De Project Syndicate, par Joseph S. Nye, Jr – Le président russe Vladimir Poutine pensait pouvoir rapidement s’emparer de Kyiv et du gouvernement ukrainien. Induit en erreur par de mauvais services de renseignements ou par ses propres fantasmes sur l’histoire, sa «guerre éclair» a échoué face à une résistance ukrainienne efficace.

Il s’est ensuite consacré à un bombardement brutal de villes comme Marioupol et Kharkiv pour tenter de soumettre leur population civile par la terreur – comme il l’avait déjà fait à Grozny et à Alep. La conséquence tragique, c’est que la résistance héroïque de l’Ukraine s’est accompagnée de souffrances civiles de plus en plus grandes.

Y a-t-il un moyen de mettre rapidement un terme à ce cauchemar ? Il y a une possibilité qui consiste pour le président chinois Xi Jinping à considérer qu’il a un «moment Teddy Roosevelt» à exploiter. Après la guerre brutale entre la Russie et le Japon en 1905, Roosevelt est intervenu pour faire office de médiateur. Il a fait pression pour que les parties prenantes s’engagent à faire des compromis, ce qui a finalement permis de renforcer l’influence mondiale de l’Amérique. Ce geste lui a en outre valu le prix Nobel de la Paix.

La Turquie, Israël et la France (entre autres) tentent de servir de médiateurs dans la guerre actuelle de la Russie, mais ces pays n’ont pas autant d’influence auprès de Poutine que son allié Xi Jinping. La question est de savoir si Xi Jinping a l’imagination et le courage de se servir de cette influence.

Jusqu’à présent, la réponse est non. Bien que la Chine se dépeigne depuis longtemps sous les traits d’un défenseur des principes de souveraineté et d’intégrité territoriale, elle a toléré la violation éhontée par Poutine de la Charte des Nations Unies. Lorsque le Conseil de sécurité de l’ONU a voté une résolution condamnant l’invasion de la Russie, la Chine s’est abstenue. La Chine a critiqué les sanctions occidentales contre la Russie et a pardonné la propagande russe sur la guerre causée par les propres plans américains de poursuivre l’élargissement de l’OTAN, même s’il était clair depuis des années que les membres de l’OTAN n’allaient pas voter pour admettre l’Ukraine en leur sein.

La réticence de la Chine à critiquer la Russie l’a laissée sur la touche diplomatique, incapable d’exercer une influence à la mesure de sa force économique et militaire croissante. Bien que les censeurs chinois limitent la plupart des informations sur la guerre, certains responsables à Pékin se sont ouvertement demandés si la position diplomatique actuelle de la Chine servait au mieux les intérêts nationaux du pays. Par exemple, Wang Huiyao, le président du Centre pour la Chine et la mondialisation à Pékin, a suggéré que la Chine devrait servir de médiateur pour donner à Poutine une «voie de sortie» de sa politique désastreuse sur l’Ukraine.

En quoi cela pourrait-il être dans l’intérêt de la Chine ? D’une part, la position actuelle de la Chine sape sa prétention à être un défenseur de la souveraineté. Elle utilise par ailleurs cet argument pour plaire à ses voisins en Asie du Sud-Est. Fait tout aussi important, la guerre affaiblit le pouvoir de convaincre de la Chine en Europe, un continent qui représente cinq fois plus que la Russie en matière de commerce pour la Chine. La guerre a également fait grimper le prix des importations chinoises de pétrole et de céréales. Les prix des céréales vont devenir encore plus élevés si la Chine subit le même degré d’inondation que l’an dernier.

À mesure que la guerre traîne en longueur et que les sanctions occidentales s’accroissent, il existe également un risque que des sanctions secondaires ne débordent sur la Chine et ne finissent par lui porter tort. Fournir à Poutine une voie de sortir pour sauver la face pourrait résoudre ce problème, ainsi que d’autres dangers que la guerre implique. Et cela pourrait également accentuer la dépendance croissante de la Russie à l’égard de la Chine et redorer son blason au niveau mondial. Xi pourrait même remporter un prix Nobel de la Paix.

Bien sûr, il y aurait des coûts associés à une telle initiative. Les diplomates chinois prudents considèrent la guerre en Ukraine comme un conflit résolument européen. Si elle sape la force de puissances plus anciennes comme l’Europe, les États-Unis et la Russie, la Chine en peut tirer avantage en prenant du recul et en laissant le conflit s’éteindre de lui-même. En outre, bien que la guerre affaiblisse un allié (un coût potentiel), elle a également modifié l’ordre du jour politique mondial d’une manière avantageuse pour la Chine. Les États-Unis ne peuvent plus parler d’un pivot vers l’Asie, où ils devraient concentrer leur attention sur la Chine.

Après la crise financière de 2008, les dirigeants chinois ont conclu que les États-Unis étaient en déclin, ce qui les a amenés à abandonner la politique étrangère patiente et prudente de Deng Xiaoping. Le nationalisme a depuis augmenté dans le pays et Xi Jinping a exprimé l’espoir que la Chine supplante résolument les États-Unis sur le plan géopolitique d’ici 2049 – le centenaire de la République populaire.

Le principal obstacle au rêve de Xi est évidemment les États-Unis, suivi par le manque d’alliés de la Chine en dehors de la Russie. Xi et Poutine ont forgé une relation personnelle qui a renforcé ce qui était auparavant une alliance de convenance. Même si la guerre en Ukraine a rendu cette alliance un peu moins commode, Xi Jinping pourrait encore avoir le sentiment qu’il est prudent de «danser avec celui qui vous a amené au bal».

En outre, la mise en place d’un coup «à la Roosevelt» exigerait probablement davantage d’imagination et de flexibilité que n’en ont habituellement les dirigeants chinois. Il faut également considérer un élément politique intérieur que m’a récemment fait remarquer un ami chinois : parce que Xi Jinping cherche à décrocher un troisième mandat présidentiel cette année, ce qui compte le plus pour lui est de maintenir son contrôle sur le pays, et son propre contrôle sur ce Parti.

Au fur et à mesure que la croissance économique ralentit, le parti a de plus en plus recours au nationalisme pour légitimer son règne. C’est la raison pour laquelle les médias officiels chinois et les sites internet nationalistes ont répété les affirmations de Poutine selon lesquelles l’Ukraine est une marionnette de l’Occident et que la Russie se tient à la hauteur de l’intimidation américaine à l’égard de la Russie et de la Chine. Le soutien à la guerre de Vladimir Poutine est conforme à la «diplomatie des loups guerriers» nationalistes de la Chine.

Mais bien que l’invasion de Poutine ait bouleversé la politique mondiale, elle n’a pas modifié l’équilibre sous-jacent des pouvoirs. Au contraire, elle a légèrement renforcé la position des États-Unis. Les alliances de l’OTAN et de l’Amérique ont été renforcées, l’Allemagne adoptant une posture de défense bien plus musclée que jamais depuis des décennies. Dans le même temps, la réputation de la Russie en tant que formidable puissance militaire a été fortement mise à mal. Son économie est affaiblie et son pouvoir de convaincre est en lambeaux. La Chine ne peut plus se faire le champion de l’alliance des autocraties en prétendant que le souffle de l’Est a l’avantage sur l’Occident.

La Chine pourrait encore faire évoluer cette dynamique en saisissant sa chance d’être un nouveau Teddy Roosevelt. Mais je doute que cela se produise.

Joseph S. Nye, Jr. professeur à l’Université de Harvard. Il a publié dernièrement : Do Morals Matter? Presidents and Foreign Policy from FDR to Trump (Oxford University Press, 2020).

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