Depuis l’ouverture du pays et le lancement des réformes de Deng Xiaoping en 1978, la société chinoise a rapidement évolué vers de nouveaux modes de consommation, de nouvelles façons de vivre (avec l’urbanisation et la location de logement), de nouveaux rapports humains (arrivée plus importante d’étranger), des enrichissements personnels conséquents en peu de temps…. Tous ces facteurs seraient la cause de la dégradation des valeurs morales, qualifiées aujourd’hui « valeurs traditionnelles » par Xi Jinping.

Le cas Yue Yue : le point d’orgue d’une perte de valeur 

Le 13 octobre 2011, une fillette est percutée par une fourgonnette, puis écrasée par un camion, devant le magasin de sa famille dans la ville de Foshan dans le sud du pays. La scène a été enregistrée par des caméras de surveillance, dont la vidéo a été diffusée par une télévision locale et sur Internet.

Sur les images, on voit une quinzaine d’habitants et de véhicules passant à côté de l’enfant, baignant dans son sang. Certains regardent le petit corps disloqué, mais aucun ne s’arrête. Une chiffonnière tire finalement la fillette sur le bord de la chaussée, mais ses appels au secours sont ignorés par divers riverains. Elle parvient, seule, à prévenir la mère de la petite fille.

La Petite Yue Yue est morte quelques jours plus tard à l’hôpital général militaire de Canton. Pendant une semaine, le sort de Yue Yue a suscité des réactions indignées sur internet, qui ont par la suite redoublé avec son décès.

Les puissants réseaux sociaux, devenus une caisse de résonance de l’opinion publique, se sont emparés de cette histoire, et par la suite les médias. Les commentaires sont aussi divers et variés, mais ils reflètent tous d’une incompréhension vis-à-vis de l’individualisme ambiant : « Cette société est gravement malade. Même les chiens et les chats ne devraient pas être traités de façon aussi inhumaine » ; « Adieu petite Yue Yue. Il n’y a pas de voitures au paradis » ; « Adieu, je te souhaite de ne pas renaître en Chine dans une autre vie » ; « Pour moi le problème est surtout moral. Les limites entre le bien et le mal sont moins claires qu’avant. La valeur qui prime actuellement c’est l’hédonisme ». 

L’affaire Yue Yue « a sans aucun doute exposé un côté sombre de notre société », a estimé le journal conservateur, proche du pouvoir, Global Times. Le quotidien a cité un professeur du Hebei, qui a expliqué qu’il est « indéniable que l’indifférence gagne du terrain et que l’empathie disparaît peu à peu. Si vous demandez votre chemin à des passants, la plupart ne vous répondront pas. Les raisons de cette indifférence sont complexes. La morale a disparu dans notre société. Aucune croyance ne surpasse le bien-être matériel et la richesse. Les gens recherchent leur intérêt avant tout ».

Alors, pourquoi tant d’indifférence ?

Cet accident, s’il est possible de parler d’accident, a été vu comme l’illustration d’une dérive de la société et d’une montée de l’égoïsme et d’une perte des valeurs collectives de solidarité mises en avant dans la Chine communiste de Mao Zedong, ainsi que les valeurs morales avec Confucius, Lao Tseu et le Bouddhisme.

Jean-Louis Rocca, sociologue spécialiste de la Chine a expliqué à l’Agence France Presse, qu’il « y a cette idée qui se développe en Chine qu’il y avait auparavant un âge d’or » de l’entraide, mais « c’est difficile de dire si c’est pire qu’ailleurs », en insistant sur les solidarités « qui existent toujours, par exemple dans la famille ou entre collègues de travail ».

Ce fait divers vient s’ajouter à d’autres, mêlant violences gratuites et sentiments d’impunité. Ainsi ce fils de général, conduisant un luxueux coupé, qui a tabassé un couple pour une broutille, ou cet étudiant qui a renversé une paysanne, qu’il a achevée à coups de couteau plutôt que d’avoir à lui verser des dommages et intérêts.  Il y a aussi l’histoire de cette jeune femme percutée par un taxi, seulement blessée, le temps qu’elle se relève une voiture lui roule dessus. La femme, alors seulement blessée, n’a pas survécu aux blessures infligées par le second véhicule.

Même si le premier réflexe serait naturellement de porter secours à une victime, certains précédents ont vu des « bons Samaritains » accusés d’avoir été à l’origine de l’accident, jugés et condamnés. « Aider quelqu’un est synonyme de problèmes », affirment certains psychologues.

L’insécurité profonde dans laquelle vivent une majorité de chinois, avec une sécurité sociale limitée, des assurances privées hors de prix et un système de retraite défaillant, les poussent à se préserver au maximum.

Par ailleurs, ces deux drames viennent confirmer l’individualisme extrême de la société chinoise. « En dépit, ou plutôt à cause d’un développement économique d’une rapidité fulgurante, tout le monde ne pense qu’à survivre et gagner de l’argent sans se préoccuper des autres. On ne fait confiance à personne, de peur d’être doublé par la concurrence » selon un jeune ingénieur pékinois de 28 ans

Une explication qu’a également analysée un psychologue de Shanghai au quotidien La Croix : « le marxisme imposé par Mao a brisé l’ordre moral traditionnel qui reposait sur le respect des parents et de l’autorité. Particulièrement la période dramatique de la Révolution culturelle (1966- 1976), qui imposait de dénoncer ses parents, ses frères, ses sœurs pour faute politique. »

Il y a de plus en plus de peur envers les autres : « nous vivons dans une relation de rivalité », contrairement à la vie ancienne dans les villages où le clan, solidaire, uni, sécurisait.

