Par Project Syndicate, par Stephen S. Roach – La mondialisation largement acclamée de l’après-guerre froide fonctionne désormais à l’envers. Le ralentissement prolongé du commerce mondial a été renforcé par les perturbations persistantes des chaînes d’approvisionnement liées à la pandémie, aux pressions continues dans le cadre de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, ainsi qu’aux efforts visant à aligner les liens économiques transfrontaliers sur les alliances géostratégiques (“friend-shoring”). Ces évolutions resserrent l’étau sur la Chine, sans doute le pays qui a été le plus grand bénéficiaire de la mondialisation moderne.

Parmi les nombreux paramètres de la mondialisation, notamment les flux financiers, d’informations et de main-d’œuvre, ce sont les échanges transfrontaliers de biens et de services qui sont le plus étroitement liés à la croissance économique. C’est en grande partie pour cette raison que le ralentissement du commerce mondial, qui a débuté à la suite de la crise financière mondiale de 2008-09 et s’est intensifié à l’ère de la COVID-19, indique un changement radical dans la mondialisation.

Alors que les exportations mondiales sont passées de 19% du PIB mondial en 1990 à un pic de 31% en 2008, au cours des treize années qui ont suivi (2009-21), les exportations mondiales n’ont représenté en moyenne que 28,7 % du PIB mondial. Si les exportations mondiales avaient progressé à un rythme de 6,4% – à mi-chemin entre le rythme effréné de 9,4% de 1990 à 2008 et le taux modéré de 3,3% enregistré après 2008 – la part des exportations dans le PIB mondial aurait atteint 46% en 2021, soit bien plus que la part actuelle de 29%.

Les gains réalisés par la Chine grâce à la mondialisation des échanges ont été extraordinaires. Au cours de la décennie qui a précédé l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, les exportations chinoises ne représentaient en moyenne que 2 % du total des exportations mondiales. En 2008, cette part avait presque quadruplé, passant à 7,5%. La Chine avait parfaitement choisi le moment de son adhésion à l’OMC, juste au moment où le cycle commercial mondial était en plein essor. La crise financière a certes porté un coup à la dynamique des exportations chinoises, mais cette interruption a été de courte durée. En 2021, les exportations chinoises avaient bondi à 12,7% des exportations mondiales, bien au-dessus du pic d’avant 2008.

Il est peu probable que la Chine maintienne cette performance. La croissance globale du commerce mondial ralentit, et la part de la Chine dans le gâteau commercial est soumise à une pression croissante.

La guerre commerciale en cours avec les États-Unis est particulièrement problématique. Au cours de la première phase de la poussée de croissance de la Chine tirée par les exportations, au lendemain de l’adhésion à l’OMC, les États-Unis ont toujours été la principale source de demande extérieure de la Chine. En grande partie à cause des tarifs douaniers de l’ancien président américain Donald Trump, ce n’est plus le cas.

En 2020, les importations américaines de biens et services chinois avaient chuté de 19% par rapport aux niveaux record de 2018. Malgré un net rebond dans le sillage de la reprise post-pandémique de l’économie américaine, en 2021, les importations américaines en provenance de Chine sont restées 5% en dessous du pic de 2018. Les réductions partielles des droits de douane sur certains produits de consommation, que l’administration du président Joe Biden envisage apparemment de mettre en œuvre pour lutter contre l’inflation, ne sont guère susceptibles de relancer le commerce bilatéral.

Dans le même temps, les perturbations durables de la chaîne d’approvisionnement liées à la pandémie risquent de faire payer un lourd tribut à la Chine et au reste du monde. Au cours des six mois qui se sont terminés en avril, un « indice des pressions sur les chaînes d’approvisionnement mondiales », élaboré par des chercheurs de la Federal Reserve Bank of New York, a atteint une moyenne de 3,6, bien supérieure à la valeur de 2,3 enregistrée au cours des 21 mois qui ont suivi le début des fermetures liées à la pandémie en février 2020, et nettement supérieure à la valeur « zéro » associée à l’absence de perturbations de la chaîne d’approvisionnement.

