Ecrit par Christopher Beam et Xiuzhong Xu (New York Times China) , traduit par Julie Valdre – Immersion dans le village de Longcao où demeurent troubles et eau des crues.

Le plus gros obstacle que nous avons rencontré pour entrer dans le village de Longcao n’a pas été l’eau des crues, ni même les débris qui barraient la route. Le plus gros obstacle fut le cortège de policiers au garde-à-vous sous le porche de la principale entrée du village. Ils examinaient toutes les voitures qui passaient.

Lorsque nous avons indiqué à notre chauffeur de taxi que nous voulions visiter cet endroit, elle nous a répondu : « Si quelqu’un demande, je ne sais pas pourquoi vous êtes ici ».

Longcao est un hameau de 4’500 habitants dans la province rurale du Hebei. La région a connu la plus grosse inondation depuis 50 ans.

Après avoir roulé 15 minutes depuis le centre ville le plus proche, elle nous a laissé sur le bord de la route, hors de la vue des policiers. On est restés sous un soleil de plomb. Les habitants qui nous avaient promis de nous escorter à l’intérieur du village ne répondaient plus à nos appels. Nous avons dû entrer à pied.

Longcao (que l’on prononce LONG-tsao) fait partie de la centaine de villages situés dans les provinces du Hebei et du Hunan, qui ont été submergés par des crues soudaines observées dans la nuit du 19 juillet.

Selon les autorités, on recense au moins 164 morts, dont deux personnes originaires de Longcao : une femme âgée et un homme handicapé. Un autre homme est toujours porté disparu. Il a été aperçu pour la dernière fois en train d’essayer de sauver ses moutons.

Les inondations sont un problème éternel en Chine. Depuis des siècles, la façon dont les inondations sont maîtrisées constitue traditionnellement un test de la légitimité du gouvernement.

On raconte que l’Empereur Yu, fondateur de la dynastie des Xia doit son accès au trône à sa bonne gestion du contrôle des crues du Fleuve Jaune.

En juillet, certaines administrations locales ont admis avoir passablement géré les crues : dans la ville de Xingtai, 4 dirigeants ont été suspendus pour « manquement à leur devoir« .

Ici, les dirigeants ont gardé le silence. Les habitants, déçus par l’absence de mise en garde de la population et le peu d’aides fournies après les inondations, ont manifesté. Ils ont bloqués une route principale à proximité et ont affronté la police.

Certains reportages en direct ont filtré sur les réseaux sociaux et nous avons décidé d’aller jeter un coup d’œil.

Comme beaucoup de villages du Hebei, Longcao survie grâce à des petites exploitations agricoles et à de l’industrie légère. La route principale est bordée de quincailleries vendant des pièces de machines réalisées localement.

Les champs alentours sont remplis de maïs et de blé. À peine 270 kilomètres séparent Longcao de Pékin, mais le dialecte local est quasiment incompréhensible pour un Pékinois.

Longcao, Hebei, China

Longcao, Hebei, China

Le jour de notre arrivée,  l’eau des crues qui s’étendait sur les berges de la rivière Ming avait reflué en grande partie. Les racines du maïs gisaient sur le sol boueux, comme s’il avait été balayé par une tornade plus que par une inondation. Laissant des piscines d’eau stagnantes à 30 degrés.

Un panneau déchiqueté sur le bord d’une cabane indiquait « Embaumement ». Bon nombre des corps rejetés par la rivière n’ont pas été identifiés.

À la frontière Ouest du village, à l’écart de la police, la route de terre s’est transformée en boue, puis l’eau est montée à hauteur de genoux. Tout était silencieux, exceptés les cigales et les rares moteurs diesel. Une pelleteuse a déplacé la terre pour combler les sentiers étroits entre les maisons de briques et de béton.

Très vite, nous avons rencontré Dong Jinzeng, un fermier petit et chauve, il nous a reçu à Longcao. Son torse bronzé était nu et il portait des sandales qui révélaient ses pieds couverts de terre. Il nous a proposé de nous montrer les alentours et nous a conduit jusqu’à une allée près de chez lui.

La maison en béton semblait avoir été cambriolée par un voleur raté. Les biens de Monsieur Dong étaient tous là, mais n’étaient plus à leur place originale. Les vêtements et les couvertures séchaient dans la cour. La chambre était vide, excepté le cadre du lit, rempli de terre.

Monsieur Dong a affirmé en pointant un point sur le mur : « L’eau est montée jusque-là« . Le point se situé juste au-dessus de sa taille et juste en dessous d’une photo du mariage de son fils et de sa belle-fille.

