De Project Syndicate – Par Andrew Sheng et Xiao Geng – Le monde est en guerre. L’ennemi est résistant, impitoyable et imprévisible. Il ne fait aucune distinction de race, de nationalité, d’idéologie ou de richesse. Il a déjà tué plus de 26 000 personnes et infecté plus de 560 000, de travailleurs ordinaires jusqu’aux premier ministre et prince héritier du Royaume-Uni. Il a mis à l’arrêt les économies, débordé les systèmes de soins de santé et obligé des centaines de millions de personnes à rester confinées chez elles. Et il ne reculera pas.

Contrairement à une guerre conventionnelle, la pandémie de Covid-19 n’est pas un choix ou une concurrence. Aucun cessez-le-feu, aucun traité ne peuvent être signés. De plus, en l’absence de vaccin ou remède efficace, le monde a peu d’armes pour le combattre. La seule façon de rétablir la paix – ou, à tout le moins, d’éviter un échec systémique jusqu’à ce qu’une arme plus efficace soit développée – est d’adopter une approche globale, impliquant l’ensemble des gouvernements, l’ensemble des sociétés, l’ensemble du monde.

La première chose à faire est de s’assurer que la ligne de front ne soit pas submergée. Comme une étude de l’Imperial College l’a montré, la meilleure façon d’y parvenir est au travers de mesures de distanciation sociale précoces et résolues: maintenir les gens loin les uns des autres afin de ralentir la transmission du virus. Cela transforme la pente raide, exponentielle, de la « courbe de pic pandémique » de l’infection en une courbe « aplatie », dans laquelle les cas graves ne dépassent pas la capacité du système de soins de santé.

Ce n’est pas ce qui est arrivé à Wuhan, en Chine, où le virus est apparu. Puisque les autorités ignoraient la pathologie ou le potentiel du Covid-19, elles ont dû pratiquer le rattrapage a posteriori – un retard qui a probablement augmenté le total des décès. Ce n’est pas non plus ce qui est arrivé en Italie, où le système de santé est rapidement devenu submergé et le nombre de décès est maintenant deux fois plus important qu’en Chine.

La leçon est claire : les gouvernements doivent de toute urgence mettre en œuvre des mesures de confinement. La Chine et l’Italie l’ont fait (bien que les mesures plus draconiennes de la Chine – couplées à d’autres actions, telles que la construction d’hôpitaux exclusivement réservés aux cas Covid-19, ainsi qu’aux facteurs démographiques – se soient avérées plus efficaces).

Pourtant, bien que cette action soit essentielle pour protéger la santé publique, elle met l’économie à rude épreuve. Plus le confinement perdure, plus la probabilité augmente d’assister à du chômage à grande échelle, un effondrement de la demande et une récession, en particulier compte tenu de la prévalence de bulles boursières mondiales durables encouragées par des taux d’intérêt zéro ou négatifs.

L’économie mondiale du « juste à temps » ne peut pas survivre plus de deux mois de confinement avant de connaître son « moment Minsky » – lorsque les investisseurs se lancent dans des ventes de panique, un boom devient un crash et les bulles éclatent. Déjà, les marchés boursiers occidentaux se sont effondrés. Aux États-Unis, le Dow Jones Industrial Average, même avec sa légère hausse récente, est en route pour atteindre sa pire performance mensuelle depuis la Grande Dépression.

Bien que le marché boursier chinois ait jusqu’à présent résisté au confinement sans forte baisse, en grande partie parce qu’il avait déjà souffert de la guerre commerciale avec les États-Unis, de vastes quantités de richesses ont été détruites. Au cours des deux premiers mois de 2020, la valeur ajoutée industrielle pour les grandes et moyennes entreprises chinoises a diminué de 13,5% sur un an; les investissements urbains sur actifs fixes a chuté de 24,5%; et les ventes au détail ont chuté de 20,5%. En décembre 2019, en revanche, ces trois statistiques avaient augmenté – de 6,9%, 5,4% et 8% respectivement.

