Ancien juriste et universitaire d’Harvard, Lobsang Sangay, 48 ans, a été réélu le 27 avril 2016 à la tête du gouvernement tibétain en exil. Pour la 2nde fois, il devient Premier ministre de la diaspora tibétaine, depuis le départ de la vie politique du Dalaï-lama, qui tente de trouver une nouvelle génération pour prendre le relai.

Des origines modestes

Lobsang Sangay (wikimedia)

Lobsang Sangay (wikimedia)

Son père était moine dans l’un des monastères de l’est du Tibet qui a été détruit par les militaires chinois dans les années 1950. Ce dernier a fui le Tibet en 1959, au même moment que le Dalaï-lama. Tandis que sa mère, Kelsang Choden, originaire de Chamdo, dans le Kham, a quitté le Tibet la même année à l’âge de 17 ans.

Ses parents se sont rencontrés dans un camp de réfugiés en Inde, ils s’installent par la suite dans un village près de Darjeeling, où né Sangay en 1968.  « C’est là que j’ai grandi, entouré de mon père et de ma mère, de leurs trois vaches, d’une douzaine de poules et de moins d’un hectare de terre cultivable. Nous avons mangé du riz et de la soupe de lentilles tous les jours pendant mes dix premières années« , a-t-il expliqué dans une interview accordée à la sinologue Marie Holzman.

Ce dernier a ajouté : « mes parents ont vendu l’une de leurs vaches pour que je puisse rejoindre une école destinée aux enfants tibétains ». Sa scolarité a donc lieu à l’école secondaire des réfugiés tibétains de Darjeeling. Il parvient à entrer à l’Université de New Delhi, où il obtint un diplôme de lettres (Bachelor of Arts) et un diplôme de droit (Bachelor of Laws).

En 1992, il intègre le Congrès de la jeunesse tibétaine, organisation non gouvernementale, dont les objectifs sont de servir le Tibet et son peuple sous l’égide du Dalaï-Lama, chef spirituel et temporel du Tibet ; de promouvoir et protéger l’unité et l’intégrité nationales ; d’œuvrer pour la préservation et la promotion de la religion et de la culture unique du Tibet, ainsi que de ses tradition ; et enfin de combattre pour l’indépendance du Tibet, même au coût de sa vie.

« Après avoir terminé mes études de droit à l’Université de New Delhi, j’ai obtenu une bourse d’études Fulbright pour approfondir mes connaissances à la faculté de droit de l’Université de Harvard« . Il reçoit le prix d’excellence Yong K. Kim’ 95 pour sa thèse, « Democracy in Distress: Is Exile Polity a Remedy? A Case Study of Tibet’s Government-in-exile ». Il a été chargé de recherche du East Asian Legal Studies Program à la Faculté de droit de Harvard, pour ensuite quitter son poste et se rendre, une fois élu en mars 2011, à Dharamsala, en Himachal Pradesh.

« C’est un ancien lieu de villégiature coloniale situé sur les contreforts de l’Himalaya, au nord-ouest de l’Inde. Il y fait extrêmement froid et humide en hiver et il pleut presque tout le temps en été ; bref, je ne peux pas dire que j’aurais choisi de vivre là si ce n’était pas pour me consacrer à la cause de notre peuple! », a-t-il expliqué à la sinologue.

Une passation de pouvoir en douceur

Lobsang Sangay et le Dalaï-lama

Lobsang Sangay et le Dalaï-lama

Le 10 mars 2011, le Dalaï-lama annonce son retrait de la vie politique, renonçant à sa fonction de chef du gouvernement tibétain en exil. Pour ce dernier, il était alors temps de laisser sa place à un nouveau dirigeant « librement élu« .

A l’occasion d’un discours à Dharamsala, il explique que son « désir de transmettre l’autorité n’a rien à voir avec une volonté de renoncer aux responsabilités. C’est pour le bien à long terme des Tibétains. Ce n’est pas parce que je me sens découragé« .

Cette annonce n’est pas nouvelle, en novembre 2010, un porte-parole du Prix Nobel de la paix, avait indiqué l’intention du Dalaï-lama de quitter sa fonction, afin d’alléger sa charge de travail et réduire son rôle officiel, sans pour autant abandonner son rôle spirituel.

Pour Lobsang Sangay, la séparation de l’autorité politique de l’autorité spirituelle a été « le message d’un dirigeant profondément soucieux du bien et de l’avenir de son peuple. C’est pourquoi mon élection constitue une véritable rupture et un renouveau historique pour notre peuple« , a-t-il expliqué à Marie Holzman.

Lors de sa première nomination en mars 2011, il avait expliqué à l’AFP qu’en raison du départ de sa Sainteté le Dalaï-lama, « le plus grand défi est de construire réputation et crédibilité« . En effet, ce dernier poursuit la lutte pacifique pour les droits des Tibétains, auparavant principalement incarnée par le Dalaï-lama depuis sa fuite de Lhassa en 1959.

Dans son allocution d’investiture, il s’était engagé à soutenir le mouvement « jusqu’à ce que la liberté soit restaurée au Tibet« , affirmant que « notre lutte est contre la politique radicale du régime chinois au Tibet (…), contre ceux qui refuseraient la liberté, la justice, la dignité et l’identité même du peuple tibétain ».

« Nous sommes une démocratie qui ne fera que se renforcer au fil des ans et nous sommes là pour durer« , a-t-il déclaré. « Il n’y a pas de “socialisme” au Tibet. Il y a du colonialisme. L’administration chinoise au Tibet est clairement injuste et intenable« .

 144 Tibétains se sont immolés au Tibet et en Chine 

Depuis le 27 février 2009, 144 Tibétains se sont immolés au Tibet et en Chine,  selon l’association Campagne internationale pour le Tibet. Une situation alarmante qui n’a pas été dénoncé par les autorités occidentales, comme le déplore Lobsang Sangay. Face à la recrudescence de la répression chinoise au Tibet et à l’assimilation engagée par Beijing, de nombreux tibétains, dont les jeunes, jugent trop souple et mesurée l’action à l’égard de la Chine.

Emblème du Tibet (wikimedia)

Emblème du Tibet (wikimedia)

Dans un entretien accordé à Libération, Lobsang Sangay a dit comprendre « leur frustration et le désespoir qui ne cesse de croître à l’intérieur du Tibet, mais nous sommes en démocratie et nous respectons la non-violence. La voie médiane [autonomie et liberté religieuse, mais pas l’exigence de l’indépendance] est notre politique et elle restera celle du gouvernement tibétain« .

La lutte pacifique des droits des tibétains n’empêchent pas Beijing de recourir à la force. Le 27 janvier, l’ONG Human Rights Watch a publié un communiqué dans lequel, elle dénonce l’intensification de « la répression contre les défenseurs des droits humains » et la multiplication des «  »abus de pouvoir dans la sphère de la police et de l’État ».

Dans son Rapport mondial 2016, l’ONG écrit que « depuis l’accession au pouvoir du président Xi Jinping en mars 2013, son gouvernement s’est montré de plus en plus hostile envers les mouvements de contestation pacifique, les libertés d’expression et de religion, et l’État de droit ». Lobsang Sangay a du travail devant lui face à la gouvernance de Xi Jinping de plus en plus restreinte en matière de Droits de l’Homme.