Après les imposants mouvements de contestation, les habitants du village de Wukan, dans la province du Guangdong, se sont rendus aux urnes pour élire un nouveau comité. Celui-ci devrait superviser les prochains scrutins pour l’élection des représentants des villageois et les nouveaux chefs de village.

2012 est l’année de tous les changements, notamment celui du Comité central et de la direction du parti, qui seront renouvelés. La « rébellion de Wukan » a été un test pour les autorités, car la gestion pacifique du conflit par le gouverneur de la province du Guangdong, Wang Yang, laisserait pressentir d’une relative ouverture du parti face aux doléances de la population.

Les élections à Wukan ont été largement reprises par des responsables du parti et les médias officiels, les citant même en exemple. A l’instar de Wang Yang qui a, lors d’une réunion en février, indiqué que « l’enquête n’est pas seulement destinée à sortir de l’impasse dans laquelle se sont trouvés les villageois et le gouvernement, mais à établir un exemple pour nous dans la manière de réglementer la démocratie populaire« .

Une contestation populaire

Tout débute le 21 septembre 2011, lorsque des manifestations éclatent dans le village contre la corruption de certains fonctionnaires qui ont vendu des terrains au prix fort à des promoteurs immobiliers sans compenser les villageois.

Plusieurs milliers de personnes ont protesté contre le vol de leurs terres et ont attaqué un bâtiment public, un poste de police et un parc industriel. Muni de slogans, les manifestants ont exigé : « Rendez-nous nos terres agricoles » ou encore « Laissez-nous cultiver ».

La situation s’envenime lorsque des rumeurs circulent dans le village indiquant que la police avait tué un enfant. La nouvelle enflamme la région et provoque des émeutes violentes. Les habitants de Wukan avaient exposé en 2009 et 2010 au gouvernement national, leurs doléances et leurs revendications territoriales. Cependant, cette rumeur n’a fait qu’attiser encore plus la colère des habitants. Afin d’apaiser les tensions, les autorités ont alors permit aux villageois de sélectionner une dizaine représentants, afin d’engager des négociations.

Marche pacifique en mémoire à Xue Jinbo

Marche pacifique en mémoire à Xue Jinbo

Par la suite, la contestation a prit une autre allure à l’annonce de la mort en garde à vue de Xue Jinbo, un des représentants des manifestants, en décembre. Officiellement, Xue Jinbo est décédé suite à une insuffisance cardiaque, cependant sa fille a assuré avoir constaté des ecchymoses et signes de sévices sur l’ensemble de son corps, dans une interview accordée à un quotidien hongkongais.

Les autorités du Guangdong décident d’arrêter le maire et de restituer les terres aux villageois. Une victoire, car la vente illégale de terres agricoles profitent  principalement aux officiels locaux, qui s’enrichissent des projets immobiliers ou industriels. En effet, quand les paysans perçoivent environ 2’250 euros par mu (moins de 7 ares), les officiels reçoivent près de 93’000 euros de la part des promoteurs, selon l’ONG, Landesa.

Une élection attendue par les habitants

Après avoir manifesté pendant des semaines contre la corruption et l’expropriation de leurs terres, 6’500 habitants de Wukan ont pu voter le 7 février 2012, pour élire 107 représentants des villages. Ils composeront le comité indépendant, qui mettra en place les prochaines élections.

Pour de nombreux observateurs, « ce vote est le résultat d’un long combat qui remonte à plus de deux ans, face à des officiels communistes corrompus qui avaient utilisé leur pouvoir pour saisir illégalement des terres aux paysans depuis 2006 et les revendre pour plus de 70 millions d’euros« .

Un mois plus tard, les villageois ont élu leur pair : Lin Zulian est à la tête du comité de village avec 90% des voix, remplaçant le leader déchu, Xue Chang, en poste depuis 1970. Autres figures du soulèvement, Yang Semao a été élu adjoint de Lin Zulian et Xue Jianwan, la fille du chef de la protestation, Xue Jinbo, décédé en détention, a également été élu.

Pour Wen, journaliste interrogé par Libération, venu assister aux « élections libres de Wukan », « cet extraordinaire village de pêcheurs rebelle fera parler de lui pendant longtemps encore. C’est déjà une légende ».

Ce dernier n’a pas donné son vrai nom, par peur de représailles, car « la censure interdit aux journalistes chinois de couvrir cet événement. Beaucoup de ceux qui sont venus ont été rappelés à l’ordre par le Bureau de la propagande. Mais comme c’est sans doute un pas important de la Chine vers la démocratie, j’ai décidé de venir clandestinement pour assister à cette page d’histoire ».

Pour ce jeune chercheur en sciences politiques de l’université Zhongshan, « les habitants ont chassé leur secrétaire du Parti corrompu, ils se sont barricadés et ont repoussé les assauts de la police, pour finalement obtenir le droit, aujourd’hui, d’élire librement de nouveaux dirigeants, affirme-t-il. Les autorités ont cédé face à la détermination des habitants et ça, c’est pratiquement sans précédent ».

Plus de démocratie dans le parti

Ces élections sont devenues l’emblème d’une Chine des « petites gens » capables de faire tomber des officiels corrompus. Bien que la tenue des élections suite à un mouvement de contestation est sans précédent, ces élections libres en Chine ne sont pas les premières dans le pays.

En mai 2010, Pékin avait organisé des élections dans le village de Daquan, où les membres du PCC ont eu l’autorisation de choisir leur propre secrétaire du Parti et d’autres membres du comité pour les trois années à venir.

Bureau de vote au Wukan, en février 2012

Bureau de vote au Wukan, en février 2012

D’après les médias officiels, « le vote est totalement volontaire et le taux de participation est élevé. Quelque 4 500 paysans vivent dans le village de Daquan. Leur première préoccupation est l’agriculture et l’élevage du bétail. Les villageois ont bon espoir d’avoir une meilleure vie avec ce nouveau dirigeant ».

Pour Shi Zhongquan, directeur adjoint du Centre des recherches historiques, « les élections directes comme celles du village de Daquan sont un grand pas en avant pour promouvoir la conscience de la démocratie et la construction du parti ».

Le chercheur a expliqué que « l’idée vient de la 17ème Assemblée Populaire Nationale de 2007. Le secrétaire général du PCC, Hu Jintao, a insisté sur l’importance de l’expansion de la démocratie intra parti et des essais de réformes politiques au niveau de base. La ville de Nanjing est donc devenue un pionnier ».

Ce dernier a expliqué à CCTV, qu »en juillet dernier, les élections directes ont été utilisées dans plus de 300 organisations du parti. Au fait, la Chine a des élections directes pour les comités de villages, et l’Assemblée populaire au niveau municipal et du comté, depuis des décennies. Cependant la dernière démarche à l’intérieur du PCC est toujours considérée comme un changement historique ».