Dans une interview accordée au site internet, L’Opinion, François-Yves Damon, sinologue, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R) et membre de l’Amicale des anciens des services spéciaux de la défense nationale, a expliqué que « face à un Occident demeuré utopiste, la stratégie d’influence chinoise s’est construite dans le temps ».

Selon lui l’objectif de la Chine est de « devenir une puissance régionale, avant d’être un leader mondial ». Toutefois, « la Chine se cache derrière le multilatéralisme pour affirmer sa puissance », en intégrant notamment des postes à responsabilités dans des organisations internationales.

En lançant ses réformes économiques en 1978, la Chine récuse

« la construction westphalienne*, elle œuvre à instaurer un ordre régional sinocentré et se sert de grands projets comme l’initiative ‘Une ceinture, une route’ pour y exercer son influence. Elle utilise aussi l’arme du prêt et des aides, et même de la corruption avec un certain cynisme. La Chine exerce une influence anti-occidentale et une lutte informationnelle systématique, notamment en Afrique, à travers le réseau des médias d’Etat ».

Le président Xi Jinping pilote selon François-Yves Damon la stratégie des structures intervenant dans cette confrontation. Ainsi, il « a réorganisé l’appareil de renseignement » :

  • Création en 2013, la Commission de la sécurité d’Etat (CSE), se base sur le modèle du Directorate national intelligence américain. Elle regroupe, centralise et coordonne l’ensemble des services (police, renseignement, sécurité, justice) à travers les ministères civils de la sécurité d’Etat (MSE) et de la sécurité civile. Le MSE est l’équivalent de la CIA, de la NSA et du FBI réunis, organise le renseignement à l’étranger, via « la collecte (…) des sources ouvertes, de renseignement humain et de plus en plus électronique ».
  • Création en 2015 de la Force de soutien stratégique « pour mener la guerre électronique ».

Ainsi, la Chine possède d’importants moyens d’influence à l’étranger, notamment « différents leviers politiques et des ressources considérables grâce à l’épargne chinoise ».

D’après le sinologue français, « le réseau diplomatique cible les ministres, chefs d’Etat et de gouvernement, tandis que le bureau de liaison du PCC se focalise sur les responsables politiques. En dix ans, Pékin a réalisé 79 visites officielles (Président, Premier ministre, ministre des Affaires étrangères) en Afrique ».

Selon lui, « le département du travail du Front uni, relevant de la direction du PCC, recrute aussi des espions et infiltre la diaspora chinoise pour différentes missions (propagande, renseignement, influence). Comme les Etats-Unis, la Chine accorde aussi des bourses aux étudiants, offre des postes aux universitaires, des primes scientifiques, des offres de publications dans des revues spécialisées. Les agents du MSE peuvent harponner les Occidentaux sur LinkedIn via de faux comptes et de fausses propositions ».

Pour pouvoir influer, les autorités chinoises sont parvenues à remettre en question leurs stratégie et modèle traditionnels, créant un certain désarroi de la part des occidentaux. Ainsi, « les sociétés ouvertes sont perméables face à l’influence de la Chine qui sait aussi jouer de la culpabilité européenne (colonialisme, nazisme). Le modèle européen (démocratie-droits de l’homme) est globalement en perte d’influence. Dans le futur, la Chine va continuer d’accroître son influence en Europe centrale et orientale, afin de peser sur les capacités de décision et les orientations des Etats européens et de l’UE ».

*Traité de Westphalie jette les bases de l’absolutisme et érige l’État-nation comme socle du droit international, mettant fin (en théorie) au droit du plus fort.