Considérer son expérience chinoise telle un diplôme suffit à jauger l’empreinte indélébile que l’Empire du Milieu a pu et continue d’avoir sur lui. Après 13 années qui lui permettront d’y développer ses premières convictions d’adulte et d’y fonder des amitiés pour la vie, il est venu pour lui le moment d’installer confortablement et sans doute durablement son fauteuil au temple du savoir, non plus en tant qu’apprenant mais plutôt en tant qu’enseignant.

Autant dire une bonne représentation africaine dans ce silo de connaissances. Au confluent des deux consensus – celui de Pékin comme écrin d’éclosion et celui de Washington pour son baptême de feu post thèse – Amine Hammadi, par le détour de Bretton Woods, plaide pour le transfert de technologie et la formation du capital humain africain dans la coopération.

PRÉSENTEZ-VOUS A NOS LECTEURS S’IL-VOUS-PLAIT.

Je m’appelle Amine Hammadi. En 2008, j’avais bénéficié d’une bourse étrangère et j’avais choisi d’aller en Chine. Le développement du pays qui était narré sur tous les médias m’avait inspiré à faire un choix différent de ceux que nous africains, avons l’habitude de faire pour nos études à l’étranger, c’est-à-dire aller soit en Europe ou en Amérique du Nord. J’ai d’abord fait une année de langue chinoise. Ensuite j’ai enchaîné avec un Master à Shanghai University of Finance and Economics.

A la fin de mon Master, j’obtins une bourse pour des études de PhD dans la même université. C’est en 2017 que je l’ai obtenu. C’est dans la même année que j’ai pu décrocher un stage de 4 mois au FMI. J’étais affecté au département africain de l’organisation. Après la publication d’un article dans la base de données du FMI, je suis retourné en Chine pour suivre des cours de Business Chinese.

Je suis par la suite rentré en Algérie un petit moment avant de décrocher un travail dans un cabinet de formation qui sous-traitait avec des universités chinoises et boîtes privées pour la préparation de concours comme le Chartered Financial Analyst. Cela me permit d’aller donner des cours dans plusieurs universités de la Chine, à Pékin, à Fujian, à Suzhou…

Je dois dire que c’était vraiment une bonne expérience pour moi. Cette année-ci, j’ai pu postuler comme enseignant dans mon ancienne université, au département International Studies College. Nous y préparons les chinois qui veulent passer des diplômes internationaux.

EN POSTULANT EN TANT QU’ENSEIGNANT DANS VOTRE ANCIENNE UNIVERSITÉ, QUELLES ÉTAIENT VOS MOTIVATIONS ?

J’ai pu comprendre qu’il y avait une demande réelle de profils comme le mien dans les universités chinoises. Je connaissais déjà le reste du monde en venant en Chine. Donc après 13 années passées en ici à d’abord étudier et ensuite travailler, j’ai pu acquérir une connaissance du pays qui enrichissait davantage mon profil d’international. Ainsi, dès que l’opportunité se présenta, je sautai dessus. Je me considère comme un produit chinois pour y avoir fait une bonne partie de mes études.

QUEL EST LE NIVEAU DE COLLABORATION ENTRE LES UNIVERSITÉS CHINOISES ET AFRICAINES ?

Il y a plus de collaborations entre le ministère de l’enseignement supérieur de la Chine et d’autres ministères d’enseignement supérieur du continent. Mais à vrai dire, il n’y a par exemple pas encore d’universités chinoises qui font des programmes d’échange avec leurs homologues du continent, en y envoyant des étudiants chinois. Par contre, au plan linguistique, il y a une grande collaboration.

Dans beaucoup d’universités chinoises par exemple, il y a des égyptiens qui y enseignent l’arabe. De même, il y a beaucoup d’enseignants chinois envoyés en Afrique pour enseigner le mandarin. Cela, hélas ne se voit pas encore sur le plan de la recherche, de la formation ou de la collaboration scientifique.

EN TANT QU’ÉCONOMISTE, FAITES-NOUS UNE ANALYSE SUCCINCTE DES RAPPORTS ÉCONOMIQUES ENTRE LA CHINE ET LE CONTINENT.

Je trouve que la coopération entre la Chine et l’Afrique s’est trop limitée aux infrastructures et mines. A présent, il faut penser au transfert de technologie et à la formation du capital humain. Dans mon mémoire de Master, j’avais consacré une partie au déterminant des IDEs en Afrique.

En d’autres termes, il s’agissait de voir comment choisir le pays africain dans lequel investir? Je m’étais rendu compte qu’à la différence des autres pays bailleurs de fonds qui investissent davantage dans les pays ayant un bon réseau d’infrastructures, les chinois eux préfèrent les pays sous-développés.

Maintenant, c’est à nous, africains de leur imposer nos besoins. De toutes les manières, il est avéré que la Chine est en train de perdre l’avantage absolu qu’elle avait sur le coût de production et la main d’œuvre qui se renchérissent d’années en années. C’est d’ailleurs pour cette raison que beaucoup d’entreprises étrangères en Chine ont délocalisé leurs usines au Pakistan, au Bengladesh et ailleurs. Cela peut être une excellente opportunité pour l’Afrique.

D’ailleurs, le Nigéria et l’Éthiopie sont déjà en train de la saisir. Il faudrait que les autres puissent suivre pour créer une véritable industrie africaine qui nous sortira du sous-développement grâce au transfert de technologie de la Chine.

QUELS LENDEMAINS POST COVID-19 ENTREVOYEZ-VOUS ENTRE LA CHINE ET L’AFRIQUE ?

Malgré le fait que le pays soit le premier à avoir contracté la maladie, il a été le premier à en guérir. Il y a donc beaucoup de leçons que l’on pourrait apprendre de la Chine, notamment sur la gouvernance. Je pense donc qu’elle va davantage assumer son leadership. J’imagine aussi que les investissements chinois sur le continent vont continuer. A charge donc pour nous d’orienter cette manne financière en production et formation plutôt qu’en exploitation seulement.

VOTRE AVIS SUR LE PROJET EWTP* ?

C’est une bonne idée pour aider le continent au plan technologique. Il faut comprendre que l’histoire de Alibaba ne se serait jamais réalisée hors de la Chine qui était déjà prête pour le e-commerce. La Chine est aussi en train de changer, et on commence à importer de plus en plus pour augmenter la consommation domestique, surtout avec les récentes exhibitions des produits importés.

Car vous savez que le National Income chinois augmente d’une année à l’autre, parallèlement au pouvoir d’achat de la population. Donc le projet eWTP est une bonne opportunité pour les producteurs internationaux pour exposer leurs produits au milliard et demi de clients potentiels en Chine.

Il y a des préalables cependant dont le continent doit satisfaire : l’infrastructure, l’internet, la disponibilité des smartphones… Ce que j’essaie de dire, c’est que ces investissements colossaux du géant chinois de l’électronique doivent par ailleurs intégrer la formation et le développement de la technologie.

*Création de l’eWTP, en 2019, il s’agit d’un centre mondial de l’innovation de la plate-forme de commerce électronique (eWTP).