Le Pr Lamine Ndiaye, un sociologue pour penser la Chinafrique dans les contes de fées et les comptes de faits, s’est confié à Alhassane Diop pour Chine-Magazine.Com

C’est dans ce lieu d’habitude animé que nous avons retrouvé le nouveau directeur de l’Institut Confucius de Dakar, en cette période de grandes vacances scolaires. De commerce facile, dans un style vestimentaire assez décontracté, Pr Lamine NDIAYE a profité de cette tribune pour installer son lectorat dans le temps de la Chine.

Chez ce sociologue, penser la Chinafrique dans les contes de fées et les comptes de faits trouve tout son sens. Sans langue de bois, il ne rechigne point à apprécier positivement les réalisations de Pékin en terres sénégalaises tant il est connu que celui qui paye l’orchestre choisit la musique. Jadis, 18ème université francophone, l’UCAD a longtemps trainé l’image d’une institution dans l’escarcelle de la doxa française.

Faut-il dès lors voir dans la nomination de cette nouvelle figure universitaire – par ailleurs président du réseau ouest-africain des écoles doctorales – l’assomption pleine, par l’UCAD, de sa quête d’universalité ?

Dakar, pointe du continent la plus avancée dans l’atlantique a toujours été un confluent d’exotismes. Pouvait-il en être autrement pour son temple du savoir ? Pr NDIAYE nous livre les termes d’un compagnonnage dont l’Empire du milieu a la latitude de préciser l’horizon.

PRÉSENTEZ-VOUS, S’IL VOUS PLAIT.

Je m’appelle Lamine NDIAYE. Je suis Professeur titulaire de sociologie et d’anthropologie au département de sociologie de l’université Cheikh Anta Diop (UCAD) et, par ailleurs, Directeur exécutif de l’Institut Confucius de Dakar, depuis le mois d’Avril 2021.

QUELLE EST LA VOCATION DE L’INSTITUT CONFUCIUS ET QUELLES SONT SES RÉALISATIONS DEPUIS SA CRÉATION ?

Il y a une double vocation de l’Institut Confucius. C’est à la fois un institut de valorisation de la langue et de la culture chinoise ainsi que de la recherche telle que vue par le Sénégal et la Chine qui, de concert, se chargent de la formation pédagogique des étudiants sortis de l’institut avec des diplômes de haut niveau en Agriculture et innovation sociale, en Entreprenariat général, en Management du pétrole et du gaz, entre autres.

À DATE, QUEL EST LE NIVEAU DE PÉNÉTRATION DU MANDARIN AU SÉNÉGAL ?

Il est très faible car tout se fait au niveau de l’Institut Confucius. Nous devrions avoir des relais dans les régions. Il n’est pas exclu que cela fasse partie des projets de la diplomatie chinoise. La meilleure façon de vulgariser une culture est de faire en sorte que la langue et certaines activités culturelles fondamentales soient bien assises partout. Avec un nombre d’étudiants tournant autour de 300, il va sans dire que la vulgarisation n’est pas encore réelle.

Tout de même, je dirais que nous sommes sur la bonne voie. Pour preuve, les multiples sollicitations que nous recevons des autres institutions. C’est le cas du CESAG dont on ne doute pas de la qualité en matière de formation, en Afrique. Cet exemple est assez révélateur de l’intérêt que présente le mandarin dans la diplomatie et la formation.

À côtés de ces clients business, nous recevons aussi des particuliers et des membres du gouvernement qui viennent payer de leur poche pour bénéficier de la formation. Il est maintenant temps de déployer nos enseignements dans les régions. Je reste convaincu que pour qu’une politique prospère, elle a nécessairement besoin de moyens.

QUEL SERA VOTRE TOUCHE EN TANT QUE SOCIOLOGUE ?

Si l’actuel recteur, le Professeur Ahmadou Aly Mbaye, m’a fait confiance, c’est, sans doute, parce qu’il pense que je serais à la hauteur. En tant qu’anthropologue, je ferai de mon mieux pour mériter cette confiance. Et, de ce point de vue, ma touche sera de faire bénéficier, au mieux, à mon pays de l’expérience de la Chine. Sous ce rapport, je ne ménagerais aucun effort pour que cet objectif soit atteint. Surtout que c’est dans l’ordre du très possible.