Monsieur Dong a déclaré que la nuit de l’inondation, il a était réveillé par des voisins frappant à sa porte. Lorsqu’il leur a ouvert, le niveau de l’eau était encore en dessous de ses chevilles.

Elle est très rapidement arrivée au niveau de ses mollets. Lui, sa femme et son fils ont grimpé sur le toit et y sont restés jusqu’à l’aube.

La dizaine de villageois auxquels nous avons parlé se sont plaints des autorités locales. Leur reprochant de ne pas avoir sonné l’alarme avant 23h. A cette heure-là, le niveau de l’eau augmentait rapidement.

Ils ont affirmé que plusieurs résidents n’ont pas entendu l’alarme à cause de la pluie qui tombait. Par ailleurs, des habitants ont déclaré qu’il a fallu 4 jours avant que les secours arrivent.

D’après Dong Shefa (beaucoup de personnes à Longcao portent le surnom de Dong), un chauffeur costaud de bottes en caoutchouc, « le gouvernement s’en fou ». Il a annoncé qu’il faudrait un an de salaire pour réparer les dégâts causés sur sa maison.

La frustration a atteint son comble le 23 juillet, lorsque des habitants du village se sont réunis sur la route principale qui passe près de Longcao. Des habitants nous ont montré une vidéo de policiers traînant une femme hors de la route et d’un homme à terre, face contre sol, essayant de bouger après avoir été visiblement battu.

Nous avons pu parler pendant 30 minutes avant qu’un groupe de fonctionnaires locaux, portant des polos arrivent. L’un d’entre eux a promis de nous donner une présentation claire de l’ensemble de la situation et nous a suggéré de le suivre. Un autre a demandé à l’un des habitants qui était avec nous et qui était torse-nu d’aller s’habiller.

Dong Jianbo, un homme solide dans un débardeur blanc, s’est arrêté devant lui. Il leur a crié : « Vous venez uniquement lorsque nous protestons. On n’avait même pas une goutte d’eau. Vous ne saviez pas si nous étions vivants ou morts« .

Une petite foule s’est réunie dans la maison d’une vieille femme, Liu Jiao’e qui gémissait. L’un des fonctionnaires a lancé : « Si vous avez quelque chose à dire, allez-y. Pas la peine de pleurer ». 

Les fonctionnaires nous ont amenés chez un habitant du village qui nous a fait l’éloge du gouvernement et de la manière dont les inondations ont été gérées. Ils nous ont ensuite conduit dans un hôpital, où des victimes des inondations nous ont affirmé qu’ils étaient bien soignés.

Ensuite, nous avons été conduits dans un restaurant où un responsable du parti, Monsieur Zhu Jianbo, devant une étendue de plats locaux, dont les intestins de singes, défendait la réponse du gouvernement.

Il a déclaré en se raclant la gorge : « Ma voix ne ressemblait pas à ça avant. Mais cette nuit-là, lorsque j’ai appelé les habitants, j’ai abîmé ma voix« .

Monsieur Zhu, portant un T-shirt New Balance a affirmé que le bureau de contrôle des crues du comté avait prévenu les autorités locales que cette nuit-là, un réservoir en amont aurait besoin de déverser un large volume d’eau. Il a déclaré que lui-même, accompagné d’un groupe de fonctionnaires se sont immédiatement rendus de village en village, demandant aux habitants d’évacuer.

Longcao, village innondéIl a ajouté : « Nous hurlions dans des mégaphones et tapions sur des lavabos« .

Les secours sont arrivés à Longcao le lendemain matin, de nombreux habitants ont été déménagés dans l’école voisine où on leur a donné de la nourriture, de l’eau et des couvertures. Monsieur Zhu reconnaît que les gens étaient tout de même bouleversés, mais il a estimé qu’un de ses opposants au parti utilisait « l’inondation pour provoquer les masses ».

Il a déclaré aux habitants qu’ »ils se demandaient si le gouvernement les dédommagerait de leurs pertes ». « Nous y travaillons mais ça va prendre du temps ». 

De nombreux habitants du village nous ont suivis pour écouter ce que les dirigeants avaient à dire et, lorsque nous sommes partis, ils semblaient un peu plus apaisés.

Quelques jours plus tard, des pluies torrentielles se sont abattues sur Longcao. Cette fois, le gouvernement a lancé des alertes en amont, mais n’a pas lancé de plan d’évacuation. Plusieurs habitants ont quand même déménagé.

Monsieur Zhu a ajouté « Chat échaudé craint l’eau froide« .