Zheng Lu Xinyuan est une cinéaste basée à Hangzhou, en Chine. Elle vient de terminer son film « The cloud in her room » avec Zhao Muzi et Yu Fei. 

Elle est diplômée de la School of Cinematic Arts, USC, avec un MFA en production cinématographique en 2017. Ses courts métrages ont été sélectionnés et projetés dans des festivals tels que le Tribeca Film Festival, le FIRST International Film Festival, la Bi- City Biennale of Urbanism/Architecture et le China Independent Film Festival.

Zheng Lu Xinyuan essaie de cultiver une pratique visuelle personnelle qui explore les frontières entre différents médias. Elle explique qu’«à partir d’un tas de souvenirs transformés, dans une ville natale en pleine mutation, je tente d’extraire des images à la fois personnelles et contemporaines».

«Tout au long de la production, les acteurs non professionnels et l’alchimie qui se déploie entre eux n’ont cessé d’influencer le scénario, donnant ainsi une nouvelle vie à l’histoire racontée. En parallèle, l’usage du noir et blanc allie le passé et le présent, en les pétrissant des fantasmes et des rêves urbains des personnages. The Cloud in Her Room documente les murmures intimes d’une ville chinoise moderne, mais après tout, ce n’est rien de plus qu’un coup d’oeil sous le voile dissimulant l’esprit d’une jeune femme ».

QUELLES ONT ÉTÉ VOS INSPIRATIONS POUR CE FILM ?

En 2014 j’ai commencé à recopier ici et là des bribes de souvenirs de mes dernières années passées en Chine. Ces écrits se sont peu à peu transformés en une histoire plus complète qui est devenue The Cloud in her Room. C’était ma deuxième année d’études à Los Angeles, et cela faisait six ans que j’étais partie de chez moi. A chaque fois que je revenais dans ma ville natale, je voyais et je ressentais des choses très contradictoires, à la fois très familières et étranges. Comme si je revenais dans une ville que je ne connaissais pas. J’avais envie de raconter ces transformations urbaines – très présentes en Chine et à Hangzhou (ville au sud de Shanghai) – et les sentiments qu’elles peuvent provoquer chez moi. Il me parût très vite évident que le cinéma serait parfaitement capable de traduire cette sensation.

EN QUOI LE CARACTÈRE FRAGMENTAIRE DU RÉCIT REFLÈTE-T-IL VOTRE ÉTAT D’ESPRIT ET CELUI DU PERSONNAGE PRINCIPAL ?

Dans le film, l’appartement d’enfance de Muzi va être vendu et sa ville natale est en transformation permanente. A peine revenue à Hangzhou, Muzi subit ces changements de plein fouet et ses émotions en prennent un coup. C’est pourquoi je voulais recréer un dispositif de récit en “vignettes fragmentées”. Le film tente de dépeindre cette instabilité qui la traverse, le passage du temps, les souvenirs qui ressurgissent, les rêves éveillés… j’essaye de travailler le long de toutes ces frontières. Étant moi-même originaire de Hangzhou, je pense avoir essayé de  reproduire ce que je ressentais lorsque je rentrais chez moi.

POUVEZ-VOUS DÉVELOPPER L’USAGE QUE VOUS FAITES DE LA MATIÈRE DOCUMENTAIRE DANS LE FILM?

Il s’agit d’un procédé un peu hybride que j’ai mis en place progressivement au casting puis avec les différents acteurs du film. Le casting était très important car je souhaitais des acteurs capables d’apporter aux personnages des traits de personnalité que je n’avais pas forcément  intégrée dès le départ. Je voulais qu’ils puissent apporter du corps aux personnages à travers l’improvisation et leur quotidien. Ils ont accepté de se filmer dans leur vie privée et j’ai ajouté ces moments au film. Ils avaient un fil conducteur, s’amusaient parfois à incarner leur personnage hors du plateau de tournage et cela me permet d’apporter un peu de vie, de présent dans un film qui raconte aussi une forme de désincarnation liée à ce que j’évoquais plus tôt. C’est finalement un prolongement de cette ambivalence lié à la ville et aux sentiments des personnages.