POURQUOI UN CENTRE CULTUREL ÉTRANGER DANS L’ENCEINTE DE L’UNIVERSITÉ ?

Même si atypique pourrait-il paraître, il me semble tout à fait normal qu’il y ait un centre culturel étranger à l’intérieur de l’UCAD. Convenons que l’université doit être le symbole de l’ouverture. Il faut aussi comprendre que lorsqu’on est dans la langue, on est dans le culturel. L’université est l’espace le mieux indiqué pour accueillir tout ce qui tourne autour de la connaissance et de la culture.

C’est un milieu de culture et d’échange. Si l’échange n’est pas à l’œuvre à l’université, c’est que cette dernière a raté sa vocation. Il est même heureux d’avoir un Institut Confucius dans l’enceinte universitaire. Pourquoi cela pose problème dans un espace où d’autres langues étrangères y sont enseignées comme l’anglais ? L’arrivée du mandarin ne fait que nous enrichir culturellement et montrer notre aptitude à nous ouvrir à l’autre ou aux autres.

À QUAND UNE CHAIRE DE SINOLOGIE A L’UCAD ?

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Cela ne tient qu’à l’intérêt que la Chine porte à la vulgarisation de sa culture. Si elle veut faire profiter à l’Afrique de sa science et de son développement, il faudra qu’elle mette autant de moyens que l’Occident d’autant plus qu’elle a bien compris que les rapports de force ont changé.

Il faut donc pérenniser ce rapport de coopération «gagnant-gagnant» que d’aucuns trouvent strictement théorique au vu de la réalité. Personnellement, je préfère travailler avec quelqu’un qui m’exploite modérément plutôt que de coopérer avec une sangsue. C’est une question de choix.

La Chine, de toutes les manières, est contrainte de nous traiter d’égale à égale car elle a besoin de notre marché, du marché mondial. Aujourd’hui, ne parle-t-on pas de la Nouvelle route de la soie ? La Chine, voici un pays qui est passé, en si peu de temps, du statut de pays pauvre à celui de pays développé. Cela est juste fascinant. Donc, il faut travailler avec les Chinois. Ainsi, nous sera-t-il beaucoup plus facile de nous inspirer d’eux.

COMMENT EXPLIQUER LE FAIT QUE LES INVESTISSEMENTS CHINOIS AU SÉNÉGAL SOIENT MAJORITAIREMENT CULTURELS?

C’est tout à fait normal. Vous savez, le bâtiment est l’un des meilleurs moyens d’immortaliser une chose, une culture, de s’inscrire dans l’histoire. C’est certainement ce que la Chine a compris quand elle a décidé de construire des édifices, tels que le Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Rose, le Musée des Civilisations Noires, l’Arène Nationale ou encore le Stade de Pikine. C’est une bonne et belle coopération non ? Aussi, c’est ainsi qu’elle pourra asseoir sa culture de manière plus durable car les symboles sont beaucoup plus forts que les discours.

Il faut bien comprendre que parler la langue de l’autre, c’est apprendre et prendre sa culture. Le plus important à notre niveau, c’est de peser le pour et le contre et si la balance se penche vers le pour, il n’y a pas de problème. À charge ensuite pour nous de nous inspirer de la Chine pour aller de l’avant en tenant compte de leur exemplarité dans la recherche et de la similarité entre nos deux cultures.

LA CHINAFRIQUE DES PEUPLES, VOUS Y CROYEZ ?

Absolument. Il nous faut apprendre à faire de la prospective. Sous ce rapport, l’humanité sera tenue de considérer la réalité de la Chine qui a fait ses preuves en matière de développement. Voyez-vous, en moins d’un mois, la Chine a construit l’un des plus grands hôpitaux au monde. C’est impressionnant. C’est une preuve de perspicacité, de densité culturelle et de volonté. Il faut que nos pays prennent leur destin en main comme la Chine l’a fait il y a à peine 50 ans.