L’indignation de l’opinion publique va-t-elle changer quelque chose ?

Avec le cas Yue Yue, le gouvernement a tenté de réagir vite, afin de montrer qu’il est conscient du problème, tout en calmant la colère montante de l’opinion publique. Le gouvernement a alors proposé de créer une loi pénalisant « la non-assistance à personne en danger », qui n’existait pas.

Cette loi était jugée urgente dès 2011, « mais on ne construit pas une nouvelle morale – qui pourrait combiner la morale occidentale et chinoise – en un jour. Il faudra encore au moins vingt à trente ans, plusieurs générations. Avant tout, il est impératif de réformer profondément notre système politique en qui plus personne n’a confiance. De là pourra naître une nouvelle morale », a expliqué un psychanalyste à La Croix.

D’autant que l’atmosphère générale favorise l’immoralité des cadres du PCC, ainsi dans certains villages ils n’hésitent à mentir, voler l’argent public, usurper des terres, certains s’octroient des droits, d’autres créent des accidents de la route sans état d’âme… A cela s’ajoute, des gouvernements ne tiennent pas leurs promesses …

Mais la possibilité d’exprimer ses opinions en ligne a provoqué un débat de fond sur les valeurs morales dans le pays. Mais certains jeunes ont assuré que « les gens s’indignent sur Internet, ils disent qu’ils auraient agi en héros, mais dans la réalité on voit bien que personne n’intervient ».

Ce dernier ajoute que « beaucoup de choses ne vont pas dans l’éducation chinoise. On ne nous apprend qu’à être plus forts que nos camarades. Les professeurs ne font rien pour encourager la coopération entre les élèves et les gens qui à terme, deviennent égoïstes. Il faudrait qu’on valorise le vivre ensemble et que la notion de bien commun remplace la notion de bonheur individuel ». 

Loi du « Bon samaritain » mise en vigueur le 1er octobre 2017  

En 2011, certains disaient qu’il serait plus approprié d’établir un système récompensant ceux qui aident plutôt que de punir ceux qui ne le font pas. D’ailleurs, la chiffonnière, Chen Xianmei, qui a porté secours à la petite fille, a été récompensée par le gouvernement local d’une somme de 20.000 RMB (2 275 euros).

Toutefois, il faudra attendre 7 ans avant de voir la mise en vigueur d’une loi sur la non assistance à personne en danger, intégrée dans un nouveau code civil. A Shanghai, cette loi a été instaurée en octobre 2016, pour faire à la hausse des incivilités, des accidents et surtout à l’indifférence générale.

Le nouveau code civil tente de répondre aux préoccupations, qui se greffent peu à peu dans la conscience de l’opinion publique chinoise. Parmi lesquelles la question de savoir qui doit prendre en charge les enfants abandonnés et les personnes âgées ou de quelles protections doivent bénéficier les « bons samaritains ».

Vers un retour aux valeurs traditionnelles

Depuis 2012, le gouvernement fait la promotion des valeurs traditionnelles, tant condamnées sous Mao Tsé-toung, On peut lire, aujourd’hui dans les grands rues du pays, des affiches du style : « On est béni quand on fait preuve de piété filiale, quand on est honnête, quand on est patriote. »

Xi Jinping, secrétaire général du PCC et président de la République populaire de Chine

Ailleurs, des panneaux d’information (dazibao) relatent la vie des disciples de Confucius, expliquent que l’on doit être « soumis et respectueux face aux parents, fidèle à la mère patrie » et qu’il faut être indifférent à la célébrité et à la richesse. Quant aux amoureux, ils ne doivent pas être trop démonstratifs et « respecter la morale sociale ».

La pornographie, l’homosexualité, l’adultère, l’hédonisme matérialiste stupide, les scoops ou les ragots sur la vie privée des stars chinoises sont également censurés sur Internet afin de ne pas flatter les « bas instincts du public ».

Xi Jinping tente depuis sa prise de pouvoir en 2012 de combler le vide idéologique par de nouvelles valeurs compatibles avec son gouvernement, via le confucianisme qui implique que le peuple obéisse à une élite d’hommes intègres et dignes de confiance.

La tradition chinoise enseigne que la société est une communauté complexe. De son côté, le système de valeurs confucéen donne de l’importance à l’autorité, à la famille, au travail et à la discipline, le rejet de l’individualisme, la primauté de l’autoritarisme « doux » et des formes très limitées de la démocratie.

En novembre 2017, le rapport de Xi Jinping au 19e Congrès national du PCC place les valeurs traditionnelles à un haut niveau et notamment « Renforcer l’édification morale et idéologique ».

Pour Xi Jinping « un peuple ferme dans ses convictions fait la force du pays et porte l’espoir de la nation. Nous devons (…) pousser en avant le projet d’éducation morale des citoyens, faire progresser l’éducation en matière de civilité, de déontologie professionnelle, de valeurs familiales et de qualités individuelles, et encourager dans la société les comportements qui incarnent la bonté et le progrès, ainsi que la piété filiale et la loyauté envers la patrie et le peuple ». 

Il précise aussi que les cadres du parti doivent « mettre à l’honneur les valeurs telles que la fidélité, l’honnêteté, l’impartialité, l’esprit de justice, l’objectivité et l’intégrité ; prévenir et combattre fermement l’individualisme, la décentralisation excessive, le libéralisme, le particularisme et la complaisance ; lutter contre le sectarisme (…) ».