La leçon est claire : bien que les confinements soient essentiels, il en va de même d’une action forte pour relancer la production et la consommation. À court terme, cela peut signifier des politiques monétaire et fiscale actives. Mais ces mesures n’ont qu’un potentiel limité. Même la décision rapide de la Réserve fédérale des États-Unis de diminuer les taux d’intérêt et de promettre d’injecter des billions de dollars dans l’économie n’a pas réussi à endiguer la baisse des marchés boursiers.

Les mesures fiscales pourraient avoir un impact plus fort. En effet, c’est l’approbation par le Congrès d’un ensemble sans précédent de mesures de stabilisation économique pour un montant de 2 billions de dollars – comprenant des transferts directs vers les contribuables, des allocations de chômage et un fonds de 500 milliards de dollars pour aider les entreprises – qui a arrêté le déclin du marché boursier américain. Néanmoins, même cela ne suffira pas en cas de confinement prolongé.

La plupart des travailleurs et des entreprises détiennent des réserves financières limitées. Une étude récente de Brookings a montré que 44% des Américains sont des travailleurs horaires à bas salaires, et une enquête de la Fed de 2019 a suggéré que 40% des adultes américains ne seraient pas en mesure de couvrir une dépense imprévue de 400 dollars en ayant recours à du cash, de l’épargne ou un droit de tirage sur une carte de crédit qui puisse être remboursé rapidement.

Dans l’Union européenne, 22,4% de la population – 112,8 millions de personnes – vivaient dans des ménages à risque de pauvreté ou d’exclusion sociale en 2017. Ces personnes ne peuvent pas se permettre d’avoir une longue interruption de leurs revenus. Pourtant, parce que beaucoup d’entre eux occupent des emplois qui ne peuvent pas être fait à distance, c’est ce que produirait un confinement prolongé.

Cela est d’autant plus probable que beaucoup de leurs employeurs ne seraient pas en mesure de continuer à les payer. JP Morgan estime que les réserves de trésorerie médianes sont de 16 jours pour les restaurants, 19 jours pour les magasins de détail, 27 jours pour toutes les petites entreprises, 33 jours pour les services de haute technologie et 47 jours pour les sociétés immobilières.

L’Organisation internationale du Travail prévoit entre 5,3 millions et 24,7 millions d’emplois perdus en raison de la pandémie. (La crise de 2008 avait fait augmenter le nombre de chômeurs mondiaux de 22 millions.) Aux États-Unis uniquement, 3,3 millions de personnes ont déposé des demandes d’allocations de chômage la semaine dernière, un tiers de plus que l’estimation de Goldman Sachs de 2,25 millions.

Pourtant, il y a peu de raisons de s’attendre à une fin rapide et décisive de la pandémie. Selon l’Imperial College, même si le pic était atteint bientôt, des vagues ultérieures de contamination au départ de nouveaux foyers plus petits pourraient nécessiter des confinements répétés, jusqu’à ce qu’un vaccin efficace soit développé, testé, fabriqué et distribué largement – un processus qui prendra un minimum de 12-18 mois.

Le monde n’a qu’un seul espoir de compenser les conséquences d’arrêts économiques périodiques au cours de cette période: la coopération. Cela comprend à la fois des politiques économiques coordonnées et un libre échange des connaissances et des données.

Comme toute guerre, la lutte contre le Covid-19 affectera de façon disproportionnée les personnes qui étaient déjà vulnérables. Si les pays ne dépassent pas le nationalisme destructeur et la concurrence mesquine – comme l’insistance du président américain Donald Trump à qualifier le Covid-19 de « virus chinois » – ce sont des millions qui souffriront. La colère qui en résulte pourrait pousser le monde vers un conflit conventionnel, causant encore plus de destruction et de souffrance.

Dans les pandémies, comme pour les guerres, la question n’est pas de savoir qui a raison, mais qui est resté à la fin. Nous avons besoin d’une alliance mondiale pour la victoire.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

Andrew Sheng est Distinguished Fellow de l’Asia Global Institute à l’Université de Hong Kong et membre du Conseil consultatif du PNUE sur la finance durable. Xiao Geng, Président de la Hong Kong Institution for International Finance, est professeur et directeur du Research Institute of Maritime Silk-Road à la HSBC Business School de l’Université de Pékin.

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