POURRIEZ-VOUS NOUS EN DIRE PLUS SUR LA REPRÉSENTATION DE HANGZHOU COMME UNE VILLE NATALE “DÉFORMÉE” ?

Hangzhou est une ville en plein reconstruction, orchestrée par des motifs politiques et économiques importants. La ville a été désignée pour accueillir les Jeux Asiatiques de 2022 et dix lignes de métros sont prévues en conséquence, tandis que les bâtiments historiques sont démolis et remplacés par des immeubles modernes conçus à toute vitesse. En fonction du point  de vue, on peut bien sûr y voir une opportunité et une augmentation considérable des infrastructures et du niveau de vie moyen. Mais il est tout aussi important d’examiner l’impact que ces transformations auront sur la population et l’écologie à long terme, pour ne citer que ces questions. J’insuffle dans The Cloud in her Room mes doutes et mes interrogations sur ces “déformations”.

POUVEZ-VOUS NOUS PARLER DE LA REPRÉSENTATION QUE VOUS FAITES DU DÉSIR ET DU CORPS FÉMININ DANS LE FILM ?

J’avais envie encore une fois ici d’insuffler quelque chose de très personnel. J’ai d’ailleurs mêlé des plans de mon corps avec celui de l’actrice principale (Jin Jing). Je voulais créer un rapport à l’intime et au corps féminin qui m’est propre. Tout s’est très bien passé car l’actrice est quelqu’un de très à l’aise avec son corps et qu’une confiance s’est installée entre nous. Il est arrivé que mon chef-opérateur, conscient d’être un homme et de ne pas être systématiquement capable de trouver la place juste, le bon cadrage, me demande de cadrer ou de composer à sa place. Cette confiance et cette grande liberté m’a permis, je crois, de m’approcher d’une forme très épurée du désir et de la sexualité qui me correspond assez.

COMMENT LES ACTEURS NON PROFESSIONNELS ONT-ILS PARTICIPE AU PROCESSUS DE CRÉATION ?

Comme je l’ai dit, j’ai commencé à écrire cette histoire lorsque j’étais à Los Angeles, avec mes souvenirs. A partir de mon retour en Chine et à Hangzhou, j’ai procédé à une réécriture qui crée cette fracture que je cherche à mettre en place dans le film. C’est aussi à ce moment là qu’interviennent les acteurs du film, eux-mêmes originaires de Hangzhou. Ils ont partagé leurs impressions et leurs sentiments vis-à-vis de ce que j’avais déjà écrit pour y apporter leur vision de la ville et la façon dont ils vivent ces changements. C’est ainsi qu’ils ont pu s’approprier l’histoire, les personnages et y apporter d’eux-mêmes. Pour moi, le plus important était de naviguer et trouver un équilibre entre le fait qu’ils restent fidèles à eux-mêmes tout en les encourageant à libérer des sentiments nouveaux qui s’inscrivent dans la fiction. Dans ce film il y a un peu de moi et un peu d’eux.

THE CLOUD IN HER ROOM EST VOTRE PREMIER LONG MÉTRAGE APRÈS 8 COURTS MÉTRAGES. POURRIEZ-VOUS PARTAGER AVEC NOUS VOTRE IDÉE DE LA MISE EN SCÈNE ?

J’ai essayé avec ce film de raconter mon rapport à Hangzhou et ce que cet espace urbain m’évoque. Un partage entre deux sentiments que j’ai essayé de déployer sur tous les aspects de la mise en scène. Ce flou entre passé et présent, entre tradition et modernité m’a aidé à concevoir la structure du film. De là, je choisi d’allier fiction et documentaire en les mêlant l’un à  l’autre pour créer une alchimie. Les personnages fonctionnent par couple et dessinent un fil entre le réel et mon fantasme de ma ville de naissance. Dans la continuité de ce rapport bipolaire au monde, le noir et blanc que je souhaitais volontairement très contrasté vient marquer cette dualité.