De Project Syndicate, par Stephen S. Roach – Depuis l’époque de Deng Xiaoping, la croissance économique a compté plus que tout pour les dirigeants chinois. Entre 1980 et 2010, la super-croissance, au taux moyen annuel de 10%, fut largement considérée comme l’antidote à l’immobilisme relatif de la période maoïste, au cours de laquelle la croissance de l’économie ne fut que d’environ 6%.

Mais depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping, le pendule oscille moins fort, et les 6,6% de croissance annuelle moyenne enregistrés de 2013 à 2021 rappellent plus l’ère de Mao que celle de Deng.

Pour une part, ce ralentissement était inévitable, ne serait-ce qu’en raison de la loi des grands nombres : les économies les moins développées sont le plus susceptibles de connaître des taux de croissance élevés.

À mesure que croissait l’économie chinoise, passée de 2% du PIB mondial en 1980, lorsque le pays a décollé, sous la férule de Deng Xiaoping, à 15% quand Xi Jinping parvint lui-même au pouvoir, en 2012, le ralentissement mathématique, inéluctable, n’était plus qu’une question de temps. Qu’il fût si long à se matérialiser constitua une surprise.

Il est possible de quantifier la production dont ce ralentissement a privé la Chine. Si son PIB avait continué à suivre, sous la domination de Xi Jinping, la trajectoire de croissance de 10% par an, plutôt que de ralentir de presque 3,5 points de pourcentage depuis 2012, l’économie chinoise serait aujourd’hui 40% plus importante.

Mais le ralentissement chinois est beaucoup plus qu’un constat mathématique. Trois forces puissantes sont également à l’œuvre – une transformation structurelle de l’économie, le prix des excès passés et une profonde évolution dans les fondements idéologiques de la gouvernance chinoise.

L’explication structurelle offre au ralentissement, considéré comme conséquence d’une stratégie d’amélioration de la qualité de la croissance économique, un visage optimiste. En maintenant trop longtemps le cap de l’hypercroissance, la Chine a prêté le flanc aux quatre « peu » de l’ancien Premier ministre Wen Jiabao : une économie peu stabilisée, peu équilibrée, peu coordonnée et, à terme, peu soutenable.

Pour en sortir, il fallait passer par un rééquilibrage, surtout si celui-ci pouvait conduire à une croissance plus verte, alimentée par la consommation et plus intensive en services, répondant aux objectifs jumeaux de stabilité et de soutenabilité. Si le prix à payer était son ralentissement, il en valait la peine.

Pendant un temps, il sembla que la Chine opérait véritablement un ralentissement structurel. Une croissance s’appuyant sur les services dynamisait les créations d’emploi et l’urbanisation constituait un puissant accélérateur des revenus réels. Même si la consommation restait à la traîne, en raison d’une piètre protection sociale et d’un excès concomitant de l’épargne de précaution, on avait de bonnes raisons de croire qu’une transformation structurelle était effectivement à l’œuvre.

Les arguments en faveur de ce ralentissement structurel n’effaçaient pourtant pas certaines ombres au tableau, notamment l’affaiblissement de la productivité globale des facteurs ainsi que de fortes difficultés démographiques dues à la politique de l’enfant unique menée entre 1980 et 2015.

Mais il y a aussi de bonnes raisons de croire que le ralentissement chinois tient plus encore au contrecoup inévitable des excès commis lors de la période d’hypercroissance. Cette analyse provient en réalité d’un entretien accordé en 2016 au Quotidien du peuple par une « personne autorisée » et parue en première page de l’organe du parti communiste chinois, qui mettait en garde contre la possible « japonisation » d’une économie chinoise de plus en plus consommatrice de dette et portée par les bulles spéculatives.

Le secteur immobilier chinois, surendetté, correspond à ce scénario, tout comme l’expansion, alimentée par la dette, des entreprises publiques depuis la crise financière de 2008-2009. La Chine y a trouvé l’argument de ses efforts de désendettement, dont le prix à court terme se justifie s’il permet d’éviter des dizaines d’années perdues de stagnation à la japonaise.

Enfin, un renversement majeur des fondements idéologiques de la gouvernance entre aussi en jeu. Mao, fondateur révolutionnaire du nouvel État chinois, privilégiait l’idéologie au développement. Pour Deng et ses successeurs, ce fut le contraire : la fin de la prépondérance idéologique était considérée comme nécessaire pour libérer, par « la réforme et l’ouverture » fondées sur le marché, la croissance économique.

Vint Xi Jinping. On espéra au départ que les réformes de 2013, dites « du troisième plénum » [du XVIIIe comité central du PCC], sonneraient une nouvelle période de forte croissance économique. Mais le regain des campagnes idéologiques, menées au nom de la « pensée de Xi Jinping », avec leur train de mesures de régulation drastiques visant les (trop) dynamiques entreprises de plateformes internet, accompagnées de restrictions sur les jeux, la musique et les cours particuliers en ligne, tout comme la politique zéro Covid ayant conduit à d’interminables confinements, ont pour ainsi dire réduit ces espoirs à néant.

Également importante est la focalisation de Xi Jinping sur la nécessité d’un nouvel élan national, conséquence de ce qu’il est convenu d’appeler le « rêve chinois », à l’origine d’une politique étrangère beaucoup plus démonstrative, qui tranche vivement avec l’attitude plus passive de Deng, qui recommandait « de cacher ses talents et d’attendre son heure ».

Ce n’est pas un hasard si cette politique étrangère a nourri la guerre commerciale et technologique avec les États-Unis, favorisé le « partenariat illimité » avec la Russie et ravivé les tensions au sujet de Taïwan – tous ces développements marquant une pause dans la mondialisation, dont la Chine fut pourtant longtemps le premier bénéficiaire.

Mon erreur est d’avoir trop fermement cru que la Chine mettrait en œuvre l’antidote structurel aux quatre « peu » de Wen. Cela m’a conduit à survaloriser certaines forces rassurantes du rééquilibrage, qui sous-tendaient l’évolution vers une croissance économique de meilleure qualité. Je me suis beaucoup préoccupé des risques de japonisation, mais essentiellement comme symptômes d’un rééquilibrage manqué. Ce qui m’a conduit à insister plus encore sur la nécessité de ce rééquilibrage, en affirmant que le seul choix possible pour la Chine était celui de la transformation structurelle.

Ma plus grande erreur fut d’avoir minimisé les conséquences de la pensée de Xi Jinping. L’importance que ce dernier accorde à l’idéologie milite bien plus en faveur d’une résurrection de legs maoïste que d’une continuité avec la période denguiste. Sous la férule de Xi Jinping, la nouvelle ère chinoise ce caractérise surtout par la suprématie du parti, qu’accompagne le rétablissement de ses prérogatives, de son contrôle et des restrictions idéologiques sur l’économie.

Contrairement à la Chine de Mao, qui n’avait à sacrifier qu’une croissance modeste, les enjeux sont aujourd’hui beaucoup plus élevés pour la deuxième économie mondiale. Le XXe congrès du PCC, cet automne, marquera probablement le début d’un mandat supplémentaire exceptionnel de cinq ans pour Xi, et tout porte à croire que le sacrifice de la croissance chinoise ne fait que commencer.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Stephen_S_Roach

Stephen S. Roach, ancien président de Morgan Stanley Asie, enseigne à l’université de Yale. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage à paraître Accidental Conflict: America, China, and the Clash of False Narratives (Yale University Press, novembre 2022).

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