Par Florian Roddier – Depuis son adhésion en 1988 au Comité spécial pour les opérations de maintien de la paix (OMP), l’influence de la Chine, au sein de l’Organisation des Nations Unies (ONU), et plus globalement au sein des instances internationales (Fonds Monétaire International entre autres), n’a cessé de croître, avec comme ligne de mire la construction d’une « communauté de destin pour l’Humanité ».

Pendant longtemps, la Chine post-maoïste s’est voulue discrète sur la scène internationale, mais aujourd’hui elle s’affirme aux yeux de tous comme une grande puissante émergente, porte-parole des « pays du Sud », revendiquant et agissant à l’internationale sans commune mesure.

Les Casques bleus, force de maintien de la paix de l’ONU, ont pour mission de constituer une force « tampon » sur les différents théâtres d’opération, en protégeant les populations et en pacifiant les relations. L’année 2020 a mis en exergue ce lien historique entre la Chine et l’ONU à travers le monde, à l’occasion du 75ème anniversaire de la fondation des Nations Unies et du 30ème anniversaire de la participation de l’Armée Populaire de Libération (APL) à ces opérations de maintien de la paix.

Trois décennies d’engagement politique pour traduire en actes les valeurs de développement, de prospérité, d’équité et de justice à l’international.

 

L’historicité du lien ONU-Chine repose à la fois sur un mélange de retenue, de scepticisme et d’engagement actif. L’analyse de ce lien nous permet de mettre en avant une évolution historique, d’un unilatéralisme global vers un partage des responsabilités de l’époque, pour promouvoir conjointement un développement mondial.

En effet, chaque chef d’État chinois, depuis les réformes économiques entreprises par Deng Xiaoping en 1979, a apporté sa vision sur le déploiement de troupes chinoises à l’étranger. Même si la Chine a refusé de 1971 à 1981, sous couvert d’une stratégie de « profil bas » dans les affaires internationales, de participer physiquement et financièrement aux Opérations de maintien de la paix (OMP), l’année 1989 et la fin de la Guerre Froide, ont été un tournant dans la politique étrangère de la Chine.

Suite au premier déploiement d’observateurs civils en 1989, pour la surveillance d’élections en Namibie, la proclamation par Hu Jintao du concept d’« émergence pacifique » va encourager une participation active de la Chine aux OMP. La reconnaissance par l’ONU de ce nouvel engagement chinois, en faveur du maintien d’une paix et d’une sécurité internationale, ne se fera pas attendre, comme le prouve les nombreuses nominations de généraux chinois à la tête d’OMP (Sahara Occidental, Chypre).

À ce moment précis, le point d’orgue entre ONU et Chine semblait être atteint, mais en réalité, l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, et l’avènement de l’année chinoise charnière en matière de défense nationale et internationale en 2015, allaient accroître définitivement le rôle de la Chine dans les OMP. L’actuel secrétaire général du Parti Communiste chinois considère, en effet, ces Opérations de maintien de la paix (OMP) comme importante pour le renforcement et l’amélioration de la gouvernance mondiale.

Il continue de mettre au coeur de sa politique ses engagements internationaux, en transformant la participation de l’Armée Populaire de Libération (APL) en un engagement pleinement militaire et non plus seulement logistique (envoi des premières troupes d’infanterie chinoises au Libéria en juillet 2013). De plus, la politique chinoise en vigueur repose sur l’idée que la Chine souhaite se constituer en tant que centre d’expertise en matière de maintien de la paix.

Cela passe par la création sur son territoire de deux centres de formation de Casques bleus, aussi bien chinois qu’étrangers, tels que le « Civilian Police Training Center » à Langfang en 2000, et le « Peacekeeping Training Center » à Huairou en 2009. Xi Jinping a appuyé ce dernier point dans un discours le 28 septembre 2015, à l’occasion d’un Sommet des Nations Unies sur les opérations de maintien de la paix, en affirmant que « dans les 5 prochaines années, la Chine aidera à former 2000 Casques bleus provenant de différents pays et lancera dix programmes d’assistance au déminage qui comporteront, entre autres, la formation et la fourniture d’équipements ».

L’objectif des forces armées chinoises, tant à l’international qu’au niveau national, est d’accélérer la mise en place d’une « architecture de développement en profondeur de l’intégration civilo-militaire » dans ses différentes opérations, ce qui aura pour conséquence de placer la Chine au premier rang de pourvoyeur de troupes des cinq membres permanents du Conseil de sécurité et au 6e rang en matière de contributeur financier en 2015.

Une recrudescence de la demande en matière de Casques bleus chinois Cet engagement de plus en plus intense des Casques bleus chinois répond à de nouveaux enjeux contemporains. En réalité, l’augmentation du personnel militaire chinois dans ces opérations de maintien de la paix découle d’une demande de l’ONU de plus en plus croissante en moyens humains et matériels.

