonter le défi chinois.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Joseph S. Nye, Jr., professeur à l’Université d’Harvard, et ancien secrétaire adjoint américain à la Défense, est l’auteur d’un récent ouvrage intitulé Do Morals Matter? Presidents and Foreign Policy from FDR to Trump (Oxford University Press, 2020).

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