Ce n’est pas une mince affaire pour un monde connecté par des chaînes d’approvisionnement. Les chaînes de valeur mondiales ont représenté plus de 70% de la croissance cumulée de l’ensemble du commerce mondial entre 1993 et 2013, et la Chine a bénéficié d’une part démesurée de cette expansion liée aux chaînes de valeur mondiales. Comme les perturbations des chaînes d’approvisionnement persistent, exacerbées par les politiques chinoises de zéro COVID, les pressions sur l’activité économique chinoise et mondiale devraient rester intenses.

Les tensions géostratégiques croissantes sont l’inconnue de la démondialisation, en particulier concernant leurs implications pour la Chine. Le “friend-shoring” transforme en effet le calcul de l’efficacité du commerce transfrontalier de Ricardo en une évaluation des avantages en matière de sécurité, qui découlent des alliances stratégiques avec des pays de même sensibilité. Le nouveau partenariat illimité de la Chine avec la Russie est particulièrement notable à cet égard. La Chine étant sur le point de franchir la ligne en soutenant les efforts militaires russes en Ukraine, les États-Unis ont récemment décidé d’imposer des sanctions à cinq autres entreprises chinoises par le biais de leur « Liste d’entités » (Entity List).

En outre, les achats chinois de produits énergétiques russes constituent une source majeure de soutien à l’économie russe, contrant ainsi l’impact des sanctions occidentales sans précédent. Cela augmente le risque que la Chine soit jugée coupable par association. Pendant ce temps, les signes de démondialisation financière sont également évidents, la Chine réduisant régulièrement ses avoirs en bons du Trésor américain à des niveaux jamais vus depuis 2010 – ce qui n’est guère réconfortant pour une économie américaine à court d’épargne et sujette aux déficits.

Les États-Unis sont loin d’être un spectateur innocent dans cette flambée de tensions géostratégiques. Les rumeurs d’un prochain voyage à Taïwan de la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, flirtent clairement avec les alarmes chinoises protégeant ce qu’elle a défini comme l’un de ses intérêts fondamentaux. On peut en dire autant du soutien bipartisan à la législation anti-chinoise qui fait lentement son chemin au Congrès américain.

Tout comme le président russe Vladimir Poutine a tenté de justifier son agression inadmissible en Ukraine par une défense contre l’élargissement de l’OTAN, les craintes de longue date de la Chine face à l’endiguement américain jouent sur des anxiétés similaires au sein des cercles dirigeants chinois. Henry Kissinger, l’architecte de la politique américano-chinoise moderne, a récemment mis en garde contre le penchant des États-Unis pour une « confrontation sans fin » avec la Chine et a lancé un appel à la « flexibilité nixonienne » pour résoudre un conflit de plus en plus dangereux. Mais, comme je le soutiens dans mon prochain livre, Accidental Conflict, il faudra bien plus que cela pour mettre fin à l’escalade du conflit sino-américain.

La mondialisation a toujours été un terme accrocheur en manque d’une théorie sous-jacente. Certes, le commerce a été le ciment qui a favorisé l’intégration de l’économie mondiale. Mais la « marée montante » est loin d’avoir soulevé tous les bateaux présents en mer. Avec un monde assailli par le changement climatique, les pandémies et une nouvelle guerre choquante en Europe – sans parler de l’inégalité croissante et des tensions sociales et politiques qui en découlent – la défense de la mondialisation est en lambeaux. Et la Chine pourrait bien être celle qui a le plus à perdre.

Stephen S. Roach, ancien président de Morgan Stanley Asia, est membre du corps professoral de l’Université de Yale et auteur du prochain Accidental Conflict: America, China, and the Clash of False Narratives (Yale University Press, novembre 2022).

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Traduit de l’anglais par Timothée Demont