A l’occasion du 25ème anniversaire de l’engagement de la Chine au sein des OMP, Xi Jinping réitéra son engagement à l’international avec ces mots « la Chine envisage favorablement l’envoi de plus de personnels dans le domaine du génie civil, du transport et de la santé aux OMP, comme l’ont demandé les Nations-Unies ».

L’ONU ne pourrait plus faire face à la demande croissante de Casques bleus sans la contribution de la Chine, car cette aide repose à la fois sur une aide logistique et militaire auprès de populations en difficulté mais aussi sur une aide médicale, pendant l’épidémie d’EBOLA, de la COVID-19, ou plus récemment à Beyrouth, après les explosions meurtrières dans le port de la capitale libanaise.

En 2015, le Président de la République Populaire de Chine affirmait que « la Chine participera au nouveau système de préparation des capacités de maintien de la paix, et décide, à cette fin, de mettre en place en premier des unités de police constituées permanentes pour le maintien de la paix et de créer une force en attente de maintien de la paix de 8000 éléments », déclaration qui perpétue l’engagement politico-militaire de ses prédécesseurs à l’international, après la création en 2009, par l’état-major de l’APL, d’une force de secours pour faire face aux catastrophes naturelles (séismes et catastrophes nucléaires).

Il est vrai, qu’historiquement, lorsque l’on s’intéresse à la répartition géographique des actions de la Chine à travers le monde, la plupart de ses Casques bleus se situe en Afrique (République du Congo, Liban, Soudan, Lybie par exemple), mais cette présence répond à un double enjeu. Le Parti Communiste Chinois présente ce déploiement comme une forme de coopération de pays du Sud à pays du Sud, mais aussi comme un moyen de renouer avec le principe de « Chine-Afrique ». Ce double enjeu a pour conséquence de coupler aide militaire internationale post-conflit à une aide au développement économique de ce continent.

Le 4 décembre 2015, lors de la cérémonie d’ouverture du Sommet de Johannesburg du Forum sur la coopération sino-africaine, Xi Jinping affirmait cette dualité par ces termes : « La Chine allouera à l’Union africaine une aide sans contrepartie de 60 millions de dollars pour soutenir la construction et la mise en service de la Force africaine en attente et de la Capacité africaine de réponse immédiate aux crises. La Chine continuera de participer aux opérations de maintien de la paix de l’ONU en Afrique et à soutenir le renforcement des capacités des pays africains dans les domaines tels que la défense nationale, la lutte contre le terrorisme, la prévention des émeutes, la surveillance douanière et le contrôle de l’immigration. ».

Une volonté étatique chinoise : construire une « communauté de destin pour l’Humanité » et développer pacifiquement la coopération avec les autres pays

 

Par conséquent, il n’est pas surprenant que le Bureau de l’Information du Conseil des Affaires de l’État ait publié le 18 septembre 2020 un Livre Blanc intitulé « Forces armées chinoises : 30 ans d’opérations de maintien de la paix de l’ONU« . Dans ce rapport, la Chine a souhaité revenir sur ses motivations et objectifs quant à un engagement de plus en plus croissant de ses Casques bleus. Pour les forces armées populaires chinoises, servir le peuple est un objectif fondamental.

Dépourvues d’expérience opérationnelle depuis son intervention au Vietnam en 1979, les forces armées chinoises, par l’amélioration des conditions de vie de populations civiles, prisonnières de conflits civils et politiques meurtriers, se font les étendards et porte-paroles d’une volonté politique de bien-être de l’Humanité.

Sur ce sujet, la Chine tend à promouvoir les échanges et l’enrichissement mutuel entre les civilisations dans le respect de la différence, grâce à une solidarité et un bénéfice réciproque dans un esprit d’ouverture. Ce déploiement reflète la confiance donnée au multilatéralisme dans le maintien d’une paix mondiale, s’opposant ainsi à toute forme d’unilatéralisme. La Chine de Xi Jinping tend à préconiser les concepts de « gagnant-gagnant » et de « résultat bénéfique pour tous » dans un monde multipolaire, en perpétuelle recomposition avec l’émergence ou la persistance de pays émergents et de pays en développement.

Au-delà de l’image positive fournie à l’international, la Chine voit dans ces OMP une voie possible au développement de son influence au sein des différentes instances internationales. La Chine ne participe non pas seulement au déploiement de troupes à l’étranger mais participe aussi à l’élaboration de politiques et réglementations mondiales en faveur d’une paix mondiale, basée sur une sagesse chinoise.

Alors qu’aujourd’hui la Chine déploie ses Casques bleus dans 9 missions à travers le monde et demeure le 2ème plus grand contributeur financier aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, Xi Jinping avait affirmé en 2015, qu’« une partie du Fond Chine-ONU pour la paix et le développement sera consacrée à l’appui aux OMP des Nations-Unies ». Dès lors, il semble difficile d’imaginer que cette trentième bougie soufflée par les Casques bleus soit la dernière.

Roddier Florian
Étudiant en Master 1 Géostratégie, Défense et Sécurité internationale à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence.