Dans une publication, Reporters Sans Frontières a expliqué que « plus de deux décennies après la rétrocession, dans un contexte de censure chinoise croissante, les Hongkongais se tournent vers une nouvelle génération de sites d’information indépendants qui mettent l’accent sur l’éthique journalistique ».

Ce 1er juillet marque le 21e anniversaire de la rétrocession de Hong Kong à la République populaire de Chine (RPC). Dans l’ancienne colonie britannique, autrefois bastion de la liberté d’expression en Asie, les médias ont été ces dernières années l’objet d’une ingérence grandissante de la part de la Pékin : rachat par des investisseurs chinois des quotidiens South China Morning Post et de l’hebdo Ming Pao, de la chaîne TVB et rachat partiel de i-Cable, pressions sur les patrons de presse, chantage sur les budgets publicitaires… De 18e à la création du Classement RSF de la liberté de la presse en 2002, la région administrative spéciale se retrouve en 2018 au 70e rang sur 180 pays et territoires classés.

Hong Kong Journalist Association

Dans son dernier rapport, l’Association des journalistes de Hong Kong (HKJA) note que le niveau de confiance du public envers la presse n’a jamais été aussi bas, mais souligne aussi le développement d’une nouvelle génération de médias en ligne aux noms militants tels que Hong Kong Free Press, Citizen News, FactWire, Stand News… Signe de leur popularité grandissante, ces médias citoyens ont récemment obtenu, après des années de lutte, la reconnaissance de leur droit à assister aux événements officiels.

«Les Hongkongais sont bien conscients qu’une presse libre est la meilleure protection contre les risques d’abus de la part de leurs dirigeants et des autorités chinoises », a indiqué Cédric Alviani, directeur du bureau Asie de l’Est de Reporters sans frontières. Ce denier a salué « le courage de ces médias qui, en cultivant les valeurs du journalisme en dépit d’un contexte difficile, démontrent leur détermination à résister à la censure et à la propagande.»

Des médias nés dans la tourmente

Une première vague de médias citoyens a fait son apparition en 2004, alors que plusieurs éditorialistes pro-démocratie se voyaient limogés de leurs médias sous la pression de Pékin, et moins d’un an après une manifestation d’un demi-million de personnes -près d’un adulte sur dix- contre une loi sur la sécurité nationale perçue comme étant téléguidée par Pékin. La seconde vague de nouveaux médias est apparue en 2014, dans le sillage du mouvement pro-démocratie dit “des Parapluies” et de sa répression qui a fait plus de 2000 blessés dont une trentaine de journalistes.

C’est en réaction à cette vague de violences, et la tonalité générale pro-Pékin des médias traditionnels, qu’un journaliste local, Tom Grundy, a lancé le site d’information en anglais Hong Kong Free Press (HKFP) en 2015. Ce média associatif et gratuit est dédié au monde sinophone et couvre les sujets considérés comme tabou par Pékin, dont les droits humains, les libertés et les mouvements politiques et sociaux. L’année suivante, un site équivalent en langue chinoise est lancé par un groupe de professionnels chevronnés autour de Kevin Lau, ancien reporter du quotidien Ming Pao. Le projet était né deux ans plus tôt, sur un lit d’hôpital, alors que ce dernier se remettait d’une attaque à l’arme blanche en représailles à ses activités de journaliste.

La valeur ajoutée de ces nouveaux titres réside dans leur capacité à donner la parole aux voix minoritaires. En quelques années seulement, Citizen News s’est fait une réputation de grande indépendance éditoriale : c’est dans ce média que le dissident chinois Liao Yiwu a choisi, le mois dernier, de publier une interview de Liu Xia, veuve du prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, maintenue en résidence surveillée en Chine alors qu’elle n’est accusée d’aucun crime ou délit.

Retour aux fondamentaux du journalisme

Pour se différencier des médias traditionnels et gagner la confiance de leurs lecteurs, les nouveaux médias hongkongais affichent l’ambition de revenir aux fondamentaux du journalisme, à l’exemple de HKFP qui se donne pour mission de « rapporter les faits, sans crainte, faveur ou ingérence. » La recherche de la transparence passe aussi par l’adoption d’une charte d’éthique ou la publication des comptes du média, au prix d’un audit externe au coût significatif.

La préservation de l’indépendance rédactionnelle passe en général par un statut associatif, qui rend impossible un futur rachat hostile et réduit le risque de pressions. Le site House News, qui avait dû fermer en 2014 à la suite du harcèlement de la part des autorités et des menaces anonymes visant son fondateur et sa famille, a ainsi rouvert six mois plus tard sous le nom de Stand News, avec le statut d’organisation à but non lucratif dirigée par un collectif de journalistes.

Un modèle non-commercial permet aussi aux médias citoyens de se libérer des contraintes de profit et de rémunération des actionnaires pour consacrer l’ensemble de leurs revenus à la production d’information et à l’investissement. Dans son rapport 2016, HKFP indique ainsi que 86% de son budget est alloué aux frais de personnel, principalement des journalistes.

Financement participatif

« La main invisible de Pékin sur les médias de Hong Kong”

Privés d’accès aux grands annonceurs, qui préfèrent faire profil bas face à la Chine, les médias indépendants se financent majoritairement par la souscription publique. Le site Inmedia, lancé en 2004 et toujours actif depuis, a montré l’exemple en refusant toute publicité et en basant son modèle financier sur la générosité de ses lecteurs. Dix ans après, HKFP et FactWire se sont inspirés de ce modèle, leurs levées de fonds étant facilitées par l’apparition de plateformes de crowdfunding comme FringeBacker, un site dédié aux projets caritatifs, artistiques et à l’édition très populaire à Hong Kong.

Hong Kong Free Press a ainsi réussi à récolter 600 000 de dollars hongkongais (64 000 euros) pour financer son démarrage en 2015, suivi depuis par d’autres levées de fonds plus ambitieuse. L’année suivante, FactWire, Citizen News et Inmedia ont aussi réussi à récolter des sommes importantes, de l’ordre de 3 à 5 millions de dollars hongkongais chacun (300 à 500 000 euros), grâce aux sites de crowdfunding.

La viabilité financière semble résider dans une taille modeste, de l’ordre d’une dizaine de personnes, ce qui représente déjà une charge importante pour un jeune média compte-tenu du coût de la vie élevé dans la métropole. Le site Initium Media, qui basait son modèle sur la gratuité et le revenu publicitaire et avait atteint 90 employés, est passé près de la banqueroute en avril 2017 et a dû réduire ses effectifs des deux tiers et passer aux abonnements pour assurer son équilibre budgétaire. Le site d’investigation FactWire, réputé pour la qualité de ses enquêtes, connaît aussi des difficultés de trésorerie qui font planer le doute sur sa survie d’ici la fin de l’année.

Un avenir incertain

Si les nouveaux médias ont trouvé leur public, leur avenir est loin d’être assuré. Avec le développement du marché de l’information en ligne, ils courent le risque de se retrouver noyés dans une masse des titres favorables à Pékin. Le site HK01, lancé en 2016 au coeur de la vague de créations de médias citoyens, mais détenu par la société d’investissement Nan Hai Corp, très liée à la Chine, est ainsi critiqué pour la complaisance de certains de ses articles envers les autorités locales et le régime de Pékin.

Enfin, bien que la violence contre les journalistes ait diminué ces dernières années, les médias indépendants restent vulnérables et sont fréquemment l’objet de coups de téléphone et de menaces anonymes. En juillet 2016, FactWire a ainsi dû déménager ses locaux après des menaces particulièrement insistantes. L’an dernier, un journaliste du même média a aussi été agressé par un inconnu lors d’une manifestation pro-démocratie durant la visite du président chinois Xi Jinping.

Ces médias indépendants sont à la merci d’une intervention de Pékin, qui peut à tout moment recourir à des méthodes expéditives pour mettre fin à leurs activités. En 2015, en enlevant cinq collaborateurs d’une maison d’édition indépendante, le pouvoir chinois avait montré qu’il n’avait pas peur de frapper hors de sa juridiction. L’un d’entre eux, Gui Minhai, reste détenu en Chine.