Camerounais, Nkolo Foé est professeur et chercheur en philosophie et sciences à l’Université de Yaoundé 1. Vice-président du CODESRIA (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique) de 2015 à 2018), il est membre titulaire de l’Institut international de philosophie de Paris.

Tiers-mondiste, Nkolo Foé milite pour le renforcement de la coopération scientifique et académique, économique et culturelle, politique et militaire avec l’ensemble des pays du Tiers-monde.

« J’estime que, compte tenu de son histoire millénaire, de sa contribution exceptionnelle dans les luttes d’émancipation du Tiers-monde, et de ses progrès fulgurants sur le plan industriel et économique, la Chine mérite d’occuper une place de choix dans cette coopération« , a expliqué ce dernier.

Cette interview est en trois parties, voir plus bas les liens.

Dans le cadre du Forum de coopération sino-africaine (FOCAC), la Chine a une relation particulière avec l’Afrique, selon vous, cette relation est-elle gagnant-gagnant, où la Chine a plus à gagner en Afrique qu’inversement ?

Formuler la question de cette manière, c’est a priori jeter le soupçon sur un partenariat stratégique qui est pourtant l’expression d’une volonté partagée par l’Afrique et la Chine. Les principaux dirigeants africains ne font pas mystère de leur engagement en faveur du partenariat stratégique avec la Chine.

L’un de ces dirigeants, le Président du Cameroun, résume bien l’état d’esprit de ses collègues dans une déclaration restée célèbre. Dans sa réponse à la question de savoir ce que la Chine apporte au Cameroun et par-delà à l’Afrique, le Président Biya répond que la Chine apporte « beaucoup d’amitié » mais aussi « certains projets ».

Il explicite sa pensée en ajoutant que le Cameroun coopère avec la Chine de la même manière qu’il coopère avec d’autres pays comme la France, cependant avec la précision majeure suivante (comme pour bien marquer la spécificité du partenariat Chine-Afrique) : « Mais la Chine n’enlève rien à personne ! »

La présence massive des Chefs d’Etat et de gouvernement africains au sommet du FOCAC, en septembre 2018 traduit bien le sentiment des dirigeants africains selon lequel la Chine est un partenaire digne de confiance. La Chine l’est d’autant plus que son partenariat n’est soumis à aucune conditionnalité ni politique (application des règles de la « démocratie libérale », affaiblissement de l’Etat, coupe dans les programmes sociaux), ni économique (application aveugle du Consensus de Washington), ni culturelle (légalisation de l’homosexualité).

S’agissant donc des bénéfices mutuels que les uns et les autres sont susceptibles de tirer du partenariat stratégique noué, la Chine et l’Afrique n’ont rien à prouver dans ce domaine. L’on oublie souvent que les relations entre l’Afrique et la Chine s’enracinent et puisent leur inspiration, dans une longue histoire commune, le rapprochement s’étant fait dans la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme.

En effet, des engagements avaient été pris en avril 1955, à la Conférence afro-asiatique de Bandung. L’une des résolutions forte du communiqué final lu le 24 avril 1955, stipule expressément que « La Conférence afro-asiatique reconnaît la nécessité urgente d’encourager le développement économique de la zone afro-asiatique. Les pays participants ont exprimé le désir général d’une coopération économique sur la base des intérêts mutuels et du respect de la souveraineté nationale ».

Il s’agit là, je pense, d’une affirmation-forte qui rappelle deux exigences complémentaires, à savoir : 1. La nécessité de promouvoir le développement dans l’espace afro-asiatique ; 2. L’urgence d’une coopération économique renforcée, dans l’intérêt des peuples des deux continents ; 3. Le respect de la souveraineté de chacun des Etats de l’espace afro-asiatique.

Il s’agit là de principes de base qui ont été complétés par des recommandations encourageant les pays afro-asiatiques à « s’accorder une assistance technique, dans toute la mesure du possible, sous forme : d’experts, de projets pilotes, de matériel de démonstration, d’échanges de documentation, d’établissement d’instituts de recherche et de formation nationaux et – si possible – régionaux qui prodigueront leurs connaissances techniques et scientifiques en coopération avec les organismes internationaux existants ».

Pour l’essentiel, le partenariat stratégique entre la Chine et l’Afrique ne s’est jamais écarté de ces principes fondateurs.

Pays en voie de développement le plus avancé, la Chine est déterminée à sortir l’ensemble des pays afro-asiatiques du sous-développement et de la pauvreté, comme le prouve le projet de construction des infrastructures (ponts, routes, chemins de fer, ports, aéroports) et d’industrialisation proposé à l’Afrique par la Chine.

Cette proposition est inédite dans l’histoire des relations entre l’Afrique et le reste du monde. Faut-il rappeler que les Plans d’ajustement structurel imposés par l’Occident, ont conduit l’Afrique à une désindustrialisation forcée et massive ? Il est intéressant de noter que le partenariat stratégique Chine-Afrique prend l’exact contre-pied des plans d’austérité de la Banque mondiale et du FMI et renoue avec les exigences fondamentales du Plan d’action de Lagos, élaboré par l’Organisation de l’Unité Africaine en avril 1980. Ce Plan visait clairement comme objectif primordial à atteindre la promotion de « l’autosuffisance nationale et collective dans le domaine économique et social », la finalité étant « l’instauration d’un nouvel ordre économique international ».

Il convient de souligner que le Plan d’action de Lagos était en contradiction flagrante avec les politiques néolibérales mises en place par Brettons-Woods, dans la mesure où ce Plan prévoyait l’affirmation de la souveraineté des Etats sur les ressources naturelles nationales, la mise en place d’une politique d’industrialisation volontariste, le développement des nouvelles technologies, etc. Il est heureux de noter que dans ses grandes lignes, l’Agenda 2063 de l’Union africaine s’aligne sur les principaux objectifs déjà arrêtés par le Plan d’action de Lagos, tout en les adaptant au contexte actuel.

Lors du 3e Sommet sino-africain de septembre 2018, la communauté des Chefs d’Etat africains rassemblée a été heureuse d’entendre, de la bouche du Président Xi Jinping, l’engagement solennel de la Chine à « valoriser les synergies entre les stratégies de développement chinoises et africaines » et à « saisir les opportunités majeures qui se présentent dans la coopération liée à l’initiative la Ceinture et la Route« , en associant cette dernière «initiative à la mise en œuvre de l’Agenda 2063 de l’UA (Union africaine, ndlr), du Programme de développement durable à l’horizon 2030 des Nations unies et des stratégies de développement des pays africains». Faut-il une preuve supplémentaire pour établir la vocation gagnante-gagnante du partenariat sino-africain ?

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